Le Patriarche À La Recherche D'un Dieu Florent (Warly) Villard Septembre 2002 - Septembre 2003 Copyright 2002,2003,2004,2005,2006 Florent Villard Remerciements ------------- À Monsieur Yves Gueniffey, sans lequel ces écrits n'auraient peut-être jamais commencé. À Manu et Zborg pour leurs remarques et leurs critiques. À Fabrice, Guillaume, Aline, Virginie, Peggy et Rafael pour leurs nombreuses corrections et remarques. À Anne, Pascal, Nathalie, Hélène, Samuel, Nicolas, Emmanuel et AltGr pour m'avoir relu, corrigé et critiqué. À Titi, Fred, Amandine, Nanar, Tocman et Poulpy pour m'avoir relu. À mes potes, Amaury et Vanessa, et surtout Daouda pour avoir discuté avec moi un peu de tout cela. Thorpe pour tous les renseignements qu'il m'a fournis. À toutes les mamans qui m'ont lu aussi, dont la mienne. Thomas ------ Un soir d'été ------------- Thomas rentrait chez lui, il était exténué comme après chaque journée de travail, mais ce jour là encore plus que d'habitude. Quelque chose le troublait. Il ouvrit la porte sans même sortir ses clés, il savait qu'elle n'était pas verrouillée. Il posa sa veste sur le canapé du salon, dégrafa sa bandoulière et déposa son arme sur le comptoir de la cuisine. Il souffla en s'y appuyant un instant. Dans quelques minutes, il le savait, sa mère qui l'avait sans doute vu rentrer et qui habitait juste à côté allait sonner à la porte. Il se dirigea vers la chambre à coucher. Il la retrouva là, allongée sur le sol, un bras encore appuyé contre le lit. Il se pencha près d'elle, observa sa gorge tranchée, son visage si blanc, la mare de sang autour de sa tête. Il se recroquevilla sur elle et pleura. Il la prit dans ses bras, comme pour détecter encore un peu de chaleur, mais elle était morte depuis plusieurs heures. Il se releva et appela la police et les secours... Quelques secondes plus tard, on sonna à la porte, il alla ouvrir. - Bonsoir maman, entre vite, il s'est passé une chose horrible. Christine, la mère de Thomas, eut un mouvement de panique en voyant la chemise de son fils couverte de sang. - Thomas ! Mon Dieu, tu es couvert de sang, tu es blessé ? Vite, il faut app... - Ce n'est pas moi, c'est Seth. J'ai appelé les secours et la police, ils vont arriver d'une minute à l'autre. - Oh, Mon Dieu ! Mon Dieu ! C'est grave, je peux la voir ? Mais qu'est-ce qu'il s'est passé ! Thomas prit sa mère dans ses bras pour la calmer. - Il ne vaut mieux pas, maman... Elle... Elle est morte, on lui a coupé la carotide... Il n'y a plus rien à faire. Sa mère cria en fermant les yeux de dégoût. Thomas dut la retenir de tomber. Elle se blottit dans les bras de son fils, puis se recula quand elle rouvrit les yeux et vit la chemise pleine de sang. - Mon Dieu ! Mon Dieu ! Mais pourquoi ? Elle était si gentille, si jolie ! Si jolie ! Mon Dieu ! Pauvre Seth... Elle était si gentille, mais pourquoi, mais qu'est-ce qu'il se passe, mais... Thomas reprit sa mère dans ses bras, sans mot dire, retenant ses larmes. Il ne pouvait pas parler. - Mais, mais Thom, qui a pu faire ça ? Je ne peux vraiment pas la voir ? Je veux la voir, Thom, Thom, Seth... Oh mon Dieu. Elle se mit la main devant la bouche comme pour se retenir de vomir. Ils restèrent ainsi pendant cinq minutes, Thomas tentant de calmer sa mère. - Je ne sais pas maman, je ne sais pas qui a fait ça... Sa mère se recula, séchant ses larmes, et le regarda dans les yeux en l'attrapant par les bras. - Thom, Thom, il faut que tu trouves Thom. Thomas répondit sans grande conviction. - Oui maman, je trouverai, c'est mon travail... Rentre chez toi maintenant, ne reste pas là, les policiers arrivent. Thomas raccompagna sa mère, qui titubait, sur quelques mètres puis se dirigea vers la voiture banalisée qui s'était garée au côté se sa propre voiture. Trois personnes en sortirent, dont un en tenue de policier, ils saluèrent Thomas. - Thomas, c'est moche il parait. Je pense que le SAMU ne va pas tarder. Mais c'est déjà trop tard d'après ce que tu as dit. Enfin... Bon ben en attendant on va constater le tout. Tiens, je te présente Philippe, c'est le policier municipal, mais tu dois le connaître ; nous sommes passés le prendre, il habite à deux pas. Thomas écoutait son collègue distraitement, il se moquait un peu de tous ces détails. - Bon ben... Mais je pense qu'on va tout de suite prendre l'affaire de toute façon ? Pour une fois que le SRPJ est en premier sur les lieux ! Les deux hommes se saluèrent, Thomas avait déjà eu affaire à lui quelques fois. Les deux autres policiers, Stéphane et Jean-Luc, en civil, étaient des collègues de Thomas. - La police locale va arriver dans deux minutes, ils vont tout boucler, mais nous pouvons déjà constater, rentrons. Thomas, tu sais que tu seras sans doute mis en garde à vue, mais a priori nous avons passé la journée ensemble, il ne devrait pas y avoir de problème. Il ne vaut mieux pas que tu rentres avec nous, qu'est ce que tu en penses ?... Thomas l'interrompit. - Oui, suivez-moi, je vous indique juste le chemin. Ils entrèrent avec lui à l'intérieur de la maison. - Je suis resté un moment dans cette pièce avant d'aller dans la chambre, j'ai donc pu toucher et déplacer plusieurs choses, je ne sais pas si je peux en faire l'inventaire, mais je pense que ça me reviendra si on trouve des empreintes. - À quelle heure t'a-t-on déposé, c'était vers 19 heures, non ? - J'ai dû rentrer vers 19 heures 10, à cinq minutes près, oui. Je suis resté un instant dans cette pièce, le temps de poser mes affaires et de souffler un peu. - Tu as remarqué quelque chose de suspect ? - Non. Ensuite je suis allé dans la chambre. Thomas leur montra le chemin, il resta dans la pièce principale. Ils regardèrent tour à tour le corps encore au sol. - Je l'ai trouvée là, étendue au sol. Je n'ai pas pu m'empêcher de la prendre dans mes bras, même si je sais que je devais la toucher le moins possible. Stéphane lui posa la main sur l'épaule. - Je comprends Thomas, on pourra difficilement te blamer pour ça. Mais dans ce cas est-ce que tu peux me donner ta chemise, pour qu'on vérifie les traces de sang ? - Pas de problème, tu m'en prends une autre dans le placard de ma chambre s'il te plait ? - Ok... Stéphane revint quelques secondes plus tard avec une nouvelle chemise, il mit de côté celle que Thomas portait. - À quelle heure nous as-tu appelés ? - Je vous ai rappelés sur le champ, peut-être 19 heures 25 ou 30. Des bruits de voiture et de sirène se firent entendre dans la cour. Thomas enfila sa nouvelle chemise. - Seb, va voir si c'est le SAMU et fais venir juste un docteur au cas où il y aurait encore un espoir, sinon on ne touchera à rien pour la prise d'empreintes et le reste. - OK j'y vais. Le plus jeune des hommes s'exécuta. - Tu as une idée de qui a pu faire ça ? Thomas laissa écouler deux secondes. - Non... Jean-Luc revint suivi du docteur. - Bonjour, Docteur Paul Égrenne, où se trouve la victime ? - Juste là, suivez-moi, voilà, allez-y, tentez de touchez le moins de choses possible, j'ai peur qu'il n'y ai pas grand chose à faire. Thomas s'approcha, il se mordit la lèvre. Le docteur contourna le lit et s'agenouilla auprès de la victime. Il constata la blessure au cou, prit à tout hasard le pouls au poignet, regarda la pupille avec une petite lampe. - Cela fait au bas mot deux ou trois heures qu'elle est morte, il n'y a rien à faire. Le docteur se releva en gardant les yeux quelques instants sur le corps, eut un soupir, puis regarda les policiers d'un air triste. Thomas parut surpris. Il se recula de quelques pas, marcha un peu dans la pièce principale, se passa les deux mains dans les cheveux puis se massa la nuque, en levant la tête. Il soupira, comme pour encaisser le choc, puis se tourna silencieusement vers Stéphane quand celui-ci acquiesça au compte-rendu du docteur. - C'est malheureusement ce que je craignais, ça va être à nous alors. D'autres sirènes se firent entendre. - Voilà la police, c'est pas trop tôt ! Bon, on va prendre votre déposition sur la constatation du meurtre, j'imagine que le doute n'est pas permis ? - Ce n'est pas une méthode de suicide courante en effet, et vu la position du corps et l'absence d'armes blanches à proximité, je ne pencherais pas pour cette possibilité. - Bien, sortons. Jean-Luc ? Tu peux commencer à prendre quelques photos en attendant que l'IJ arrive ? Une autre voiture se fit entendre alors que le docteur, le policier et Thomas sortaient. Quelques minutes plus tard cinq policiers supplémentaires s'affairaient à délimiter des zones tout autour de la maison et dans le jardin. Thomas observait silencieusement la scène, il jeta un oeil à la maison de sa mère. Celle-ci regardait la scène par la fenêtre en tenant le rideau de côté. Il eut envie de pleurer. Il détourna le regard quand Stéphane, le policier qui menait l'affaire jusqu'alors, s'adressa à lui. - On devra l'interroger. - Oui je sais. - Elle a vu quelque chose ? - Non... Enfin je ne crois pas. Thomas sembla hésiter un instant, puis finalement se dirigea vers la maison de sa mère. Son collègue le questionna sur ses intentions : - Où vas-tu ? - Je vais interroger ma mère, autant que ça soit fait, non ? - Oui, mais ça ne pourra pas tenir, tant que tu n'es pas mis hors de cause, je le ferai, ça vaut mieux. Thomas fit marche arrière, gêné. - Oui, OK... Tu as raison. Une nouvelle sirène se fit entendre. - Tu as prévenu le procureur ? - Oui il a dit qu'il venait. - Tiens voilà le chef. Une Renault Safrane noire s'avança doucement dans la cour déjà bien encombrée. Le conducteur ne prit pas la peine de se garer correctement. Un homme d'une cinquantaine d'années en sortit, et, à la vue de Thomas et de son collègue, se dirigea vers eux d'un pas pressé. - Il faut faire virer les voitures ! Il n'y a plus de place ! Le procureur arrive, il faut qu'il puisse se garer ! Il eut un regard circulaire, puis sortit un mouchoir et s'essuya le front en sueur. Il se tourna de nouveau vers Thomas et Stéphane : - Vous êtes les seuls ? Stéphane lui répondit avant Thomas : - Seb, enfin Jean-Luc, est à l'intérieur, j'ai appelé Serge et Jacques, ils arriveront dans une vingtaine de minutes maintenant. - Qu'est-ce qu'il s'est passé à première vue, c'est un meurtre, on m'a dit, c'est bien le cas ? - Avec Jean-Luc nous venions de déposer Thomas, c'est pour ça que nous étions sur les lieux en cinq minutes. Le plus probable c'est que Seth ait surpris un voleur, et ça a mal tourné. Le commissaire n'attendit pas d'en savoir plus, il somma les deux hommes : - Ok, bon, faîtes sortir les voitures et boucler la rue. - J'y vais. Stéphane s'exécuta. - Bon Thomas, je ne vous cache pas que vous serez considéré comme suspect. - Oui, je sais, commissaire. - Bon, à part ça, qu'est-ce qu'on a ? Thomas expliqua au commissaire la découverte du corps, l'avis du médecin. Pendant ce temps la mère de Thomas s'était approchée. La voyant, Thomas la présenta au commissaire. La maison de sa mère ne se trouvait qu'à une trentaine de mètres de la sienne. Profitant de la disponibilité d'une maison sur le terrain de ses parents, une ancienne dépendance, autrefois maison des domestiques, puis tombée en désuétude, finalement restaurée puis louée par les parents de Thomas, jusqu'à ce qu'il s'y installe. Il n'avait jamais eu le courage de partir, même si l'envie ne l'en avait jamais réellement quitté, surtout depuis les trois dernières années qui avaient suivi la mort de son père, rendant sa mère de plus en plus présente. - Bonjour Madame, désolé pour le raffut, mais vous allez sûrement être embêtée pendant quelques jours. La mère de Thomas s'approcha et agrippa le bras de son fils, comme pour se protéger : - Oh oui, mais ne vous inquiétez pas, ce n'est pas grave à côté de ce drame... Une nouvelle voiture s'avança dans la cour. Le commissaire coupa la mère de Thomas en l'apercevant : - Ah ! Le procureur, bon j'y vais. Le commissaire se dirigea rapidement vers la nouvelle voiture qui se gara tant bien que mal entre le fourgon du SAMU et une autre voiture, évitant la voiture du commissaire garée en plein milieu. Pendant ce temps la mère de Thomas pressa le bras de son fils et l'interrogea: - Ils ont trouvé quelque chose ? Mon Dieu, ils savent qui c'est ? Thomas eut un frisson qui lui parcourut tout le corps, il répondit, énervé : - Maman, maman, calme-toi. Il faudra sans doute très longtemps avant de trouver le coupable, si on le retrouve, tu sais ce n'est pas si facile. - Mais quand même, avec leurs appareils, les empreintes... Elle a été violée ? - Non ! Enfin je ne sais pas... L'autopsie nous le dira. Thomas avait rejeté l'idée comme si simplement l'envisager le rendait mal à l'aise. Il resta silencieux. - Mon Dieu, c'est affreux... Tu veux venir à la maison ? Il soupira en regardant les policiers s'affairer à poser des banderoles, sans ménager les plantations que sa mère passait des heures à entretenir. L'espace d'un instant il eut envie de tous les envoyer balader, de leur crier dessus leur manque de minutie, puis il se dit que cela n'avait aucune importance, que Seth était morte. Il se tourna vers sa mère, elle attendait une réponse, le tirant doucement, déjà, en direction de la maison. Il dégagea son bras : - Non il ne vaut mieux pas, je vais être suspecté moi aussi. Sa mère se recula de surprise : - Suspecté ! Mais tu es de la police ! - Oui maman, mais c'est la procédure, c'est normal, nous ne pouvons éliminer aucune piste. Sa mère regarda les policiers, indignée : - Quand même ! Thomas se retourna vers elle : - Il vont t'interroger, aussi, tu devras répondre à leurs questions. Mais tu as bien déjeuné chez ton amie Rosie aujourd'hui ? À quelle heure es-tu rentrée ? Sa mère sortit de ses rêveries, elle venait aussi de s'apercevoir que les policiers piétinaient sans aucune attention toutes ses fleurs. Mais elle se dit aussi, que, finalement, ça n'avait pas d'importance. Elle tourna le regard vers Thomas : - Oui j'étais chez Rosie, je ne suis rentrée que vers 18 heures, pas longtemps avant que tu n'arrives, en fait. Je n'ai même pas sonné chez toi, tu rentres toujours tard et tu m'avais dit que Seth avait pris des vacances, je ne pensais pas qu'elle serait là. Comment ça se faisait, d'ailleurs ? Thomas ne voulait pas en parler : - Elle est rentrée hier soir, plus tôt que prévu. - Tu crois que c'est parce qu'elle a eu un problème pendant ses vacances ? Mais pourquoi n'êtes-vous pas partis ensemble ? Où était-elle ? Il savait que la discussion allait inévitablement revenir sur ce sujet de polémique entre sa mère et lui : - Je ne sais pas. Dans les Alpes il me semble. - Quand même, ne même pas savoir où part sa petite amie. Ah mon Dieu, si seulement tu étais parti avec elle, mais pourquoi ?... Déjà en novembre elle était partie toute seule à l'Île de Ré, franchem... Thomas la coupa, agacé. - On ne va pas reparler de ça maman, c'est comme ça, elle voulait être un peu seule, qu'est-ce que j'y pouvais ? Bon, peu importe, tu n'as rien vu, donc. Sa mère regretta de l'avoir énervé, elle savait très bien qu'il n'aimait pas que ce sujet fût abordé, mais elle ne le comprenait pas. Elle ne comprenait plus les jeunes, se disait-elle : - Non... Pour une fois c'est bête que les Martin soient partis en vacances, elle qui espionne toujours à sa fenêtre, ça aurait pu rendre service. Thomas allait lui demander de retourner chez elle, mais il s'en garda finalement et rêva à autre chose en voyant arriver le corbillard. Sa mère continuait à parler : - Les Piranocci non plus d'ailleurs, ils travaillent tous les deux, mais sait-on jamais, ça ne coûte rien de leur demander. Thomas revint dans la discussion, sans vraiment y prêter attention, cela faisait si longtemps qu'il faisait de fausses conversations avec sa mère. - Et les Simon ? - Les Simon ? Noooon... À part si l'assassin est passé par là derrière, mais avec la haie ils ne voient rien, il faut dire que s'ils la coupaient plus souvent... Non si quelqu'un a vu quelque chose, c'est Madame Marin ou Madame Louis, elles se promènent toujours dans le quartier. Mais pas avant 6 ou 7 heures du soir en ce moment, sans doute trop tard, remarque, il fait beaucoup trop chaud la journée. Mais, va, elles devaient sûrement dormir toutes les deux au moment du crime. Thomas posa une main sur l'épaule se sa mère : - Bon, je vais voir ce qu'il se passe, rentre, tu me tiens au courant si jamais quelqu'un te parle de quelque chose de suspect ; mais ne raconte pas trop si tu apprends des choses, après ça crée des rumeurs et soudain tout le monde sait qui est l'assassin et a tout vu. - Oui d'accord, mais où vas-tu dormir s'ils bloquent ta maison ? Tu ne veux pas venir à la maison ? - Non non, c'est bon, enfin je verrai, je rentrerai tard de toute façon. Bon je dois y aller. À plus tard maman. Thomas rejoignit Stéphane qui prenait des notes avec Jean-Luc. Il leur donna quelques indices sur les voisins, des paroles de sa mère. Il parla aussi de Madame Marin et de Madame Louis. Jean-Luc ne perdit pas de temps et se chargea d'aller interroger les voisins, même si les chances qu'ils eussent vu quelque chose étaient minces. Thomas, étant suspect, devait subir une garde-à-vue. Ils convinrent de retrouver Jean-Luc au poste à 21 heures, pour effectuer la déposition de Thomas et mettre en commun tous les renseignements. Le procureur vint enfin saluer Thomas. Il lui exprima dans un premier temps toutes ses condoléances, mais ne put s'empêcher de lui poser quelques questions. - Vous savez si elle avait de la famille, des proches, que nous pourrions prévenir ? Thomas était mal à l'aise devant cet homme beaucoup plus âgé que lui, beaucoup plus respecté que lui. - Non, elle était orpheline, et d'après ce qu'elle m'avait dit sa nourrice était décédée. Le procureur parut surpris : - Et, elle n'avait pas d'amis, d'autres parents ? - Elle était très discrète sur sa vie, je crois qu'elle avait une tante sur l'Île de Ré, des connaissances dans les Alpes aussi, à Nancy, Grenoble peut-être, mais je ne saurais pas vous dire les noms. - Elle travaillait ? Vous la connaissiez depuis longtemps ? - Non elle ne travaillait pas. Nous vivions ensemble depuis bientôt quatre ans. - Et elle ne vous a présenté aucune des ses connaissances en quatre ans ? - Et bien non, elle a toujours été très réservée. Thomas manifesta des signes d'énervement, le procureur le sentit. - Je vois, bon, je ne vous embête pas plus, de toutes les façons l'enquête complètera tout ça. Les RG doivent me rappeler dès qu'ils ont quelque chose, quoi qu'il en soit. Le procureur salua et quitta Thomas pour rejoindre le commissaire. Thomas partit dix minutes plus tard avec Stéphane pour le SRPJ de Versailles, son lieu de travail. Jean-Luc confirma que les voisins qui étaient rentrés tard n'avaient rien vu, bien-sûr, pas plus que Madame Marin et Madame Louis, qui ne sortaient pas par cette chaleur avant 19 heures. La déposition de Thomas fut rapide, il avait passé l'entière journée, de 9 heures à 19 heures, avec Stéphane, ce qui, si le diagnostic du médecin était bien confirmé, le disculpait totalement. Thomas subit tout de même deux heures de garde à vue, mais ce fut plus l'occasion pour les trois hommes d'éplucher les maigres éléments qu'il connaissait sur l'emploi du temps de Seth. Elle était rentrée la veille après deux semaines de vacances dans les Alpes, Thomas ne savait pas où exactement, et il l'avait vue pour la dernière fois le matin, elle dormait encore quand il avait quitté son domicile. Elle semblait très fatiguée ces derniers temps. Comme il l'avait dit au procureur, il ne connaissait pas de famille ou d'amis à Seth ; les éventuels l'apprendraient dans les journaux du lendemain. Thomas, Stéphane et Jean-Luc n'attendirent pas le dernier appel du procureur, ni du commissaire, préférant se réserver la chance de se lever et venir tôt le lendemain matin. Ne pouvant dormir chez lui, Stéphane lui proposa de l'héberger, il irait chez sa mère les jours suivants ; mais pour la courte nuit qui l'attendait, l'appartement de Stéphane sur Versailles ferait mieux l'affaire. Thomas ne dormit pas cette nuit, ou seulement quelques dizaines de minutes. Il ne pouvait pas se tourner sur le petit canapé, lui qui dormait sur le ventre d'habitude, et sa brûlure lui faisait trop mal. Qu'allait-il faire ? Allait-il faire l'enquête ou pas ? Allait-il pouvoir la faire ? Il valait peut-être mieux qu'il la fasse, après tout... Il pleura, longtemps, tellement que ses yeux le brûlèrent le matin, quand le satané réveil de Stéphane se décida enfin à sonner. Il avait dormi dans le salon, il attendit que Stéphane arrivât pour se lever. Juste un café, deux cafés, il n'avait pas faim. Stéphane lui prêta des sous-vêtements et une chemise. Il les mit dans la salle de bains, pas tellement qu'être nu devant Stéphane le gênait, mais il devait encore soigner sa brûlure, et la cacher. Il ne fallait pas plus de dix minutes à Stéphane pour rejoindre le SRPJ. Stéphane se levait rarement avant sept heures trente. À huit heures il était pratiquement toujours au travail. Huit heures c'était encore tôt pour Thomas, mais il se demandait si, maintenant, il y allait encore avoir un tôt ou un tard, ou juste les relents d'une vie qui n'en finit pas... Le commissaire arriva tôt, aussi : - J'imagine que vous voulez vous charger de l'affaire ? Thomas hésita un instant. Il regarda quelques secondes dans le vide, étonné que le commissaire lui proposât d'une manière si directe, puis reposa ses yeux sur son supérieur confortablement installé derrière son bureau, parfaitement propre et rangé, comme toujours. - Oui. Oui... C'est mieux ainsi. - Si vous pouviez trouver rapidement et mettre sous les verrous un assassin, je vous en serais reconnaissant. - Oui, chef, bien sûr, je ferai mon possible. "Un assassin", comme si n'importe lequel conviendrait, comme si la seule chose importante était ce que les gens croyaient, et que tout le monde se moquait de la vérité... Thomas se leva et quitta le bureau sans saluer son supérieur. Il fit un détour par la machine à café, mais dix d'affilée ne lui suffiraient pas pour avoir un brin de présence d'esprit ce matin. Il partageait son bureau avec Stéphane et Eric. Eric était en vacances. - Tu aurais pu m'en ramener un ! Stéphane s'adressa à Thomas sur le ton d'une boutade, Thomas ne s'en aperçut même pas et répondit sans conviction : - Désolé, j'ai la tête ailleurs. - Je comprends. Tu es chargé de l'enquête ? - Oui. - Tu es sûr que c'est une bonne idée ? - J'en sais rien. - Je vais t'aider de toute façon, mais si c'est trop dur n'hésite pas. Tu peux prendre quelques jours de vacances peut-être, le temps que je déblaye un peu le terrain ? - Non, merci, c'est bon, mais si jamais je n'hésiterai pas. Stéphane partit se chercher un café, Thomas s'appuya contre son bureau, sans pousser le bazar qui faillit se renverser, soutenant son bras pour siroter son café en regardant à travers la fenêtre. Il était perdu, perdu. Il ne voulait pas faire cette enquête, il le savait, mais avait-il le choix ? Il voulait oublier, tout oublier. Mais qu'allait-il donc bien pouvoir trouver ? - Il t'a donné les renseigments des RG ? Il n'avait même pas entendu Stéphane revenir. Il se retourna et posa son café bien trop chaud entre le clavier de son ordinateur, qui avait déjà bien dû recevoir une vingtaine de cafés, il aimait ça, répétait Thomas à chaque fois, et le tas de paperasses, de cartes, de notes griffonnées qui délimitaient les quelques centimètres carrés d'espace libre sur son bureau. Il s'assit et regarda Stéphane : - Non, il les a ? Stéphane contourna son bureau, qui se trouvait à droite de celui de Thomas, un peu plus petit, il avait été rajouté après coup, mais beaucoup plus rangé. - Je crois qu'il m'a dit qu'hier ils n'avaient rien trouvé mais ce matin ils devraient avoir le dossier. Mais non. Rien, rien du tout. Les Renseignements Généraux n'avaient rien. Nom, empreintes ou photos n'avaient rien donné. Seth Imah n'avait pas d'adresse, pas de date de naissance, n'avait jamais travaillé nulle part. Seth Imah n'était pas connue, n'était pas française, pas européenne, et, comme ils l'apprendraient dans deux jours, n'existait dans aucun des pays membres d'interpol, pas sous ce nom, du moins. Mais les recherches basées sur sa photographie, plus longues, ne révéleraient rien non plus. Repos ----- Mercredi 20 août 2003, 11 heures 40, salle de réunion. Jean-Luc se chargea d'énumérer les documents : - Récapitulons, les médecins diagnostiquent une heure de mort voisine de 16 heures. Pour l'instant aucun témoignage d'une visite à cette heure-là. La dernière personne sur les lieux était la mère de Thomas, qui est partie vers 11 heures du matin, et la dernière personne ayant vue Seth est Thomas, le matin, vers 8 heures, quand il a quitté son domicile. Seth a passé la nuit avec lui, et elle revenait la veille de deux semaines de vacances dans les Alpes. D'après Thomas, elle est revenue en train. Toutefois si c'est le cas elle ne voyageait pas avec un billet à son nom, aucun billet de SNCF n'a été vendu au nom de Seth Imah ou divers anagrammes dans les six derniers mois. Avant ces vacances Thomas la trouvait fatiguée, et cela depuis plusieurs mois. Thomas manqua de se brûler en cessant de boire son café pour confirmer : - Depuis le début de l'année elle allait de moins en moins bien, oui. Stéphane, assis à côté de lui, l'interrogea : - Elle était malade ? Thomas répondit en regardant fixement son café, d'une voix rêveuse : - Je ne crois pas, mais elle refusait ne serait-ce que le simple fait que je mentionne la visite d'un médecin. Stéphane laissa porter son regard dans le vide : - Étrange... Jean-Luc reprit : - Peut-être, mais il se trouve qu'elle n'est pas morte de maladie, mais assassinée. Alors euh, le fait qu'elle soit... qu'elle était malade... Enfin elle était peut-être malade et c'était peut-être important, mais ça n'explique pas qui l'a tuée et pourquoi. Jean-Luc s'énerva passablement, il s'énervait toujours de ne pas trouver ses mots : - Bref, il faut rajouter que Seth Imah est complètement inconnue des services de renseignements, pas plus les photos que les empreintes n'ont donné quoi que ce soit. Tu aurais d'autres photos, d'ailleurs ? - Elle n'aimait pas les photos, ne supportait pas ça, je ne suis même pas sûr d'avoir une seule photo de nous deux. Elle les jetait quand elle trouvait une photo d'elle. - Oui, on a même dû utiliser une de celles prises à la morgue, celle que tu nous a donnée n'était vraiment pas géniale... Tu dis l'avoir rencontrée il y a quatre ans, fin de l'été 1999. Stéphane s'aperçut avec étonnement que ses critiques sur le manque d'initiative de Jean-Luc avait porté leurs fruits. Thomas lui aussi fut étonné que Jean-Luc menât la discussion, il se dit que le petit Jean-Luc grandissait ; c'était le plus jeune, en effet, n'ayant intégré le SRPJ que six mois auparavant, et il n'avait que vingt-deux ans. Thomas lui répondit : - Oui, elle était orpheline, et venait de Nancy. Je sais qu'elle a aussi séjourné à Grenoble, et auparavant dans un petit village dans les Alpes, je ne me rappelle pas du nom. Stéphane compléta : - De plus elle ne travaillait pas, et restait très discrète sur ses amis, en gros tu ne savais pas grand chose de sa vie. Thomas retint un soupir avant de répondre : - Non. Jean-Luc se permit un commentaire : - Perso moi je cherche toujours un minimum d'info sur mes copines, mais bon, je suis peut-être un peu parano. Stéphane le regarda avec un regard noir, Jean-Luc le vit et fit un "Quoi ?" silencieux en écartant les mains et en haussant les épaules. Thomas n'y prêta pas attention : - C'est vrai que je n'ai jamais regardé, mais de quoi aurais-je dû me méfier ? Elle était si gentille, si simple, si sans histoires... Jean-Luc reprit la suite : - Enfin passons, apparemment cette affaire est plus compliquée que ce qu'on aurait cru. Le commissaire dit qu'il aimerait quand même qu'on ne traine pas là-dessus, parce que comme il le dit un meurtre dans une bourgade huppée où les précédents soucis se ramenaient à un chien perdu ou écrasé, ça fait tache d'huile. C'est peut-être un ancien voyou du coin, on pourrait regarder qui Thomas a mis derrière les barreaux et qui pourrait s'être vengé. Il faudrait aussi interroger toutes les personnes susceptibles d'avoir vu Seth ou d'avoir vu quelque chose, les gares, les stations de métro. Et ça serait bien qu'on trouve le nom de ce village où elle était en vacances, dans les Alpes, là. Il nous faudrait aussi un peu plus d'info sur elle, pour l'instant c'est assez maigre. Le commissaire m'a dit qu'il sera en vacances à partir de la semaine prochaine pour deux semaines, et il m'a bien fait comprendre qu'il n'aimerait pas que le procureur le dérange trop souvent. En gros il voudrait qu'on ait une piste sérieuse d'ici à la fin de la semaine. Stéphane prit la parole, s'adressant à Thomas, d'une voix calme et posée qui contrasta avec le débit rapide et haché de Jean-Luc, sans doute un peu stressé de mener la discussion. - Tu n'as vraiment aucune idée de qui pourrait lui vouloir du mal ? Thomas resta plus d'une minute sans rien dire, le regard sur Stéphane, à tel point que ses deux collègues en furent gênés. Puis il répondit en levant les deux mains : - J'ai aucune idée, non, et je m'aperçois que je ne savais presque rien d'elle, presque rien... - Tu avais parlé de sa nourrice. - Oui, mais... Elle est décédée, en tous cas c'est ce que Seth disait. - Mais tu n'avais pas son nom ? - Non, je ne crois pas que Seth me l'ait dit, ou alors je l'ai oublié. Les trois hommes restèrent silencieux un moment, se demandant sans doute par où commencer. Jean-Luc et Stéphane espéraient bien quelques indices de la part de Thomas, mais celui-ci n'en avait pas, ou n'en donnait pas. Devaient-ils conseiller au commissaire de mettre Thomas en vacances, ou l'éloigner de l'affaire ? En avaient-ils le droit, et puis le meurtre datait de la veille, comment pouvaient-ils lui reprocher d'être ailleurs ou de ne pas faire d'effort ? Stéphane lui proposa finalement de prendre un peu de repos : - Tu sais Thomas, je pense vraiment que tu devrais prendre au moins un jour ou deux, ne serait-ce que pour passer ces moments difficiles, et aussi mettre un peu d'ordre dans ta tête. Nous pendant ce temps on dépouillera les trucs qu'on a, si ça se trouve ils finiront par dénicher quelques chose aux RG. Jean-Luc approuva sur-le-champ, il avait depuis le début peur de parler de cette histoire sans prendre le risque de blesser Thomas, de le savoir un peu à l'écart lui semblait une très bonne idée : - Oui, Stéphane a raison, ça va être trop dur pour toi sinon, prends quelques jours, passe ta peine. - Et quand tu reviendras nous aurons fait toutes les démarches compliquées et difficiles pour l'autopsie et les tests, et tu auras les idées plus claires sur le sujet, peut-être que des événements anodins te reviendront et nous mettrons sur une piste. Thomas pouvait difficilement refuser, tout en sachant qu'il n'avait qu'une envie, c'était bien celle de se retrouver seul : - Oui, vous avez raison, je vais prendre quelques jours. Stéphane et Jean-Luc eurent tous deux un soupir de soulagement, Stéphane se leva : - Allons voir le commissaire, pour lui demander. Deux heures plus tard Stéphane déposait Thomas chez lui, plus exactement chez sa mère, car le travail de relevés dans sa maison lui en bloquerait l'accès pendant encore deux jours. Il ne se sentait pourtant pas de rester deux jours entiers avec sa mère. Avant même de la voir, il décida alors de partir dans leur maison en Normandie. Il entra et parla de son intention à sa mère, en insistant bien qu'il voulait rester seul, et qu'il était hors de question qu'elle vînt avec lui. La Normandie, la mer. La route avait été bonne, il n'avait même pas roulé vite, peut-être parce que les larmes l'empêchèrent fréquemment de voir clair. Mais que savait-il d'elle, se demandait-il, assis sous l'ombre à peine rafraîchissante du store, devant la petite maison familiale donnant sur les deux cents mètres de plage rocailleuse ? Que savait-il d'elle ? Que pouvait-il faire ? Tout était tellement embrouillé. Comment éclaircir cette affaire ? Mais qu'y avait-il donc à éclaircir ? Rien ! Il n'y avait rien ! Il caressa doucement sa brûlure, au niveau des côtes. Elle le faisait toujours souffrir, elle le ferait souffrir pour toujours, il en avait peur. Thomas s'étira, reprit la canette de bière laissée sur la table, s'enfonça dans sa chaise et posa les pieds sur la table. Il but une gorgée. Il garda les yeux dans le vide. Que savait-il de la vie de Seth ? Pas grand-chose... Mais qu'avait-il eu besoin de savoir, depuis qu'il l'avait rencontrée, en ce mois de septembre 1999, quand il l'avait prise en stop à Jouy-en-Josas, pour la mener devant les locaux un peu perdus de Silicon Graphics ; et quand il l'avait recroisée, deux jours plus tard, cherchant un appartement à louer en ville ? Emmanuelle l'avait quittée trois ans plus tôt, trois longues années sans rien d'autre qu'une nuit de temps en temps, comment pouvait-il résister à Seth ? Comment pouvait-il résister à sa force, à sa volonté, à sa beauté ? Il avait plié, pendant trois ans, n'avait été qu'un jouet, il le savait ; il s'en moquait. Mais elle avait changé, cette année, perdant de sa force, de sa volonté, voulant partir... Mais pourquoi donc avait-elle voulu partir ! Le téléphone dérangea Thomas. Ce n'était pas comme il s'y attendait sa mère qui avait déjà appelé deux fois aujourd'hui, mais Emmanuelle, justement, qui s'inquiétait pour lui. Il obtint finalement l'aveu que c'était sa mère qui l'avait prévenue, mais l'idée de noyer son chagrin dans ses bras ne le gênant pas, il ne lui en tint donc pas rigueur. Il feignit, mais feignait-il vraiment, d'être déprimé, et d'avoir besoin de parler. Emmanuelle accepta l'invitation pour le week-end. Il remit à plus tard l'explication détaillée de son état, il n'avait pas grand-chose à dire, de toute façon. Thomas voulait juste faire l'amour avec elle, comme si le goût et l'odeur de Seth étaient toujours sur sa peau, et qu'il devait s'en laver, s'en purifier, pour oublier. C'était glauque, mal, immoral, il le savait, mais il était trop faible, trop faible pour résister, trop faible pour garder la tête haute. Il en voulait à Seth, même morte il lui en voulait encore. Le vendredi il dut rentrer sur Paris pour diverses formalités administratives relatives au futur enterrement de Seth. Il fit vite, car il voulait repartir en Normandie, ne pas rester là, ne surtout pas rester là, trop proche d'elle, comme si elle pouvait encore se réveiller. Il en avait peur, en un sens, Seth était tellement forte. Il passa tout de même à son travail, pour avoir quelques nouvelles, pour savoir, pour y voir un peu plus clair, pour déterminer que faire. Mais Jean-Luc et Stéphane n'avaient rien de plus. Ils n'avaient trouvé aucun indice chez lui. L'autopsie n'avait rien révélé, Seth était en parfait état de santé. Ils n'avaient même pas fait l'amour cette dernière nuit. Thomas lui non plus n'avait aucune information, mais rien d'étonnant, il n'avait même pas cherché. Il décida ensuite d'aller tout de même dire bonjour à sa mère, pour ne pas qu'elle s'inquiètât, et surtout il savait que si elle apprenait qu'il était venu sur Paris sans passer la voir, ses remontrances lui seraient bien plus difficiles à supporter que de simplement la voir cinq minutes le jour même. Il manqua d'écraser un gamin qui traversait la route avec son vélo juste en face de chez lui. Il n'eut même pas le temps de s'excuser, le marmot prit la poudre d'escampette sans attendre son reste, sans doute dérangé dans quelque planification de bêtises. Sa mère n'était pas là, mais toutes les zones délimitées par les enquêteurs étaient par contre encore bien présentes, et il renonça finalement à rentrer chez lui. Il ne resta que dix minutes, le temps de boire un verre d'eau fraîche et de laisser un mot à sa mère. Il ne voulait pas l'appeler, il était hors de question qu'il allât prendre le thé chez une quelconque amie de sa mère. Il se décida à repartir pour la Normandie, il redérangea le même gamin en vélo devant le portail, sans doute était-il en fait intrigué par cette histoire de police. Pour une fois qu'il se passait quelque chose dans le coin, rien de bien surprenant. Cette fois-ci il roula vite, trop vite, sans doute pensait-il pouvoir un instant laisser le passé derrière, emporté par le vent. Mais c'était trop tard et il le savait. Qu'allait-il se passer, maintenant ? Il aurait voulu mourir peut-être, mais il était trop lâche pour ça, bien trop lâche. Il était trop lâche pour tout. Il n'était qu'une loque. Il se demandait même comment il avait réussi à entrer dans la police. Il fallait des hommes intègres et droits, des hommes forts. Des hommes comme Stéphane. Il ne l'était pas, ne l'avait jamais été. Seth ! Ah Seth ! Pourquoi ? Pourquoi ? Que s'était-il donc passé ? Qu'avais-tu donc fait ? Qui, mais qui avais-tu rencontré ? C'était peut-être l'occasion de savoir, finalement. L'occasion de mettre de la lumière sur quatre années d'un faux paradis. Il passa la soirée assis sur la plage de galets, à pleurer, à se demander ce qu'allait être sa vie à présent. Il dîna à peine. Il dormit peu et mal, comme toutes les nuits depuis lors. Il dormait pourtant quand Emmanuelle arriva, le samedi matin. Elle s'en aperçut et s'excusa de l'avoir réveillé. Elle n'avait pas pris de petit déjeuner, ils le prirent donc ensemble. Il n'avait déjà plus d'appétit. Elle se contenta d'un café et de deux biscuits périmés. Toujours autant focalisée sur son poids. Elle lui demanda s'il allait bien, il répondit oui, puis non. Voilà longtemps qu'il ne l'avait pas vue, un an, presque. La dernière fois qu'ils s'étaient vus ils avaient fait l'amour, c'est ce qui le rendait confiant qu'ils le feraient de nouveau cette fois-ci. Il avait trompé Seth, oui, et après ? Combien d'amants avait-elle eu, elle, dans ses escapades inconnues ? Pourtant Emmanuelle était beaucoup moins jolie que Seth, même si son obsession de l'apparence physique la rendait belle, rendait son corps attirant, peut-être plus que Seth encore, car elle en jouait, le mettait en avant, dévoilait et suggérait ses formes. Mais Seth était naturellement plus belle, plus pure, plus parfaite. On sentait bien quelque chose de non naturel chez Emmanuelle, quelque chose de travaillé, à grands coups de Gymnase Club et footing matinaux. Seth était belle par nature, son corps était la définition même de la beauté, sans qu'elle n'eut rien à faire. Seth était une déesse, et aucune femme ne pouvait être comparée à elle. Mais il était tout de même en érection en buvant son thé, en s'imaginant déjà Emmanuelle presque nue allongée les jambes écartées sur la table. Ils parlaient de choses sans importance, des diverses fois où ils s'étaient chamaillés quand ils sortaient ensemble, de ce que chacun avait fait dans l'année, ou presque, écoulée depuis leur dernière rencontre. Elle le fit rire, il toussa, manqua de s'étouffer. Sa brûlure lui fit mal. Sa brûlure ! Son érection passa. Sa brûlure. Il ne pouvait pas la montrer. Qu'allait-il expliquer ? Elle n'était pas encore guérie. Devait-il renoncer à Emmanuelle ? Dans le noir peut-être ? Peut-être juste cette nuit ? Ou alors rester habillé, juste là, juste par derrière sur la table en lui levant sa jupe ? Son érection revint. Mais elle voudrait le voir nu, elle avait toujours voulu le voir nu, voir son corps musclé, ses pectoraux se contracter... Ah ! devait-il vraiment oublier cette idée ?... Son érection passa. Ils parlèrent d'aller se promener sur la plage. Elle se leva pour débarrasser, il vit ses seins quand elle se pencha pour emporter sa tasse vide. Plus de deux semaines qu'il n'avait fait l'amour, non il ne pourrait pas résister. Un bandage ! Bien sûr, un bandage, une blessure à son travail, un voyou qui lui donne un coup de couteau ! Il alla sur-le-champ dans la salle de bains, trouva une bande et, après avoir regardé quelques secondes dans la glace la brûlure sur son flanc gauche, où l'on distinguait presque la forme d'une main, se l'enroula autour des côtes pour la rendre invisible. Il ne dépassa qu'une petite marque sur son pectoral gauche, sans doute le pouce. Il ne la trouva pas quand il revint. Elle était déjà sur le pas de la porte. Quand elle le vit elle s'avança au dehors. Ah ! Trop tard ! Plus tard alors. Ils marchèrent plus d'une heure avant de s'asseoir. Il faisait une chaleur torride, ils s'arrêtèrent à l'ombre d'une immense pierre au-dessus d'une petite flaque d'eau qui avait subsisté à la marée descendante. Ils parlèrent, enfin, de Seth. Il expliqua que leur relation n'allait plus très bien, qu'elle voulait partir, que peut-être avait-elle un amant, comme elle en avait eus tant, bien qu'il n'en sût rien. Il lui dit qu'il était perdu, qu'il ne savait que faire. Il avoua son désespoir face à son assassinat, qu'il aurait été plus simple qu'elle partît, mais que maintenant elle serait avec lui pour toujours, alors qu'il aurait voulu l'oublier à jamais. Thomas en oublia presque son objectif principal, mais quand il tourna les yeux vers Emmanuelle, ses jambes nues le lui rappelèrent instantanément. Il se tourna légèrement vers elle et posa sa main gauche sur sa jambe, en remontant doucement. Elle l'arrêta aussitôt : - Non Thomas, non... Je suis juste venue parce que tu n'allais pas bien... C'est tout... Je... Thomas resta muet, pourtant, son décolleté, sa courte jupe... Il ne dit rien, il posa simplement sa tête sur les genoux d'Emmanuelle. Elle lui caressa les cheveux. - Je sais que tu dois être perdu, Thomas. Apparememnt ça a l'air tellement compliqué, le fait qu'elle disparaisse alors même que vous alliez vous séparer... Mais pourquoi as-tu accepté de faire cette enquête ? Thomas parut géné, et l'envie montante en s'imaginant le sexe d'Emmanuelle si près disparut, il se redressa. - C'était quand même mon amie, et je suis l'un de ceux qui devait le mieux la connaître, et puis c'est mon métier, je ne dois pas y mettre de considérations personnelles. Il se redressa, Emmanuelle tira tant qu'elle le put sur sa jupe comme pour la faire arriver jusqu'à ses genoux, alors qu'elle ne dépassait pas mi-cuisse. Elle regretta de s'être habillée ainsi. - Oui mais c'est tout de même difficile, il pourrait donner l'affaire à un de tes collègues et juste te consulter pour les choses que tu sais sur Seth ? Thomas s'agaça : - Non c'est mieux comme ça... Bon, on rentre ? - Déjà ? On était bien là, il ne fait pas trop chaud. - Reste si tu veux, moi je rentre. - Bah non, si tu rentres je rentre aussi, je ne vais pas rester toute seule ici... Thomas s'était déjà levé et avait pris la direction de la maison. Emmanuelle remit maladroitement ses chaussures qu'elle avait enlevées pour tremper ses pieds dans l'eau et le rejoint en trottinant. - C'est parce que je ne veux pas faire l'amour avec toi que tu es en colère ? Il ne pouvait pas dire oui, et il ne pouvait même pas dire pourquoi ses questions l'énervaient aussi, alors il se contenta d'un "non, non" vague. Ils marchèrent quelques temps en silence. Finalement Emmanuelle avoua : - Tu sais ce n'est pas que je n'en ai pas envie, c'est juste que ce n'est pas correct, et qu'on le regretterait sans doute. Elle connaissait les hommes, elle savait très bien que plus encore leur envie de faire l'amour c'était de leur orgueil dont il s'agissait, et que le fait de savoir que la fille mourait d'envie suffisait à ne pas blesser cet orgueil. Et puis elle ne mentait pas vraiment, de toute façon rares étaient les instants où elle n'avait pas envie, juste que là, non, dans cette situation, c'était bien au-delà de son seuil de tolérance morale. Il y a un presqu'un an, quand elle avait fait l'amour avec lui, c'était surtout pour se rassurer, pour se rassurer parce qu'elle avait quatre kilos de plus, et surtout parce qu'elle était jalouse de Seth, jalouse de sa beauté. Et cela avait été une petite victoire, une façon de reprendre confiance, que de parvenir à séduire son homme, même si elle ne trouvait plus grand chose d'attirant chez Thomas, hormis le fait qu'il était bien bâti, bien équipé, et pas trop mauvais au lit. Ils rentrèrent et finirent la soirée dans un restaurant de la ville voisine. Ils parlèrent de tout et de rien mais surtout pas de Seth ni de leur relation passée, plutôt des amis communs qu'ils avaient, les tracas de leur vie quotidienne, les multiples chagrins d'amour d'Emmanuelle, qui n'en étaient pas vraiment. Emmanuelle dormit dans la chambre d'ami, et Thomas ne dormit pas. Rien n'allait comme il voulait, l'image de Seth l'obnubilait, et si par chance un instant il pensait à autre chose, un relent de sa brûlure la ramenait à son esprit, et par-dessus tout il n'avait même pas fait l'amour avec Emmanuelle. Il en rêva pourtant, dans les quelques heures de sommeil qu'il fit enfin, alors que le jour se levait. Il en rêva tellement que le matin il se masturba, alors qu'il détestait faire ça. Mais il en avait assez de cette pression stupide, de cette envie, de ce désespoir, de tous ces maux qui s'accumulaient les uns sur les autres. Il avait envie de tout jeter, tout plaquer, partir il ne savait où, ou mieux, perdre la mémoire, oublier tout ça. Emmanuelle était sur la terrasse quand il descendit, levée depuis plus de deux heures, elle lisait un livre à l'ombre du store. Le voyant elle ferma son livre et se leva pour lui faire la bise. - Ou la la ! lui dit-elle en remarquant la tête qu'il faisait, tu n'as pas dû très bien dormir... - Non, effectivement, je ne me suis pas endormi avant 5 ou 6 heures du matin, mais je commence à m'habituer, c'est presque toutes les nuits comme ça. Emmanuelle avait la même robe que la veille, mais elle avait trouvé un haut un peu moins décolleté et un peu moins transparent. Elle n'avait pas pris de douche, depuis qu'elle avait eu ses premières rides elle faisait beaucoup plus attention à sa peau, et, ayant oublié son savon ultra doux, elle avait préféré simplement se débarbouiller plutôt que de prendre le risque d'amplifier encore les effets inévitables de l'âge sur sa peau dont elle s'était vantée pendant de longues années auprès de ses amants comme étant la plus douce du monde. Elle n'osait plus, désormais, de peur qu'ils ne découvrent les petites rides qui apparaissaient ça et là. - Tu devrais peut-être prendre des cachets pour dormir ? - Si vraiment mon sommeil ne revient pas, peut-être, oui. - Je n'ai pas commencé à préparer le petit-dej, je ne savais pas à quelle heure tu allais te lever, par contre j'ai ouvert une boîte de biscuits, j'avais trop faim. - Tu as bien fait. On peut aller chercher du pain frais à pied, ce n'est pas tout près mais ça nous fera une petite marche. - Bonne idée, attend juste cinq minutes, je vais mettre mes baskets parce qu'en sandales je vais encore me blesser les pieds. Il était dix heures passées, ils partirent pour la ville voisine à pied. La boulangerie la plus proche se trouvait à environ deux kilomètres, ils mirent une bonne heure à faire l'aller-retour. Ils aimaient le pain tous les deux, et une fois retournés à la maison de Thomas, ils avaient déjà mangé une baguette et demie sur les trois qu'ils avaient achetées, en plus des croissants et des pains au chocolat. Emmanuelle voulut ne pas partir trop tard pour Paris, elle avait un dîner le soir sur la Capitale, et les accès étaient souvent bouchés de retour de week-end, même si c'était encore le mois août. Elle partit vers 16 heures, après une courte baignade dans la Manche. Thomas, lui, ne partit que vers 21 heures, voulant sans doute remettre au plus tard son retour vers la réalité. Il dormit chez sa mère ; il aurait de toute façon du mal à revenir chez lui avant la fin de l'instruction, sachant qu'à tout moment une nouvelle piste pourrait demander la recherche d'indices différents ; d'autant que chargé de l'enquête il lui incombait en premier de minimiser ses interactions avec le lieu du crime. Il dormit mal et se leva tôt, pour une journée lugubre, Lundi 25 août 2003, enterrement de Seth dans le cimetière de Jouy-en-Josas. Il y avait peu de monde, si peu, Thomas et sa mère, ainsi que deux amies de celle-ci, qui devaient connaître vaguement Seth de vue, Stéphane et Jean-Luc, et deux ou trois personnes qui devaient s'ennuyer au point d'aller assister à l'inhumation de personnes qu'elles ne connaissaient même pas. Thomas ne pleura pas, il resta livide et impassible, espérant que l'âme de Seth irait voguer en d'autres lieux plutôt qu'à le tourmenter. Ce lundi Thomas avait encore un jour de congé, et l'après-midi, enfin, il réfléchit. Ce devait être la seule réelle fois où il réfléchit vraiment depuis la mort de Seth, un peu plus en tout cas que de se laisser porter par les événements et les coups du sort. Peut-être finalement n'avait-il pas réfléchi non plus depuis qu'il la connaissait, en ce qui la concernait tout du moins. Quatre ans... Qui était-elle ? Elle ne travaillait pas, avait-elle jamais travaillé ? Toujours si discrète sur son passé... Elle lui avait dit terminer des études de littérature... Elle avait écrit, dessiné. publié d'après ses dires dans quelques revues ésotériques de par le monde dans une langue qu'il ne connaissait pas plus qu'il ne comprenait, mais c'était avant qu'ils ne se connussent. Elle ne lui avait jamais demandé de l'argent, il lui avait toutefois offert beaucoup sans qu'elle lui retourne vraiment ses cadeaux. Elle lui offrait sa tendresse, avait-il voulu plus ? Seth, mais qui était-elle ? Il ne le savait pas... Son passé, cette enquête serait peut-être l'occasion pour lui de trouver son passé, de savoir de quelle ombre elle était venue. Était-elle diabolique ?... Enquête ------- Le passé de Seth... C'est sur cet aspect qu'il allait enquêter. Mais par où commencer ? Il ne connaissait aucun de ses amis. Le commissaire voulait un coupable en deux semaines, impossible. Pouvait-il trouver un SDF quelconque pour le satisfaire et poursuivre tranquillement son enquête par la suite ? Non, il n'avait jamais vraiment outrepassé ses droits en tant que policier, il n'allait pas envoyer un malheureux au trou pour les beaux yeux de son supérieur. Pas tellement que sa morale lui interdisait, plus qu'il avait peur, comme il avait toujours eu peur, de tant de choses... Il était un perdant, un trouillard, il le savait, il avait beau avoir un pistolet et faire de la musculation, il n'avait pas confiance en lui. Pas tellement qu'il avait peur dans les situations dangereuses, elles avaient plutôt tendance à l'exciter, mais il avait peur des situations compliquées, il ne savait pas gérer son stress. Il le savait très bien et évitait toute situation stressante. Dans le cas présent c'était foutu d'avance, il ne maîtrisait tellement rien qu'il ne dormirait pas tranquillement avant des mois, si par chance un jour il retrouvait le sommeil... Non il n'y aurait pas de coupable facile, d'ailleurs il n'y aurait pas de coupable du tout, ce qu'il voulait c'était connaître le passé de Seth, le passé de Seth Imah. Il y passerait sans doute des mois, mais qu'importe, au moins il saurait, il comprendrait. Le lendemain, mardi, il commencerait l'enquête, en attendant il décida de s'évader un peu pour la soirée, il regarda un film, "Pretty Woman", il aimait bien ce film, mais il n'alla pas jusqu'à la fin car cette histoire lui rappelait trop la sienne avec Seth. Sa mère s'était endormie devant la télé, il alla la coucher puis revint et regarda un autre film, "K Pax". Il laissa son esprit voguer un peu, rêvant à d'autres mondes en même temps que l'acteur racontait sa vie sur sa planète lointaine. Mais il n'apprécia pas non plus la fin, car elle lui rappela encore plus Seth... Qu'allait-il devenir ? Comme lui, un fou après la mort de Seth ? Un fou qui cherche des réponses et s'invente tout un monde pour satisfaire son incompréhension ? Il regretta d'avoir vu ces deux films et alla boire une bière sur le perron de la porte. Il aimait bien boire une bière comme cela dans la nuit, dans le calme, sous le ciel étoilé et le vent chaud de l'été... Sa bière lui donna sommeil, il se coucha alors et s'endormit. Quelques heures de répit puis sa brûlure le réveilla, elle le rongeait, elle était sa malédiction... Elle serait sa malédiction... Pour toujours... Mardi 26 août, 2003, 6 heures 30, lever tôt pour sa première réelle journée d'enquête. Déjeuner copieux, il avait retrouvé un peu l'appétit, c'était déjà un point positif. Il conduit sa Peugeot 307 flambant neuve tout doucement dans la circulation encore fluide du matin. Il avait dû s'endetter cinq ans pour l'acheter. Pourtant il aurait dû avoir des économies, mais il n'en avait pas. Il n'avait pas eu à acheter de maison, mais il aimait avoir tous les gadgets à la mode hors de prix... Il n'avait plus de moto, depuis qu'il avait envoyé son ancienne à la casse, il y a un an et demi. Seth l'avait bien aidé, alors, il avait eu les deux jambes cassées. Elle l'avait convaincu de ne plus acheter de moto. En contrepartie il s'était acheté cette 307, il y a un peu plus d'un an. Il se dit qu'il pourrait s'acheter une nouvelle moto, maintenant. Il était presque seul au bureau, en tout cas Stéphane et Jean-Luc n'étaient pas encore là. Il en profita pour prendre un café en épluchant les documents déjà empilés par ses collègues. Pas grand-chose, il fallait bien l'avouer ; ils n'avaient fait qu'un tour rapide à la gare de train de banlieue, mais personne n'avait reconnu Seth. Les analyses des prélèvements faits chez lui, cheveux, peaux et autres traces que tout un chacun laisse imperceptiblement sur son passage n'avaient encore rien donné. C'était une enquête qui commençait bien doucement. Première étape, déjà, ce village dans les Alpes. Impossible de s'en rappeler le nom, pourtant elle le lui avait déjà indiqué. Thomas eut le réflexe de regarder sur la cartographie du réseau interne. Les Alpes, c'est si grand... Gap ! Oui Gap, ce n'était pas le village en question, mais il connaissait ce nom de Seth. Elle avait dû se rendre là-bas, ou peut-être est-ce un point de passage. Elle était rentrée le lundi 18 au soir. Stéphane arriva quand Thomas se renseignait sur les trajet Gap - Paris-Gare de Lyon l'après-midi du 18 Août. Malheureusement le trajet en TGV ne commençait qu'à Valence sur cet itinéraire, et il était plus difficile de faire les recoupements pour savoir qui avait acheté un billet de Gap vers Valence pour ensuite se rendre à Paris. Il y avait toutefois douze personnes qui avaient acheté en gare ou sur internet un trajet Gap-Paris. Thomas nota les noms quand il les obtînt. Trois trajets restèrent anonymes, en plus des dizaines de tickets Gap-Valence ou autre Valence-Paris indépendants. Comme le conclurait pour lui Stéphane une fois que Thomas lui fit son compte-rendu, difficile de savoir si elle avait pris ce train hormis se dépécher d'aller sur place avec une photo en espérant qu'il n'était pas trop tard. - Je vais appeler Gap et leur faxer la photo pour qu'ils aillent au plus vite à la gare, je vais faire pareil à Valence. Il y a d'autres gares possibles sur le trajet ? Thomas resta silencieux un instant le temps de trouver les informations : - Des dizaines entre Gap et Valence, mais je suis presque sûr que Gap était son terminus. Par contre il y a des trajets plus tôt dans l'après-midi qui passent par Grenoble, il peut être bon de jeter un oeil aussi. - Elle est bien rentrée le lundi soir, elle n'aurait pas pu arriver le lundi matin ou même le dimanche soir, ou faire une escale ? Thomas leva les yeux vers Stéphane et s'appuya sur le dossier de son siège : - Ça Stéphane j'en sais rien, tout ce que je sais c'est qu'elle n'est arrivée à la maison que vers 23 heures, après pour les détails elle a effectivement très bien pu passer la journée sur Paris ou ailleurs... - Mais elle n'avait pas ses billets en rentrant ? - Non, elle avait la phobie des papiers, elle ne supportait pas d'en conserver un seul, elle jetait tout, son courier, ses notes... Dès la sortie du train ou de l'avion elle jetait ses billets à la première poubelle, ce qui nous avait d'ailleurs déjà bien embêté quand on avait des tarifs aller-retour. - C'est pas pratique... Mais d'habitude, elle rentrait direct ? - J'en sais rien... Stéphane marmonna : - Putain ça va encore être facile si tu n'y mets pas de la bonne volonté... Thomas le prit mal : - Oh ! Ça va ! Je n'y mets pas de la mauvaise volonté, Seth ne me disait pas ce genre de chose, elle ne me racontait pas sa vie, OK ? Stéphane s'était un peu énervé : - Excuse-moi, mais rester presque quatre ans avec une inconnue en travaillant à la police, excuse-moi mais ça la fout mal. - Je sais... - Bon, tant pis, on fera sans, j'appelle Gap... Jean-Luc arriva quelques minutes plus tard et Thomas lui expliqua où ils en étaient alors que Stéphane était toujours occupé à faxer les photos de Seth. Ensuite les trois hommes réfléchirent ensemble. Mais ils avaient si peu d'éléments. Que feraient-ils si une des gares avait vu Seth, leur faudrait-il parcourir la région pour trouver où elle avait bien pu aller ? Et rien ne leur prouvait que la clé se trouverait là-bas. Peut-être qu'un vagabond l'avait simplement surprise ou suivi depuis l'arrêt de bus jusqu'à chez elle. Pourtant Thomas certifia que rien n'avait disparu. Mais si elle n'avait pas été violée, et que rien n'avait été dérobé ? Pourquoi alors ? Crime passionnel, vengeance ? La recherche des personnes emprisonnées par Thomas n'avait donné que deux pistes, toute deux abandonnées quand les personnes en question s'étaient révélées à l'autre bout de la France voire du monde le jour du crime. - Mais qui alors, elle te trompait ? Jean-Luc se rendit compte de manquer un peu de tact, il en rougit un peu. - Je ne sais pas. Je l'ai suspectée quelquefois, mais je ne sais pas ni avec qui ni combien de temps. Elle allait dormir de temps en temps sur Paris, chez une prétendue amie, mais pas assez fréquemment pour que ce soit un amant. Stéphane qui révassait revint dans la discussion : - Tu as le nom de cette amie ? - Non, enfin elle avait dû me le dire mais je l'ai oublié. Jean-Luc s'intéressa à d'autres détails : - Elle avait un mobile ? - Non. - Ah c'est bète, on aurait pu suivre son parcours. - Elle t'a appelé des Alpes ? On peut peut-être retrouver les références de l'appel. - Non elle ne m'a pas appelé. Elle n'utilisait pratiquement jamais le téléphone, et à vrai dire quand elle n'était pas à la maison je ne savais jamais trop où elle se trouvait. Stéphane doutait sérieusement de la suite de l'enquête : - Finalement je me demande si le chef n'a pas raison, on va mettre ça sur le dos de n'importe quel vagabond du coin... Et même si ça se trouve on tombera juste... Jean-Luc ne s'avouait pas vaincu : - C'est quand même pas possible, on va bien trouver quelque chose, retrouver des amis d'enfance, des parents, là où elle a fait ses études, je ne sais pas, on ne peut pas avoir affaire à un fantôme quand même ! Stéphane demanda à Thomas : - Oui à ce sujet avant que vous vous rencontriez, elle était à Nancy, c'est ça, et à Grenoble avant, tu sais si elle y faisait ses études ? - Oui d'après ce qu'elle m'avait dit. Thomas leva la tête, il griffonnait machinalement sur un bout de papier sans vraiment réfléchir aux réponses qu'il donnait. Il vit que son attitude énervait Stéphane, il arrêta et s'enfonça dans son siège. Stéphane lui demanda : - Des études de quoi. - La fac, je ne sais pas exactement quoi, sciences humaines ou quelque chose dans le genre. - On peut déjà éplucher les inscriptions pour les années 1995 à 2000. - 1999 suffira, je l'ai rencontrée à l'automne 1999. - Tu sais combien de temps elle est restée à Nancy ? - Trois ou quatre ans il me semble, puisque je crois me rappeller qu'elle était à Grenoble en 1995. Parce qu'on avait remarqué que nous nous étions peut-être déjà croisés, j'ai passé l'été 1995 à Grenoble. - C'était quand sa date de naissance déja ? - 27 juin 1976. - Eh ! Elle était vachement plus jeune que toi ! - Bof, pas tant que ça, cinq ans. Jean-Luc parut pensif un instant : - Ah oui, je sais pas pourquoi mais dans ma tête on est toujours en 2000, j'ai dû mal à passer le millénaire on dirait, je dois regretter un truc... Mais ça lui faisait 27 ans alors, pas 24. Stéphane revint dans la conversation : - C'est pas en 2000 que Karine t'a largué ? - Ah, si, tu as raison, c'est sans doute la raison... - Ça va avec Sonia ? - Sans plus, on se supporte, je ne pense pas qu'on reste ensemble encore bien longtemps... Stéphane resta silencieux quelques secondes : - Bon revenons à nos moutons. Si elle est née en 1976 on devrait trouver des infos sur son passage au collège et au lycée. Tu sais où elle était ? - Dans les Alpes, peut-être à Gap, mais je ne crois pas qu'elle me l'ait dit, d'un autre côté je me moquais un peu de ses années lycée.. Stéphane, déjà la main sur le téléphone, objecta : - Bah, pff, c'est souvent à ces moments qu'on connait le premier amour, c'est le genre de truc qu'on se raconte sur l'oreiller. Bon, appelons, on peut déjà vérifier cette info, ça coute rien. Stéphane entama sa conversation téléphonique, Jean-Luc se leva : - Ok, moi je dois aller sur Gif pour le problème avec notre ami Polo. Thomas tu restes là ? - Oui je vais tenter de mettre sur papier tout ce que nous avons déjà. - Ok, d'autant que Gap et les autres rappelleront dans doute d'ici à midi. Jean-Luc quitta le bureau alors que Stéphane discutait toujours avec le lycée de Gap. Thomas remit dans l'ordre ce qu'il savait sur Seth. Elle venait de Gap ou les environs, avait étudié à Grenoble puis Nancy. Elle était sur Paris depuis septembre 1999. Elle avait fait depuis plusieurs séjours dans les Alpes, de quelques jours à plusieurs semaines, deux voyages à New York en février 2000 et 2001, et un à l'Île de Ré en novembre 2002, mais ceux-ci de quelques jours uniquement. Stéphane, qui venait de raccrocher, s'était approché de Thomas et avait relu ses notes par-dessus son épaule : - L'Île de Ré c'est pas très grand, on pourra peut-être trouver où elle est allée là-bas... Stéphane se redressa et fit le tour du bureau. Il alla prendre cinq fléchettes plantées dans une cible accrochée au mur et continua de parler et tirant les fléchettes une à une : - Bon sur Gap, aucun des lycées n'a eu de Seth Imah dans les dix dernières années, c'est sûrement pas là. La personne m'a donné le nom des autres lycées du département, mais peut-être qu'elle a étudié à Grenoble depuis toute jeune, c'est possible ? - Pas d'après ce qu'elle m'avait dit. Elle m'avait raconté qu'elle avait déprimé en arrivant à Grenoble à cause du manque de soleil. - Ah, ça peut être cohérent alors, il me semble que Gap est réputé pour son ensoleillement. - Mais tu viens de dire que les lycées de Gap n'ont pas de trace d'elle. - Oui, mais je n'ai pas encore appelé les autres lycées du département. Le temps ne doit pas y être très différent. Est-ce qu'elle aurait pu changer de nom ? - Je ne sais pas. - Ça expliquerait beaucoup de choses, déjà qu'on ne trouve absolument rien jusqu'à présent sous le nom de Seth Imah. C'est quoi comme origine d'ailleurs ? C'est pas plutôt un nom de mec Seth ? - Si je crois, ça vient d'Égypte d'après ce qu'elle m'avait dit. Mais c'est vrai que Imah c'est pas vraiment un nom français. - De quelle origine était-elle ? - Je crois que sa famille venait d'Égypte. - Mais elle n'était pas orpheline ? - Si, si, mais elle avait été abandonnée ou un truc du genre. Ils n'avancèrent pas beaucoup plus de la matinée ni même de la journée. L'interrogation des différentes gares où Seth avait été susceptible de passer n'avait rien donné et aucun des lycées du département des Hautes Alpes n'avait eu de Seth Imah sur ses bancs. Autant dire que quand il rentra le soir chez sa mère il n'en savait pas beaucoup plus. Il supporta mal les incessantes questions de celle-ci et se demanda combien de temps il tiendrait ici avant de pêter les plombs. Il faisait bon dehors, il ressortit et alla marcher. Il n'allait pas bien. Il ne savait pas ce qu'il voulait. Il voulait à la fois l'oublier, et tout aussi il était curieux de son passé. Comment avait-il pu rester quatre ans sans même se demander d'où elle venait vraiment ? Il ne comprenait pas lui-même comment il avait pu se laisser ensorceler, être si tolérant, si docile... L'avait-elle hypnotisé à ce point ? Elle était fascinante, certes, mais au point de l'avoir aveuglé tout ce temps ?... Il pleura, il était tellement seul... Qu'allait-il devenir ? Comment pourrait-il retrouver le calme et la paix ? Il ne le pourrait pas, il ne pourrait plus. Il ne comprenait pas et il voulait comprendre. Pourquoi lui manquait-elle tant ? Pourquoi était-il tellement démuni. Il se croyait fort, pourtant, mais c'était elle sa force, mais qui était-elle ? Il marcha encore un peu, le soir était plus frais, et il comprit toutes les fois où Seth était sortie juste pour quelques pas dans le soir. Était-elle triste, elle aussi, n'avait-elle pas été heureuse pendant ces quatre ans ? Il s'éloigna d'un kilomètre, peut-être deux, puis rentra. Il évita soigneusement le regard de sa mère et alla se coucher en lui souhaitant bonne nuit alors qu'elle regardait une émission stupide à la télé, comme elle adorait le faire. Il dormit mal, encore et toujours, mais l'épuisement finissait par le faire tomber de fatigue. Sa brûlure toujours, toujours là pour lui rappeler la dure réalité, même dans ses rêves... Mercredi 27 août 2003, journée étonnamment calquée sur la précédente. Thomas tourna presque toute la journée dans son bureau à la recherche d'improbables pistes. Le procureur appela, mais ils ne purent guère le satisfaire, ils n'avaient rien, absolument rien... Et d'après les renseignements de ce dernier la presse locale voulait faire la une le lendemain sur l'impuissance de la police... Bref, il voulait avoir des éléments pour détromper ces rumeurs, et il n'aimait pas mentir... Mais Thomas s'en moquait, Stéphane et Jean-Luc sans doute un peu moins, mais lui s'en moquait. Que le procureur aille au diable, il se moquait de sa carrière, son travail était de trouver des indices, pas de les inventer. Autant il aurait pu sans trop de remords trouver un coupable parfait dans d'autres occasions, autant dans celle-ci il prendrait le temps qu'il faudrait. Ce n'était pas la même chose, et il savait qu'on ne pouvait pas donner facilement l'enquête à une autre personne, au vu des faibles éléments disponibles concernant Seth. Et il DEVAIT faire l'enquête, quoi qu'il arrive, il n'avait guère le choix. Il retrouverait peut-être des éléments chez lui, même si Seth avait si peu d'affaires ; mais il devait attendre les comptes-rendus des analyses avant de pouvoir être autorisé à rentrer de nouveau dans sa demeure. Il avait retrouvé avec nostalgie, chez sa mère, le vieux lit de son enfance, toujours la même tapisserie passée au mur, cette chambre où il n'était pas vraiment venu, sauf quelques minutes pour chercher un vieux livre où un ancien bibelot, depuis bien des années. C'était si loin, les jours heureux où il vivait dans l'insouciance du lendemain. Un monde s'était écroulé entre alors et maintenant, un monde où tout son passé avait disparu, comme si Seth avait provoqué une coupure, une séparation, et qu'il était désormais pris au piège. Il se sentait seul. Même au bureau avec ses collègues il se sentait seul, détaché de tous. Seth lui manquait, tellement, comme si elle s'était substituée au monde, comme si elle était devenue son seul espace de vie, mais elle était morte, désormais. Il partit tôt du travail, beaucoup plus tôt que d'habitude, mais il ne tenait plus en place, il lui fallait prendre l'air. Il sentait cette oppression, cette oppression qu'il ne savait trop qualifier de liberté ou de prison. Liberté de faire ce qu'il voulait alors qu'il ne voulait que Seth, ou prison de ses sentiments pour elle alors qu'il aurait voulu aimer toutes les femmes de la terre. Mais que lui avait-elle fait pour le détruire à ce point ? Mon Dieu, que lui avait-elle fait ? Finalement après avoir conduit plus d'une heure pour aller nulle part il revint à son travail et passa deux heures dans la salle de sport. Il rentra tard chez lui et ne dîna pas, même si sa mère l'attendait patiemment devant la télé. Cette nuit-là il prit finalement des médicaments pour dormir, il n'en pouvait plus de rêver et de subir l'enfer chaque nuit. Il dormit enfin d'un reposant sommeil sans rêve pour la première fois depuis la mort de Seth. Mais cela ne lui apporta pas pour autant de l'inspiration pour la journée du jeudi, pendant laquelle ils tournèrent en rond encore et toujours sans trouver la moindre piste. Il ne prit pas de médicament pour dormir le jeudi soir, il avait quelques remords à l'idée d'en devenir dépendant, comme l'était sa mère, mais sa nuit fut un cauchemar, comme il s'y attendait presque. Il avait l'impression de rêver en permanence, qu'il n'avait plus de sommeil, que tout n'était qu'une illusion, qu'il allait se réveiller. Il vivait comme dans un nuage, comme si la réalité s'effaçait. Comme si cette brûlure démoniaque transformait sa vie en supplice permanent. Il quitta ses cauchemars, ce vendredi 29 août 2003, Sainte Sabine, pour, pensait-il, encore passer une journée sans intérêt. Il avait connu une Sabine autrefois. Pourtant Stéphane et Jean-Luc se donnaient du mal, ils cherchaient avec ferveur l'indice qui pourrait les mettre sur la voie... Il l'avait peut-être aimée, même, il ne savait plus trop. Mais quelle voie ? Quelle voie... La seule voie c'était à lui de la trouver, de la créer, de l'inventer... Peut-être qu'il pourrait la retrouver après tout ce temps... Peut-être qu'il pourrait oublier sa vie avec elle... Mais il se trompait. Et, contre toute attente, les analyses semblaient indiquer que quelqu'un était passé cette après-midi du mardi 19 août. Quelqu'un ? Mais qui ? C'était impossible ! Stéphane lui commentait les résultats : - On a bien retrouvé des traces de toi, Seth, ta mère, moi, Seb, mais aussi quelques cheveux de trois autres personnes. Deux semblent assez anciens, mais l'une des personnes doit être passée la veille où le jour du crime. Toutefois pas de trace d'empreintes suspectes. Cette personne n'a soit rien touché soit portait des gants. Nous n'avons pas de date avec certitude, mais si, comme tu le dis tu n'as reçu personne d'une vingtaine d'années chez toi dans les deux semaines qui ont précédé, c'est probable que ce soit notre homme, d'autant qu'il n'y a pas de trace d'effraction, cette personne a donc dû rentrer alors que la porte était ouverte. Thomas n'y croyait pas vraiment : - Les cheveux ne peuvent pas simplement avoir été déposés parce que Seth ou moi les avions transportés sur nous ? - Si c'est possible pour un ou deux, et c'est pour cela que les analyses sont longues, il en faut un certain nombre pour avoir une probabilité plus grande que la personne soit bien venue. Mais il est toujours possible que ce soit une erreur. Toutefois ça reste une piste. - Et comment serait venue cette personne ? - Aucune idée, il y avait trop de traces de voitures dans la cour pour espérer y trouver quoi que ce soit. Toutefois plusieurs cheveux trouvés ont été prélevés dans la chambre, laissant suspecter que la personne y a passé du temps. Thomas s'était rassis dans son siège, les bras croisés, perplexe. Une personne ? Mais qui... Comment savoir ? Il se retourna vers Stéphane : - Les cheveux suffisent à trouver qui est cette personne ? - Pas directement, sauf si nous avons la chance que son ADN soit déjà répertorié, mais dans la mesure où elle n'a pas été violée et où rien n'a été volé, le meurtre était sans doute le seul mobile, donc prémédité, et ce n'est peut-être qu'un homme de main qui a fait le sale boulot. Il nous faudra par conséquent trouver des suspects et comparer. - Ça ne nous avance pas beaucoup alors... Stéphane fut déçu et étonné du pessimisme de Thomas : - C'est déjà pas si mal ! Nous n'avions rien jusqu'alors ! Désormais nous savons qu'une personne d'une vingtaine d'années, ne fumant pas, ne consommant pas de drogue, est sans doute passée dans l'après-midi du meurtre, et avec un peu de chance est peut-être le meutrier lui-même. - Mais les voisins n'avaient rien remarqué pourtant. - Oui, mais surtout parce qu'ils n'étaient pas là ou n'ont pas fait attention. Mais c'est l'occasion de refaire un tour, et en plus maintenant on pourra confondre des suspects plus facilement puisqu'on pourra comparer leur ADN. - Et ils ont trouvé autre chose ? - Non, rien de notable. - Il faudra faire d'autres prélèvements ou est-ce que je pourrai retourner chez moi ? J'aimerais chercher dans les affaires de Seth, j'y trouverai peut-être quelque chose. - Tu ne l'as pas encore fait ! Je croyais que tu avais déjà regardé ! - Ben, je ne voulais rien déranger, et à vrai dire j'avais un peu peur de retourner à l'intérieur. C'est con mais j'avais un mauvais pressentiment. - Je comprends. Tu veux que je vienne avec toi ? - Non c'est bon, je vais rentrer plus tôt ce soir et je fouillerai un peu. Stéphane se dirigea vers sa veste : - On pourrait plutôt y retourner tout de suite, moi j'interrogerai une fois de plus les environs, de toute façon c'est notre seule piste, et à part rester à tourner en rond ici... Thomas acquiesça et ils prirent de nouveau le chemin des Loges-en-Josas. Thomas conduisait. Et une fois de plus il manqua de renverser ce satané gamin qui trainait à la sortie d'un virage à une centaine de mètres de sa maison. Thomas s'énerva : - Sale gosse, c'est pas possible ! Il n'a vraiment que ça à foutre venir trainer devant chez moi ! - Tu le connais ? - Non, sans doute un gosse du coin ou en vacances chez ses grands-parents pendant que ses parents sont bien tranquilles tous les deux. Stéphane s'emballa tout d'un coup, posant ses questions plus vite. - Il traîne souvent dans le coin ? Thomas s'apprêtait à rentrer devant chez lui, attendant qu'une voiture passe en sens inverse pour traverser. - Oh ! Trop souvent, pourqu... Stéphane le coupa et lui mit la main sur le bras : - Fais demi-tour, rattrape-le, il a peut-être vu quelque chose ! Thomas réalisa enfin. Il rentra partiellement devant chez lui, fit une marche arrière, légèrement imprudente, et partit à la suite du gamin. Comment n'y avait-il pas pensé plus tôt, le gamin ! Il avait vraiment honte parfois d'avoir si peu de présence d'esprit. Il ne leur fallut que quelques minutes pour revenir à la hauteur du jeune qui ne devait pas avoir plus de dix ou douze ans. Quand la voiture s'arrêta dix mètres devant lui et que Stéphane en sortit, le gamin effrayé pédala à toute vitesse pour partir en sens inverse. Stéphane lui cria : - Attends, attends ! Nous voulons juste te demander un renseignement !... Stéphane lui partit en courant après. Thomas voyant cela fit demi-tour rapidement et pris la direction du gamin en voiture. Il le dépassa et se gara quelques dizaines de mètres en avant. Il sortit de la voiture pour l'interpeller. Le gamin était paniqué. Thomas tendit la main vers le bas, en signe d'apaisement : - Eh ! Oh ! Calme toi, n'aie pas peur. On veut juste te poser une ou deux questions. Nous sommes de la police. Stéphane arriva par l'arrière, essouflé. Il resta à quelques mètres du gamin et sortit sa plaque. - Nous sommes de la police. Ne t'inquiète pas. Nous voulons juste te poser quelques questions à propos de quelque chose qui s'est passé la semaine dernière. Le gamin semblait se détendre un peu à la vue de la plaque de policier de Stéphane. Thomas avait aussi sorti la sienne. Ils se rapprochèrent de lui. Une voiture passa sur la route et dut presque s'arrêter devant eux. Ils se mirent sur le bord tous les trois. Le conducteur sembla reconnaître Thomas et avança doucement laissant voir son regard dans les rétroviseurs. Thomas s'appuya contre le coffre de sa 307. - Tu me reconnais, j'habite juste après, je m'appelle Thomas, et ça c'est Stéphane. Stéphane poursuivit : - Et toi, tu t'appelles comment ? Pour la première fois le gamin parla : - Oui je vous connais, vous êtes le mari de la dame qui s'est faite tuer. Stéphane devint plus détendu. - Ah ben tu es au courant ! Et bien nous enquêtons sur ce meurtre. Et nous cherchons des gens qui auraient vu quelque chose. - Oui mais j'ai rien vu. Je... Je dois rentrer maintenant... Thomas se força pour faire enfin preuve d'un peu d'initiative. - Et oh n'aie pas peur. Tu habites à deux pas, ne t'inquiète pas on te ramènera si tu as peur de te faire gronder. Tu tournes tous les jours depuis au moins trois semaines dans le coin, tu es sûr que tu n'as rien vu ? - Non... Je... J'étais pas là... Stéphane trouva suspect cette hésitation, d'autant que le gamin regardait souvent à droite ou à gauche, comme s'il avait peur d'être vu. - Tu sais si tu ne dis pas la vérité, ça pourrait te causer des ennuis. Nous sommes de la police, si tu as vu queqlue chose il faut nous le dire. Le gamin le regarda dans les yeux et soutint son regard. - Tu veux qu'on aille dans un endroit plus à l'abri des regards ? Thomas, ta mère est là ? - Non elle dois sans doute être sortie. À moins qu'elle n'ait du monde, mais on peut trouver une salle tranquille. Le gamin les coupa. - Non pas la peine, de toute façon j'ai pas vu grand-chose. Et puis je pense pas que ce type revienne dans le coin, je l'ai jamais vu avant. Et je ne pense pas qu'il m'ait vu, je suis parti avant qu'il ne puisse me voir. Stéphane s'emballa : - Tu as vu quelqu'un alors ! Est-ce que tu serais capable de le reconnaître ? Thomas le coupa : - Pour sa déposition il faut voir avec ses parents. Cette réflexion apeura l'enfant : - Non je veux pas aller à la police moi, sinon après je vais avoir des ennuis si jamais le gars s'évade. Stéphane rattrapa la gaffe de Thomas : - Non, non, ne t'inquiète pas, tout restera secret, pour l'instant est-ce que tu peux juste décrire ce que tu as vu ? Pour que nous ayons une piste ? - Ben, c'était l'après-midi, comme d'hab ma soeur m'avait viré de la maison pour faire ses trucs avec son copain, alors je faisais du vélo. Je me suis arrêté pour regarder la belle voiture qu'il y avait, garée devant chez vous. Le gamin se tourna vers Thomas, puis se retourna vers Stéphane, comme si Thomas lui faisait peur. - J'ai posé mon vélo contre la grille, et j'ai regardé au travers de la haie. Puis l'homme est sorti de la maison, avant qu'il ne remonte dans sa voiture j'ai vite repris mon vélo et je suis parti. C'est tout ce que j'ai vu. Stéphane chercha à en savoir un peu plus. - Tu n'as pas vu l'homme arriver, il était déjà là quand tu es passé, c'est ça ? - Oui. - Tu sais quelle heure il était environ ? - Non, je sais pas. - Mais plutot en début d'après-midi, 1 heure ou 2 heures, ou plutôt en fin, 4 ou 5 heures ? - Plutôt au milieu, 3 heures. Stéphane, qui était accroupi, se redressa : - L'homme était comment, grand, petit, il avait les cheveux de quelle couleur ? - Je sais pas trop s'il était grand ou petit, il était normal. Il avait les cheveux foncés. Il avait des gants noirs, je m'en rappelle. Thomas intervint : - Et sa voiture, c'était quoi comme modèle. Il ne se tourna qu'une fraction de seconde vers Thomas mais parla ensuite vers Stéphane : - Une voiture de course. Elle était rouge, c'est pour ça que je l'ai vue. Mais je sais pas trop ce que c'était, une Ferrari peut-être. - Tu n'as pas vu où elle était immatriculée ? - Ça veut dire quoi ? - Le dernier numéro sur la plaque, comme celle-là, tu vois, pousse-toi Thomas. Tu vois soixante-dix-huit par exemple. - Euh, non j'ai pas vu. Stéphane poursuivit, l'enfant s'agita : - Et l'homme, quand il est sorti, il avait l'air pressé, content, pas content ? - Je sais pas trop, mais je dois y aller maintenant... - OK c'est bon, vas-y, merci beaucoup, peut-être que grâce à toi on va retrouver le meurtrier. - Cool. Au revoir. Le gamin enfourcha son vélo et partit sans se retourner. Stéphane l'interpella une dernière fois. - Et au fait, tu ne nous a pas dit comment tu t'appelais ! Thomas dit doucement à Stéphane : - Pas grave sinon, je vois où il habite, sinon je demanderai à ma mère, elle connaît tout le monde. Le gamin répondit tout de même : - Je m'appelle Luc. - Luc comment ? - Luc Bertuchon. - OK, merci beaucoup, et fais attention aux voitures avec ton vélo. Le gamin partit en trombe avant même qu'ils n'aient pu le saluer une dernière fois. Stéphane se tourna vers Thomas : - On verra avec ses parents pour une déposition plus détaillée. Ils se dirigèrent vers la voiture et s'y installèrent. Thomas se répéta comme à lui-même. - Une ferrari rouge... On est vachement avancés... - Et encore, je suis sûr qu'il a dit Ferrari comme il aurait pu dire Porsche ou Lamborghini, à cet âge-là toutes les voitures de sport sont des Ferrari. - Ça ne nous avance pas quoi... Thomas redémarra, Stéphane s'exclama : - Au contraire ! Nous n'avions rien. Maintenant nous savons qu'une personne est venue à l'heure présumée du meurtre ! Tu n'imagines pas, il y a toutes les chances pour que cette personne soit le meurtrier. Thomas ne répondit pas. Un homme, une Ferrari, vers 15 heures ? Qui pouvait-il bien être... Stéphane trouva son silence suspect. - Tu n'as pas l'air très emballé. Quelque chose ne va pas, tu penses que ce n'est pas une bonne piste ? La voiture entra et se gara devant la maison de la mère de Thomas. Il sortit de ses rêves : - Non non, enfin si, je pense que nous avons une bonne piste, je me demandais juste qui pouvait bien être cet homme. Je n'ai jamais vu Seth en compagnie d'hommes, et encore moins en compagnie d'hommes avec une Ferrari. C'était une fille simple, j'ai vraiment du mal à imaginer quels pouvaient être ses liens avec cet homme... Peut-être n'était-ce pas la première fois qu'il venait. Nous n'avons pas pensé à demander au gamin, d'ailleurs. - Si, il a dit au début qu'il ne l'avait jamais vu dans le coin. - Ah oui c'est vrai. - Mais... Ils se dirigeaient vers la maison de Thomas. Stéphane eut une hésitation. - Je comprends que ça puisse être dur pour toi... Peut-être que nous allons découvrir que Seth avait des amants, ou trempait dans des histoires louches. C'est vrai que tu as peut-être plutôt envie d'oubli... Thomas le coupa, presque autoritairement : - Non. Je veux savoir, je veux savoir qui elle était. Qui elle était vraiment. Ils rentrèrent tout deux dans la maison de Thomas. Thomas resta un instant immobile, voilà plus d'une semaine qu'il n'était pas rentré. Il lui semblait toujours sentir l'odeur sucrée de la peau de Seth. Comme si les murs en transpiraient, en pleuraient. Stéphane avança doucement dans la pièce, rompit le silence : - Elle avait beaucoup d'affaires ? - Des habits, principalement, quand elle a emménagé ici elle n'avait rien qu'une valise d'habits. - Elle n'avait pas de lettres, de courrier, de papiers, de livres ? - Elle ne recevait pas de courrier. Elle n'en écrivait pas non plus, pas que je sache en tout cas. Quoi qu'il en soit je n'ai jamais lu sa correspondance. Je ne pense pas qu'elle en ait ici. À moins qu'elle ne l'ait cachée, mais de toute façon, comme je t'avais déjà dit, elle jetait tout. Stéphane fut étonné : - Elle ne recevait pas de courrier ? Aucune lettre ? - Non, aucune. - C'est pas possible, elle devait avoir une autre adresse ! C'est impossible que personne ne lui ait jamais écrit en quatre ans ! - Peut-être dans sa maison dans les Alpes, j'en sais rien, en tout cas ici elle n'a jamais reçu de lettres. - Et ça t'a jamais paru bizarre ? - Non, mais je me rends compte aujourd'hui que je suis resté peut-être un peu comme hypnotisé, à vrai dire quand j'étais avec elle je ne pensais à rien d'autre. Stéphane traversa la pièce, regardant à droite ou à gauche, comme pour trouver des idées ou des réponses : - Elle faisait quoi de ses journées, si elle ne travaillait pas, n'avait pas d'amis ? Elle sortait ? - Avant oui. Elle passait presque toutes ses journées sur Paris, je ne sais pas trop ce qu'elle y faisait. Depuis le début de l'année elle était soucieuse. Elle ne sortait presque plus, et je la sentait plus faible, plus fatiguée. - Depuis le début de l'année ? Elle a fait quelque chose de spécial à ce moment là, ou à la fin de l'année dernière ? - Non, pas vraim... Mais si. En novembre ! Elle a passé quelques jours sur l'Île de Ré début novembre. C'est peut-être ça, oui, c'est peut-être là-bas qu'elle a appris quelque chose. - Tu sais ce qu'elle est allée y faire, tu sais si elle logeait chez quelqu'un, à l'hôtel ? - Non, elle m'avait dit avoir de vieilles connaissances qu'elle n'avait pas vues depuis bien longtemps. Elle n'y est restée que quelques jours, peut-être même pas une semaine. Ils étaient passés dans la chambre, Stéphane réfléchit un instant... - Tu as encore des trucs à voir ? Thomas referma l'armoire où il fouillait. - Non, comme je le craignais il n'y a rien... - Nous pouvons repartir au bureau alors. J'ai bien envie de faire une recherche sur les voitures de sport rouges de l'Île de Ré, si ça se trouve, c'est la solution. - Tu penses ? - Qu'est-ce qu'on a d'autre ? Thomas referma la porte de sa maison à double tour avant de répondre, presque que pour lui : - Rien... Il reprit le volant et ils repartirent pour Versailles. Trouver les voitures de sport rouges dans le soixante-dix-huit n'était pas très envisageable, par contre sur l'Île de Ré, après à peine une demi-heure de recherche, moins d'une trentaine de personnes correspondirent au profil de jeune homme fortuné possédant une voiture de sport rouge, au moment de l'établissement de la carte grise, tout du moins. Ce chiffre étonna Thomas mais il comprenait aussi les personnes ayant une résidence secondaire sur l'île. Le procureur, qui ne manqua pas d'appeler, ne se satisfit que difficilement de cette avancée. Savoir que le meurtrier n'était pas un pauvre diable mais potentiellement un fils d'une personne influente et fortunée ne rendrait pas la tâche facile. Quoi qu'il en soit, il félicita Thomas et Stéphane pour ce premier pas. Vendredi, 19 heures 30. Thomas décida de rentrer. Ils n'avaient pas beaucoup plus avancé le reste de la journée. Ils avançaient à pas de fourmi. Pourtant Thomas était satisfait. Ils avaient découvert la visite de ce personnage le mardi après-midi, et il avait espoir de trouver une piste en se rendant sur l'Île de Ré. Il avait presque envie de sortir ce soir là. Il était fatigué de sa dure nuit précédente, mais enjoué à l'idée qu'une nouvelle vie commençait pour lui. Une nouvelle vie où il ne serait plus le même, où il ne serait plus faible. Où il ne se laisserait pas hypnotiser. Mais une fois confortablement installé dans son fauteuil devant son grand poste de télévision 16/9 il eut même la flemme de se faire à dîner. Il commanda deux pizzas et se les fit livrer. Il se moquait du prix et surtout des commentaires que lui ferait sa mère le lendemain, car il ne lui répondrait pas ce soir, sur le fait que s'il ne voulait pas cuisiner il aurait mieux fait de venir manger chez elle. Mais il ne voulait pas de la cuisine de sa mère, qu'elle soit bonne ou pas l'importait peu, il voulait deux grosses pizzas grasses qui parfumeraient son salon pendant deux jours. Il regarda un téléfilm stupide. Il lui rappela son histoire avec Emmanuelle. Si seulement il n'avait pas fait l'idiot, elle ne l'aurait peut-être pas quitté, et toute cette histoire ne serait jamais arrivée. Il eut peur. Peur de la suite. Peur du futur, des conséquences de la mort de Seth. Il eut peur de ne jamais retrouver la paix de l'esprit, qu'à chaque illusion le souvenir de Seth lui revienne. Sa brûlure lui fit mal. Le soleil se couchait. La nuit tombait. Il était épuisé mais il n'avait pas envie de dormir. Ou peut-être avait-il peur. Après ses trois bières il décida de ne pas finir la demi pizza qui restait. Il but un verre de whisky en espérant qu'il faciliterait son endormissement. Il s'endormit en effet en quelques minutes devant le second téléfim de la soirée. Mais celui-ci terminé, il se réveilla, et la nuit tombée il n'eut pas la force d'aller dans la chambre à coucher, comme si le fantôme de Seth l'y attendrait. Il somnola les lumières allumées sur le canapé, son pistolet à portée de main. Sa nuit ne fut qu'une succession d'assoupissements, de cauchemars et d'insomnies. Samedi 30 août 2003. 11 heures 20. Il se leva enfin. Il avait mal dormi, encore plus mal que d'habitude. Et le dernier whisky n'était pas une bonne idée. Du bruit, on frappait à la porte. Il lui fallut quelques instants pour le réaliser, c'était sans doute la raison de son réveil. C'était sa mère, bien sûr... Non il n'avait pas voulu venir dîner avec elle, oui elle l'avait réveillé, non il ne voulait plus dormir chez elle. Il ne voulait plus dormir nulle part, d'ailleurs, il ne voulait plus dormir du tout. Non il ne voulait pas déjeuner avec elle, non il ne voulait pas aller faire des courses, non il ne voulait pas l'accompagner chez sa grande-tante... Il lui dit finalement que l'ayant réveillé, alors qu'il avait eu une dure semaine, il voulait juste rester tranquille ; qu'il irait la voir quand il se sentirait plus disposé. Elle partit blessée, il le savait, mais il n'avait pas la force d'en faire plus. Il ne pouvait pas tout supporter, il ne pouvait pas... Le jour entrant en grand dans la chambre, il put s'allonger sur le lit. Mais il se redressa brutalement dès qu'il ferma les yeux. Il la revit. Il sortit précipitamment de sa chambre et se demanda s'il pourrait jamais de nouveau y dormir... Peut-être valait-il mieux qu'il emménageât dans la chambre d'ami. Il but un café debout contre son bar. Il vit au loin une voisine passer presque nue à la fenêtre de sa chambre. Il avait envie de sexe, le moindre détail réveillait sans cesse ce besoin comme la brise attise le feu. Peut-être en fait se moquait-il auparavant de la vie de Seth parce que la seule chose qui l'intéressait c'était faire l'amour avec elle ? Non, tout de même. Il se rappela quand elle le prenait dans ses bras, quand il sentait cette chaleur, cette force qui l'apaisait. Il aurait donné tout pour pouvoir sentir encore ce réconfort... Mon Dieu, mon Dieu... Mais qui était-elle ?... Il devait aller à l'Île de Ré. Il n'attendrait pas un ordre de mission, il partirait ce week-end, sur-le-champ, même. Il prépara un sac rapidement, se connecta à son travail et imprima tous les documents dont il avait besoin, notamment les noms et adresses de propriétaires de voitures de sport rouges sur l'île. Il imprima aussi un itinéraire et il partit. L'Île de Ré ----------- Il ne roula pas si vite. Après tout être policier ne lui octroyait pas tous les droits, d'autant qu'il n'avait pas d'ordre de mission ou de justificatif. Son itinéraire donnait quatre heures quarante pour le trajet, il y serait en quatre heures trente. Une fois le pont de l'Île de Ré traversé, il voulut aller jusqu'à l'extrémité de l'île, mais il lui fallut presque une heure pour parcourir les trente kilomètres, et une fois au phare des Baleines, il était déjà plus de 18 heures. Dans son esprit l'île était beaucoup plus petite, guère plus grande que deux ou trois kilomètres. Sans plan il lui fallut plus de deux heures uniquement pour radier de sa liste deux des vingt-et-une personnes suspectes. Dépité il se chercha un hôtel. Il en profita, dans les trois qu'il interrogea avant de trouver une chambre de libre, dans un hôtel d'Ars-en-Ré, pour demander si le visage de Seth leur était connu. Mais leurs réponses furent identiques, ils avaient tous vu des centaines de personnes qui ressemblaient à Seth, quant à savoir s'ils l'avaient vue vraiment, presqu'un an en arrière... Pourtant Thomas savait qu'on ne pouvait pas oublier Seth, et que quiconque la voyait gardait son image comme la beauté parfaite pour le restant de ses jours. Mais il y avait tellement de saisonniers travaillant dans ces hôtels, comment savoir qui avait bien pu la voir, et si même elle s'était arrêtée dans un hôtel... Parfois il s'était demandé si elle ne pouvait pas rester des jours et des jours sans dormir, sans manger, parfois il s'était demandé si Seth n'était pas une déesse, Athéna sous la forme humaine, comme les maintes fois où elle aida Ulysse... Samedi soir à Ars-en-Ré, il dîna dans le restaurant de l'hôtel. Il y avait du monde, malgré ce dernier dimanche d'août. Il ne savait pas trop quand était la rentrée des classes. À vrai dire il ne s'y intéressait guère. Il ne voulait pas d'enfants. Il n'en avait jamais voulu, et encore moins depuis qu'il était avec Seth, voulant profiter égoïstement d'elle. Elle ne lui avait d'ailleurs jamais parlé ni d'enfants ni de mariage. En un sens il avait trouvé ce statu quo plutôt réconfortant, même s'il tirait un peu d'aigreur qu'elle ne lui ait jamais parlé de s'unir à lui de façon un peu plus officielle, comme si elle ne s'était jamais vraiment attachée, comme si elle n'avait jamais vraiment voulu autre chose qu'un toit pour dormir et vivre tranquillement sa vie secrète. Sa vie secrète... Qu'avait-elle donc fait pendant ces quatre ans... Et lui ? Qu'avait-il donc fait, aveuglé par son amour, qu'avait-il donc laissé passer, sans même s'en rendre compte ?... Encore une mauvaise nuit, le suivra-t-elle donc partout ? Il dormit de 23 heures à 1 heure du matin, puis tourna et retourna, jusqu'à se recroqueviller dans une position foetale ou il serrait sa jambe de toutes ses forces contre sa brûlure pour en expulser le mal... Il pleura, encore, presque comme chaque nuit, et finalement s'endormit, épuisé, vers 6 heures du matin. C'est du bruit dans la chambre voisine qui le réveilla finalement et comme il n'avait pas fermé les volets, il ne put se rendormir ni se convaincre de se lever pour les rabattre. Dimanche 31 Août 2003, 9 heures 35. Il soupira puis se leva, prit une douche rapide et partit sans prendre de petit déjeuner. Mais à mesure que la journée avançait, et qu'il éliminait un à un les suspects de sa liste, il réalisa que cette recherche ne le mènerait à rien. La seule raison pour laquelle ils avaient cherché les propriétaires de voitures de sport sur l'Île de Ré n'avait pour fondement qu'un critère de faisabilité car les résultats étaient bien trop nombreux dans d'autres départements. Mais cet homme aurait pu venir de n'importe où. Les chances qu'il vînt de l'Île de Ré ne reposaient que sur une suspicion infondée que Seth eût rencontré presqu'un an en arrière certaines personnes lors de ses quelques jours sur l'Île. Mais pourquoi pas plutôt lors de son déplacement pour Gap, c'était beaucoup plus logique. Il n'y avait même pas pensé. C'était à Gap qu'il lui fallait mener son enquête, pas ici... Il abandonna donc, sans regret, sa recherche après trois personnes interrogées, et sans petit déjeuner dans le ventre il décida de se sustenter dans un restaurant sur le port de Saint-Martin-de-Ré, qu'il trouva charmant sous le Soleil. Les touristes ne manquaient pas, et s'il pesta quand le serveur le dirigea au milieu des tables bondées, il changea sa vision des choses une fois installé à côté d'une jolie fille châtain en train d'écrire sur un petit cahier. Il n'était pas vraiment timide, et il avait toujours su impressionner un peu les filles, il se dit qu'après tout, c'était dimanche, et il oublia un peu son lien qu'il croyait devoir supporter pour l'éternité avec Seth ; il était célibataire désormais, tout compte fait... - Vous êtes journaliste ? La jeune fille, sans doute la trentaine, il n'avait jamais su deviner l'âge des gens, termina méticuleusement la phrase qu'elle était en train d'écrire, puis posa et reboucha son stylo avant de se tourner vers lui. Il vit alors ses superbes yeux noisette, et il fut séduit, il en oublia son enquête, Seth, son travail, et se dit qu'il voulait refaire sa vie avec elle, ou tout du moins quelques nuits. - Non, écrivain. Elle le regarda avec un regard soutenu, il en fut géné. Il se recula un peu sur son dossier, et gonfla impersceptiblement ses pectoraux. Il bafouilla : - Ah, euh... Quoi... Quel genre... Vous écrivez des romans ? Elle se redressa et écarta une mèche qui lui tombait dans les yeux et s'appuya contre le dossier de sa chaise, elle décroisa les jambes pour les recroiser de l'autre côté. Il n'en fallut pas beaucoup plus pour donner des idées à Thomas : - Pour être franche je suis plus en passe de devenir écrivain. J'ai publié l'année dernière un livre documentaire sur l'Île de Ré, où j'habite depuis trois ans, mais c'est resté limité à un public restreint. Mon second livre, par contre, un roman, sera publié à la fin du mois prochain, j'espère alors avoir un peu plus de succès. Et je travaille en ce moment sur un nouveau roman. Thomas se rendit compte qu'il n'avait pas écouté ce qu'elle disait, il se rappelait juste qu'elle écrivait un roman. - Ah, et, c'est quel genre de roman ? Une histoire d'amour ? Il se sentit bête de la cataloguer tout de suite dans les écrivains de romans à l'eau de rose... Mais elle ne le prit pas ainsi. - Oh il y a un peu d'amour dans tous les romans vous savez, il y a un peu d'amour dans tous les hommes. C'est une histoire policière, d'aventure, je ne sais pas vraiment trop comment le cataloguer. C'est l'histoire d'un jeune homme à la vie maussade, qui, déprimé, décide de se noyer, mais il échoue et le choc produit lui fait revenir une partie de sa mémoire, qu'il avait perdu bien des années auparavant. Il s'avère en fait que suite à cette perte partielle de mémoire il avait été évincé par son ancienne femme qui lui avait subtilisé toute sa fortune, et l'avait laissé vivre comme un miséreux, il va alors décider de reconquérir son dû. - Une noyade qui ramène sa mémoire, c'est original. - Oui... Enfin j'avoue que l'idée n'est pas vraiment de moi. C'était en fait mon ex petit ami, et c'est d'ailleurs la goutte qui a fait déborder le vase, qui s'était excusé de m'avoir posé un lapin en prétextant avoir suivi un jeune qui ne semblait pas aller bien jusqu'à la plage de la Conche, c'est une plage vers l'extrémité Nord de l'île. Il avait soi-disant empêché ce jeune de se noyer en le repêchant des eaux. Malheureusement d'après lui le choc lui avait fait perdre une partie de la mémoire, et il avait passé toute la soirée à l'aider à retrouver son chemin. Je n'ai pas cru son histoire, toutefois son imagination débordante me donna l'idée d'un roman, j'ai juste changé la perte de mémoire par son contraire. Je lui ai toutefois rendu crédit dans les remerciements, même si cet événement marqua la fin de notre relation. - Pourquoi ne l'avez-vous pas cru ? Elle resta bouche bée un instant, s'énerva un peu puis dit d'un ton ironique : - Bien, c'était le week-end du premier novembre, nous devions partir ensemble le jeudi soir. Il avait déjà prétexté je ne sais quelle chose urgente pour repousser notre départ au lendemain soir. Et le vendredi soir, plus de nouvelles, rien, même pas un mot, et je le retrouve le mardi matin avec comme seule excuse qu'il a passé le week-end à aider un malheureux qui a soi-disant fait une tentative de suicide et a perdu la mémoire ? Bien sûr, pas un seul coup de fil du week-end, et pas la moindre trace du malheureux en question ! - C'est vrai que c'est un peu gros... Vous pensez qu'il est parti avec une autre ? Elle ferma les yeux et lèva les mains comme pour repousser toute cette histoire, sa voix dérailla : - Bah ! Je m'en moque ! Il peut bien faire ce qu'il veut avec qui il veut, ce n'est plus mon problème. Il était beaucoup trop compliqué pour moi de toute façon. Elle se reprit : - Enfin... Ça m'a tout de même inspiré un livre, c'est déjà ça... Mais parlons d'autre chose... Et vous ? Que faites-vous ? Thomas ne sut pas trop si mentir ou pas, mais après tout il pouvait tenter de l'impressionner, et quoi de mieux pour une romancière que de rencontrer un policier dans une histoire bizarre : - Je suis policier. Et plus exactement j'enquête sur un meurtre... Elle écarta les yeux de surprise. - Oh ! Vraiment, un meurtre ici, sur l'Île de Ré ? Mais vous n'êtes pas d'ici, si ? - Non, non, je ne suis pas d'ici, je viens de la région parisienne. Le meurtre a eu lieu là-bas, mais nous avions peut-être une piste sur l'Île de Ré. À vrai dire nous avons tellement peu d'éléments que la moindre piste est bonne, le moindre indice. - Vous pensez que le criminel peut se trouver sur l'Île ? - J'ai cru à un moment peut-être, mais c'est plus parce qu'il est plus simple de chercher sur une petite île que dans la France entière... Thomas se dit qu'il ne devait pas en dire plus, qu'il ferait mieux de partir, de rentrer à Paris. Ça ne servait à rien de vouloir la séduire, de toute façon il ne pourrait pas faire l'amour avec elle. Sa brûlure était toujours sa malédiction et elle le poursuivrait pour toujours, il resterait seul et rien ne servait de se torturer en tentant le diable. Elle sentit son hésitation, et celle-ci l'intrigua, elle se rapprocha un peu et parla plus doucement : - Vous ne pouvez pas trop en parler, peut-être ? Et qui était la victime ? Lui dire, ne pas lui dire. Elle était si belle. Après tout, peut-être qu'elle comprendrait ? - Ma petite amie... - Oh ! Elle eut une exclamation, ses yeux pétillèrent, elle se tourna légèrement, se rapprochant encore de lui, il sentit son parfum : - Mon Dieu, mais, c'est quelqu'un qui vous en veut vous croyez, un ancien bandit que vous aviez arrêté ? C'était trop tard, il lui en avait déjà bien trop dit. Le serveur passa pour lui demander son choix. Il n'avait même pas regardé la carte, il commanda le plat du jour. Sa voisine s'écarta un peu, mais aussitôt le serveur reparti se retourna vers lui. Il décida de rester vague : - Je ne sais pas. Nous avons tellement peu de pistes. Ça peut être n'importe qui. J'en viens à me demander moi-même si je la connaissais vraiment. Elle eut un petit mouvement de la tête, marquant son étonnement : - C'est une femme ? Ah non votre petite amie, pas le meurtrier. Vous pensez qu'elle aurait pu tremper dans des histoires peu recommandables ? Vous la connaissiez depuis longtemps ?... Elle se rétracta subitement, posa sa main sur la manche de Thomas : - Je suis désolée si je suis si indiscrète, peut-être ne pouvez-vous ou ne voulez-vous pas vraiment en parler ? Je ne me suis même pas présentée, je m'appelle Carole Martès. Après tout Thomas se dit qu'il avait l'effet escompté. Il lui serra sa main tendue et se présenta : - Thomas Berne, enchanté... Nous sortions ensemble depuis quatre ans, et elle est morte mardi de la semaine dernière... Il soupira et laissa son regard aller dans le vide. Elle resta silencieuse un instant, n'imaginant sans doute pas que c'était aussi récent. Elle mourait d'envie de poser d'autres questions, mais elle sentait qu'elle devait le faire avec tact, décontracter l'atmosphère, ou elle ne saurait rien. Ce jeu l'amusait beaucoup : - Je, j'ai... Et... Vous restez longtemps sur l'île ? - J'étais venu en tentant de trouver un indice, mais autant chercher une aiguille dans une botte de foin... Le serveur amèna finalement le plat à Thomas, mais sa discussion lui avait surtout donné soif, il demanda une carafe. Carole s'éloigna un peu, le laissant goûter ses tagliatelles au saumon. Elle prit une cuillerée de sa crème brûlée qu'elle avait à peine touchée. Elle se rendit compte qu'après tout elle n'était pas si mauvaise. Elle sentait qu'il était gêné, et si au début elle avait cru encore, comme toujours, à un de ces ennuyeux Don Juan sans conversation, c'était maintenant presque professionnellement qu'elle avait envie de savoir ses sentiments, comment il vivait cette période, comment il pouvait décrire son envie d'avancer dans l'enquête et aussi sans doute de refermer la blessure, de l'oublier... - Mais. Qu'est-ce qui vous a fait penser que vous pouviez trouver des indices sur l'île ? - Et bien, le jour du meurtre, une personne a vu... Il se rendit compte à quel point sa justification était risible. Le témoignage informel d'un gamin de dix ans, mis dehors parce que sa soeur crapahutait avec son petit ami, et sans doute en mal d'occupation, qui aurait vu une voiture de sport rouge devant chez lui... Et il se retrouvait sur l'Île de Ré parce que presqu'un an plus tôt il n'avait pas dormi pendant trois nuit en l'imaginant dans les bras d'un autre sur cette maudite île... Ce n'était pas un coupable qu'il cherchait, c'était un amant... - Hum. À vrai dire je pense qu'il est plus raisonnable que je ne vous en dise pas trop. Rien n'est encore suffisamment clair pour que je puisse vraiment en parler. "Mince !" se dit-elle, "Je l'ai effrayé, j'aurais dû y aller avec plus de tact"... Elle se tut un instant et prit une nouvelle bouchée de sa crême brûlée. - Vous comptez rester longtemps sur l'île ? - Non, je ne pense pas. Je n'ai pas vraiment d'ordre de mission je me disais juste que j'aurais peut-être trouvé des indices... Mais je ne pensais pas que l'île serait si grande, c'est pour ça que je suis un peu découragé. Elle réalisa tout d'un coup que peut-être il l'avait menée en bateau et cherchait juste à l'appâter avec sa prétendue enquête. - Mais, euh, excusez-moi d'insister, vous cherchez quelqu'un, ou juste un témoin, un suspect ? Thomas eut soudain envie qu'elle le prît dans ses bras et qu'il lui racontât ses malheurs. Il se ressaisit : - Il y a quelque mois mon amie a fait un voyage sur l'Île de Ré, et elle en est revenue changée, troublée. Je pense qu'il est possible qu'elle ait rencontré ici quelqu'un qui pourrait m'en dire un peu plus sur elle et son passé. - Ah je comprends mieux. La personne qui a été vue dans les parages le jour du meurtre pourrait être un habitant de l'Île, c'est bien ça ? Elle était perspicace. Thomas se dit qu'elle serait sans doute beaucoup trop compliquée pour lui. Il acquiesça tout de même : - Oui, on ne peut rien vous cacher. Elle regarda sa montre et s'exclama soudain. - Oh, mon Dieu ! Déjà 13 heures 30. J'ai rendez-vous à 14 heures. Je suis désolée je vais devoir vous laisser. Elle se lèva sans que Thomas ne pût même dire un mot. Elle récupèra sa veste et son sac, rangea en fouilli son cahier et ses notes à l'intérieur. - Ravie d'avoir fait votre connaissance, bonne fin de journée. - Eh, euh, attendez... Elle se dirigeait déjà vers le bar pour régler sa note. Elle se retourna : - Oui ? Elle avait vraiment un jolie style, avec sa veste marron en mauvais état, son gros sac et ses mèches qui lui tombaient sur les yeux. Thomas n'osa pas lui demander son numéro. - Bonne après-midi, content d'avoir discuté avec vous. - Merci, au revoir... De toute façon il pourrait découvrir son adresse et bien plus au bureau. Il regretta de ne pas lui avoir laissé une photo de Seth, peut-être aurait-elle pu demander à ses connaissances sur l'île si elle leur disait quelque chose. Il la regarda s'éloigner sur le port, en trottinant. Il finit son plat de tagliatelles se disant qu'il pourrait en dévorer deux autres avec le même appétit, mais il se contenta de la même crême brûlée, qui lui avait fait envie, et d'un café. 14 heures 5. Il ne savait pas quoi faire. Il n'avait plus envie de poursuivre ses recherches sur l'île, il n'avait pas pour autant envie de retourner à Paris. Il alluma son téléphone mobile, resté éteint depuis son départ. Trois messages de sa mère affolée. Il ne la rappela pas, après tout il avait bien le droit de partir en week-end où il voulait sans qu'elle le sût, il avait trente-deux ans, que diable ! Il ne savait pas quoi faire mais il n'avait pas vraiment envie de penser à cette histoire. Il se dit qu'il pourrait profiter d'être sur l'Île de Ré pour faire un tour à la plage, respirer un peu l'air de la mer, puis il rentrerait sur Paris le soir tombé. De toute façon il ne dormait pas, autant mettre à profit ses insomnies. Il paya, regagna sa voiture, et roula de nouveau vers le phare des Baleines. Il se gara à proximité et alla marcher au bord de la mer. C'était encore l'été mais le soleil n'était plus aussi fort qu'il ne le l'avait été pendant les quelques semaines de canicule début août. Il avait bien cru alors qu'il suffoquerait dans les bureaux non climatisés. L'air de la mer le calma, il lui rappela sa balade avec Emmanuelle en Normandie. Oh il avait tant besoin de tendresse... Il s'assit sur la plage de galets. Il y avait quelques touristes qui cherchaient des coquillages. Seth était venue sur cette île... Mais pourquoi ? Qu'avait-elle fait ?... Qui avait-elle vu ?... Il y avait forcément quelqu'un sur cette île qui avait dû la voir, elle avait bien du loger quelque part, elle avait bien dû manger, croiser des gens... Si vraiment comme il le pensait on ne pouvait pas l'oublier des gens la reconnaîtraient sans doute, mais devrait-il parcourir l'île de part en part pour espérer avoir une réponse ? Il pourrait simplement déjà laisser une photo à quelques endroits de passage, boulangeries, supermarchés, dans l'hypothèse où quelqu'un la reconnût. Ah il ne savait pas. Il était tellement perdu. Voulait-il continuer cette enquête ? Ou voulait-il tout oublier ? Mais comment oublier... Est-ce que sa vie serait changée pour toujours ? Seth, ô Seth... Il s'allongea tant bien que mal sur les galets et s'endormit. Il rêva de Carole et de Seth, comme si elles se mélangeaient en une seule et même personne... Il dormit presque deux heures, il était épuisé, jusqu'à ce que son téléphone mobile le réveillât. Il regretta alors de l'avoir allumé : - Salut c'est Stéphane, t'es où, je suis passé chez toi mais ta mère affolée m'a dit que tu avais disparu. - Salut Stéf, non c'est bon c'est juste que je ne lui ai pas dis où j'étais. Je suis sur l'île de Ré. - Sur l'Île de Ré ?! Mais qu'est-ce que tu fous là-bas ? Tu cherches le proprio de la caisse rouge ? Tu aurais pu prévenir que tu y allais, en plus tu n'as pas d'ordre de mission, ça risque de barder pour toi si jamais quelqu'un... - C'est bon, c'est bon, laisse béton, de toute façon j'ai même pas interrogé plus de cinq personnes, j'en profite pour prendre un peu l'air, surtout. - Ah, bon, mais, euh, tu rentres quand ? Parce que comme Stéphanie et moi nous sommes un peu fâchés, enfin, tu sais, je t'avais un peu raconté, et bien je suis passé au bureau, cette histoire de voiture rouge m'intriguait... - Je rentre ce soir, j'étais juste là pour le week-end. Et donc tu as trouvé quelque chose ? - Ben disons qu'à mon avis tu trouveras pas ton gus sur l'île de Ré, sauf s'il a décidé de prendre des vacances. Thomas, qui s'était rallongé, se remit assis, comme pour mieux entendre. - Tu l'as retrouvé ? - J'en suis pas encore sûr, mais je me suis dit, un mec qui vient de commettre un meurtre, le premier truc qu'il va chercher, c'est un alibi. Un premier alibi ça peut être de se trouver très loin du lieu du crime, alors j'ai cherché les mecs flashés à grande vitesse mardi après-midi. - Tu en as trouvés ? - Oui mais aucun ne semblait correspondre. Il aurait très bien pu changer de voiture ou partir avec un complice, mais ça compliquait un peu trop. J'ai cherché à savoir les infractions des jours suivants, mais rien non plus. Thomas se demanda bien pourquoi Stéphane le dérangeait s'il n'avait rien trouvé. - C'était une mauvaise piste alors ? C'était juste des suppositions où tu as trouvé autre chose ? - À vrai dire je t'appelais pour savoir quand est-ce que Seth était partie dans les Alpes. - Euh, c'était la première semaine d'août, un jeudi soir, vers le cinq ou six, elle devait y rester deux semaines mais est rentrée plus tôt que prévu. - Bingo ! J'ai un excès de vitesse d'une Ferrari 575M Maranello rouge le vendredi 8 août entre Lyon et Grenoble, et un autre de la même voiture dans la nuit du 18 au 19 août, entre Lyon et Paris ! Comme je n'avais rien trouvé l'après-midi du 19, j'ai élargi la recherche, et bien sûr la Maranello a attiré mon attention. J'ai fait alors l'historique et j'ai trouvé cet autre excès le 8. Je voulais savoir la date du départ de Seth pour les Alpes pour être sûr, il la suivait, c'est évident ! - Mais ? C'était quoi comme excès, on l'a arrêté ou pas ? - C'était du quatre points, mais il s'est fait sauter les deux, apparemment le bougre a des relations. - C'est qui alors ? - On n'a pas grand chose sur lui, Mathieu Tournalet, vingt-huit ans, sans profession, apparemment héritier d'une conséquente fortune, orphelin de père et de mère depuis l'âge de cinq ans. Il habite dans une grande demeure vers Chartres. Aucun antécédent à part un autre excès de vitesse en 1995, qu'il s'est aussi fait enlever. - Tu as demandé aux RG ? - Ben c'est dimanche, je me suis dit qu'on pourrait voir ça demain. Je comptais pas repasser au boulot ce soir. - OK non c'est bon, on verra ça demain matin. Bravo en tout cas. - Ben merci, mais bon, c'est notre boulot après tout. - Oui mais quand même... Allez, à demain. - À demain, bye. Mathieu Tournalet... Thomas comprenait de moins en moins cette histoire. Il aurait suivi Seth depuis début août... Depuis bien plus longtemps peut-être même... Mais alors, que voulait cet homme ? Il voulait la voir ? Il voulait la tuer ? Il voulait lui parler ? Qu'avait-elle fait ? Qui était-elle bon sang ! Il eut peur soudain. Et lui, lui ? Risquait-il aussi de se faire tuer ? Mon Dieu qu'avait-il fait ? Si seulement il l'avait laissée ce jour de septembre 1999... Il n'avait pas envie de rentrer sur Paris, il aurait aimé passer quelques jours ici. Il avait peur de rentrer chez lui... Peur ? Mais Diable ! Il était policier, et son Beretta était toujours à portée de main. Il ne savait pas trop de quoi il avait peur. Peut-être simplement que Seth ne revînt, simplement que son fantôme ne le hantât. Il se leva et se reprit. Depuis quand croyait-il aux fantômes ! Son manque de sommeil le rendait fou ! Il marcha encore quelques instants sur la plage, puis retourna vers sa voiture. Il dut passer à l'hôtel car il n'avait pas décommandé sa chambre pour le soir, et son sac était encore là-bas. Par chance il n'eut pas à payer la nuit supplémentaire malgré l'heure avancée, mais principalement parce que le gérant savait qu'il était policier. Sur le chemin du départ, il laissa la photo de Seth dans deux boulangeries qu'il croisa, en expliquant de le rappeler pour toute personne se rappelant avoir vu une femme ressemblant à la photo. Il retraversa le pont et reprit le chemin de la Capitale. Il se dit qu'à part avoir déboursé plus de deux cent cinquante euros entre l'essence, les péages et l'hôtel, il n'y avait pas gagné grand chose... Et il en oublia même pour quelque temps Carole, seule rencontre intéressante qu'il fit en ces deux jours. Il dut s'arrêter, après trois heures de conduite, s'endormant presque au volant, pour se reposer un peu sur une aire d'autoroute. Il dormit deux heures puis son mal le réveilla. Il était rongé. Il rentra chez lui vers une heure du matin, et s'endormit trois heures plus tard devant une rediffusion à la télévision. Il dormit de 4 à 7 heures 30 et c'est sa mère qui le réveilla en frappant à la porte. Il subit ses reproches jusque sous sa douche chaude qu'il fit durer en espérant qu'elle se lasserait de parler fort à la porte de la salle de bain. Mais elle ne se lassa pas alors il s'habilla en vitesse et partit sans déjeuner. Sa mère ne sut pas où il avait passé le week-end, et elle se dit que son seul fils n'était quand même pas gentil. Stéphane et Jean-Luc étaient déjà arrivés, ils se moquèrent de lui et de son escapade Réthaise, puis lui donnèrent le peu de renseignements qu'ils avaient récolté sur ce Mathieu Tournalet. Sous la pression du procureur, leur chef avait écourté ses vacances d'une semaine, autant dire que sa femme en fut très énervée, et lui par vases communicants. Il eut tout de même du mal à passer sa colère devant le travail de Stéphane et l'évidence quasi inébranlable de la culpabilité de ce Mathieu Tournalet. Quoi qu'il en soit le matin même les trois compères se dirigèrent vers la superbe demeure du Mathieu en question, sans même avoir pris de croissants, mais deux cafés tout de même en moyenne, le lundi matin étant toujours une période délicate. Ils se perdirent passablement trois fois avant de trouver enfin, isolée de tout au milieu de la forêt, l'entrée du magistral domaine entourant la résidence en question. Il n'y avait pas de sonnette, et, à leur grand étonnement, un majordome vint ouvrir l'imposante grille au bout de dix minutes. Sans doute devait-il y avoir des caméras ou un système apparenté. Ils furent d'autant plus étonnés de s'apercevoir que le majordome les laissa entrer sans même leur demander la raison de leur venue, et que celui-ci était venu en voiture pour leur ouvrir. Ils suivirent la classieuse Jaguar XJ6 de 1970 sur les un kilomètre trois cent d'allée avant de se garer devant l'immense maison qui tenait plus du château. Ils sortirent de la voiture et le majordome s'excusa de ne pas avoir été assez prompt pour leur ouvrir les portières. Ils furent gênés et ne surent quoi répondre. Stéphane les présenta finalement et transmit au majordome leur ordre de mission. Ce dernier indiqua que Monsieur n'était pas présent mais devait revenir avant midi. Il était presque 11 heures, ils avaient beaucoup tourné avant de trouver l'adresse, ils décidèrent d'attendre. Le majordome les installa dans une grande pièce, respirant le luxe par l'imposante cheminée, qui servait encore, comme en témoignaient les cendres, tout comme par les multiples tableaux et les épées dorées, d'or peut-être, qui ornaient les murs. Ils prirent chacun un fauteuil équivalent à trois fois leur salaire mensuel et se demandèrent si le majordome faisait le voyage vers la porte chaque fois qu'un curieux se garait devant la grille. Le Monsieur en question n'arriva que vers 12 heures 45. Il avait vingt-huit ans mais faisait plus jeune que son âge par son physique, et plus vieux par ses manières, mais aucun des trois policiers n'avaient vraiment idée des manières du monde dans lequel vivait Mathieu Tournalet. Il avait un très classique costume trois pièces, même sa cravate n'avait aucune originalité. Le majordome lui retira sa veste et prit sa casquette. Stéphane regarda avec intérêt où ce dernier les rangea. - Bonjour, désolé de vous avoir laissé patienter, mais j'avoue que sans mention préalable de votre passage, je n'ai pu que difficilement vous accueillir dignement. Les trois policiers se levèrent pour une poignée de main, qu'il avait ferme et vigoureuse. Il les invita ensuite à le suivre dans une pièce plus petite, sans doute son bureau. Il referma les portes derrière lui et, une fois ceux-ci assis sur trois confortables fauteuils, sans doute moins chers que ceux de la pièce précédente, il s'installa lui-même derrière le grand bureau en bois précieux avant de demander : - Alors, que me vaut l'honneur de la visite de trois policiers ? Voilà bien longtemps pourtant que je n'ai la joie d'en croiser quelques uns que lors du Noël annuel des orphelins de policiers de Chartres, que je parraine. Jean-Luc détesta cet homme car pour lui le simple fait qu'il soit riche le rendait coupable, Stéphane car il le trouva prétentieux à se croire au-dessus des lois et des hommes, et Thomas par le simple fait qu'il existât. Stéphane posa la première question, un peu gêné : - Avant toute chose, je vous prie de m'excuser, mais pourriez-vous m'indiquer les toilettes ? - Bien évidemment. Il sonna le majordome qui conduisit Stéphane aux toilettes. Ils attendirent en silence son retour. Stéphane arriva en cinq minutes et s'excusa encore, il s'assit et posa la première question : - Nous aimerions savoir votre emploi du temps du mois d'août. Mathieu Tournalet s'exclama : - Rien que cela ! J'ai un emploi du temps assez chargé d'une manière générale, ne pourriez-vous pas être plus précis ? - Où étiez-vous entre le 8 août et le 19 août ? Mathieu Tournalet regarda Stéphane un instant, sans rien dire, signifiant qu'il avait compris que Stéphane connaissait la réponse, ou le pensait en tout cas. Il répondit enfin : - J'avais pris quelques jours de vacances, mais pourquoi donc ? Je ne sais toujours pas la raison de votre venue. Stéphane ignora sa dernière remarque : - À quel endroit ? - En règle générale je préfère garder confidentiel mes lieux de séjour. - Connaissez-vous cette personne ? Jean-Luc se leva et déposa une photo de Seth sur le bureau. Mathieu Tournalet la regarda longuement. - Non, pas du tout, pas que je me souvienne en tous les cas. Mais elle est très belle. Dit-il en repoussant la photo vers les trois policiers, en relevant les sourcils pour paraître désolé de ne pouvoir leur venir en aide. Les trois hommes ne réagirent pas, Mathieu Tournalet poursuivit : - Qui est cette jeune fille, elle a disparu ? Stéphane lui précisa : - Elle a été assassinée, et vous êtes le suspect numéro un. Mathieu Tournalet se recula dans son fauteuil et prit un air étonné, il rigola presque : - Suspect numéro un ? Tenez donc ? Mais je ne l'ai jamais vue ? Qu'est-ce qui diantre vous fait penser que je puisse être coupable ? Vous me devez quelques explications... Stéphane, qui croyait voir son manège comme une injure, lui répondit calmement : - Qu'avez-vous fait la journée du mardi 19 août ? Mathieu Tournalet réfléchit un instant, puis déclara d'une voix monotone : - J'avoue que je n'ai pas mon emploi du temps en tête... Si je ne dis pas de bêtises c'est la journée où je suis revenu de vacances. Je me rappelle avoir roulé toute la nuit, et avoir par conséquent fait une entorse à mon habituelle promenade en dormant une partie de la matinée. Les voitures récentes ont beau avoir toujours plus de confort, je crois que nous n'apprécierons les longs trajet que quand elle en prendront en charge une partie... Jean-Luc le détesta encore plus, Stéphane se retint de lui conseiller le train, et Thomas le trouva un peu gonflé de se plaindre alors qu'il avait une des voitures les plus prisées du monde. - Ensuite j'ai déjeuné avec des amis, oui, avec qui j'ai passé l'après-midi. - Où ça ? Mathieu Tournalet laissa tourner son siège et se leva, il s'avança vers la fenêtre. Stéphane se dit qu'il prenait le temps d'inventer son alibi, Thomas se demandait si cet homme avait couché avec Seth, Jean-Luc avait envie de se lever et de le frapper pour le faire répondre plus vite. Mathieu Tournalet poursuivit : - Et bien si ma mémoire est bonne nous avons déjeuné dans un restaurant à Chartres, pour ensuite nous avons passé l'après-midi dans leur propriété dans les environs de Nogent-le-Retrou. Voilà sans doute l'adresse de son restaurant favori, se dit Stéphane, dont le gérant témoignera de l'avoir vu, facture à l'appui, ainsi que celle de ces plus fidèles amis, qui assureront sur leur vie avoir passé cette après-midi avec lui... Stéphane en fut découragé un instant, il se demanda s'il valait vraiment la peine de s'attaquer à cet homme. Jean-Luc prit la relève : - Il vous faudrait être un peu plus coopératif. Mathieu Tournalet se retourna vers le jeune policier, le plus jeune des trois, et le défia : - Plus coopératif ? Je vous signale qu'en bonne et dûe forme j'aurais pu simplement vous renvoyer devant mes avocats. Mais j'ai fait l'effort de vous recevoir et de répondre à vos questions. Je ne vais tout de même pas m'avouer coupable pour un meurtre que je n'ai pas commis. Il revint vers le bureau et commença à le contourner : - Messieurs, je fus ravi de vous accueillir, malheureusement d'autres obligations m'obligent à vous raccompagner. Je me tiens à votre disposition, en tout état de cause mes avocats suivront cette affaire. Il se dirigea vers la porte et l'ouvrit, puis attendit que les trois policiers quittassent la salle. Il leur serra la main, toujours de façon aussi énergique, puis héla le majordome pour qu'ils les raccompagnât. Ils suivirent de nouveau la Jaguar jusqu'aux grilles, puis prirent la route du retour. Thomas conduisait, Jean-Luc se retourna une dernière fois pour voir le majordome refermer les lourdes portes, puis il s'écria : - Il est coupable, c'est clair comme de l'eau de roche ! Stéphane acquiesça : - En tous les cas il a l'air dans le coup, vu comme il évitait les questions et le temps qu'il a mis pour trouver son excuse pour la journée du 19. Thomas ne dit rien, Jean-Luc poursuivit : - Il est malin, j'avais envie de lui filer des baffes à des moments pour le faire parler. - Il est sans doute malin et il doit avoir pas mal de relations, je mettrais ma main à couper que ce restaurant de Chartres comme ses amis je ne sais plus où seraient prêts à dire n'importe quoi pour lui. Thomas rajouta : - Il a l'air d'avoir les moyens... Jean-Luc en était malade : - Tu parles, un peu ! Vous avez vu la baraque ! Et la Ferrari ! En plus je suis sûr qu'il en a plus d'une ! Le salaud. Stéphane le calma : - Aux dernières nouvelles on a le droit d'être riche dans ce pays. - Ouais mais comme ça, là, en se moquant de nous, en se croyant au-dessus des lois... Stéphane continua : - On n'a pas besoin d'être riche pour se croire au-dessus des lois... Mais quoi qu'il en soit, qu'il ait menti ou pas, on saura en quelques jours s'il est vraiment coupable... Jean-Luc parut interloqué, Thomas se demandait toujours s'il avait bien pu coucher avec Seth, il se demandait si elle était venue le voir dans cette demeure, certains jours où il la croyait tranquillement chez lui, ou en train de visiter je ne sais quel musée. Jean-Luc, assis à la place du passager, se retourna vers Stéphane : - Qu'est-ce que tu veux dire, tu penses qu'il va avouer ? - Non, mais avec ça on devrait pouvoir trouver la preuve qu'il est bien l'assassin. Stéphane sortit de sous sa veste une écharpe. Jean-Luc écarquilla les yeux : - Tu lui as chouré ! La vache, quand tu es allé aux toilettes ! C'est vrai qu'on a ses cheveux, j'y ai même pas pensé à lui taper sa casquette ! Bien joué ! - C'est pas sûr qu'on ait ses cheveux, mais j'espère que c'est ce que ceux qui traînent sur cette écharpe permettront de prouver, en ayant la chance quelle lui appartienne bien et qu'il en reste quelques uns dessus. Thomas regarda dans le rétroviseur avant de commenter : - C'est pas très très légal tout ça, il peut casser le procès s'il prouve qu'on lui a piqué. Jean-Luc ne fut pas d'accord : - Si c'est vraiment les mêmes cheveux, il est foutu, comment veux-tu qu'il s'en sorte ? OK on a piqué l'écharpe, mais déjà il doit en avoir tellement. Et puis si c'est bien lui on lui demandera de fournir deux trois cheveux, et c'est avec la demande officielle qu'on ira au tribunal. Thomas ne répondit pas. Il n'arrivait pas à s'enlever de l'esprit l'idée que cet homme jeune, beau et riche avait séduit Seth, et qu'elle n'avait pu que céder. Peut-être qu'elle voulait le quitter pour lui, même ? Oui, sans doute, c'était trop évident, elle voulait le quitter pour lui... Il en était malade. Il avait envie de s'arrêter pour aller pleurer dans les bois qu'ils traversaient encore, ou même y attendre la mort. Le reste de la journée ne fut guère productif, Thomas chercha en vain des informations sur ce Mathieu Tournalet, Jean-Luc alla travailler sur une autre affaire, et Stéphane trouva une excuse pour se rendre au laboratoire d'analyse et pouvoir demander discrètement l'analyse des cheveux récupérés sur l'écharpe. Il pleuvait quand Thomas rentra, plus tôt que d'habitude, ce lundi premier septembre. Il était épuisé, toujours croulant de fatigue mais pourtant persuadé qu'il n'allait encore dormir que quelques courtes heures... Il regrettait de ne pas avoir demandé à ce Mathieu Tournalet s'il avait couché avec Seth. Il aurait certainement répondu que non, mais, peut-être ses yeux auraient laisser transparaître la vérité, ne serait-ce que pour lui lancer en plein figure un "Oui, j'ai baisé ta gonzesse, et plus d'une fois !"... Il s'empêcha de boire, il voulait se calmer, faire le vide, oublier Seth comme cet homme, oublier tout, enfin pouvoir espérer repartir sur des bases saines... Mais il eut beau passer plus de deux heures à faire de la musculation, c'était toujours et toujours la même image qui revenait, celle de Seth et cet homme, enlacés encore et encore... Si seulement il savait, au moins, il pourrait avoir les idées claires, mais il ne savait pas, il ne pouvait qu'imaginer, supposer, inventer... Il brancha sa console de jeu et joua successivement à un jeu de combat, une simulation de conduite puis un autre jeu de combat, mais deux heures plus tard, à 23 heures 30, il en revint encore et toujours au même point... Il s'allongea alors devant la télé, et somnola enfin vers les une heure du matin. Il dormit jusqu'à 5 heures, puis sa brûlure le réveilla... Elle était toujours bien là, comme une empreinte du passé... Il avait l'impression qu'elle grossisait, qu'elle pénétrait en lui, qu'elle le rongeait... Il réussit à dormir de nouveau entre six heures et sept heures trente, quand le réveil qui s'était mis en route depuis une demi-heure le réveilla enfin... Mardi deux septembre, il arriva vers 8 heures trente à son travail, il était le premier dans son bureau. Il alla se chercher un café malgré les deux qu'il avait pris comme petit-déjeuner, et dut le terminer dans le bureau de son chef quand celui-ci l'aperçu. Mathieu Tournalet avait fait vite, le procureur avait déjà donné un coup de fil aux aurores, sous la pression de ses avocats, pour prévenir le commissaire qu'il fallait agir avec le plus grand tact, et que toute suspicion injustifiée se terminerait de manière peu enviable pour à la fois le procureur et le commissaire. Thomas accueillit avec la plus grande indifférence les remarques de son chef et retourna dans son bureau. Stéphane était arrivé entre temps et le salua. Thomas lui fit part des commentaires du commissaire et alla avec Stéphane chercher un nouveau café. Ils n'avancèrent pas beaucoup de la matinée, leur seule piste était l'espoir que les analyses révélassent bien une concordance entre les cheveux trouvés chez Thomas et ceux présents sur l'écharpe. Jean-Luc et Stéphane mirent alors à profit la matinée pour travailler sur un autre affaire, pas forcément plus joyeuse mais moins complexe, une sombre histoire de règlement de compte entre deux vo