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    <doctitle id="1" r="1">Le Patriarche</doctitle>
    <trititle id="2" r="1">Le Premier Monde</trititle>
    <booktitle>À La Recherche D'un Dieu</booktitle>
    <author>
      <firstname>Florent</firstname>
      <lastname>Villard</lastname>
      <surname>Warly</surname> 
    </author>
    <date id="3" r="1">Septembre 2002 - Septembre 2003</date>
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    <version id="4" r="2">0.8.4</version>
<last_change>22 novembre 2006</last_change>
<unit>41</unit>
</tag>
    <copyright>
      <year>2002,2003,2004,2005,2006</year>
      <holder>Florent Villard</holder>
    </copyright>
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<front>6.225in</front>
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</cover>
    <cc></cc>

<synopsis> <width>5in</width> 

<para>Le patriarche regroupe les récits de témoins d'une grande
révolution. L'histoire débute par un fait divers, en 2002, à Paris, en
France, mais au gré des récits de nombreuses époques et événements
seront relatés. L'un des témoins et acteurs principaux sera Ylraw,
jeune défenseur des logiciels libres, qui, à son insu, fut le
déclencheur du bouleversement.</para>
</synopsis>

<book_synopsis>
<width>3.5in</width>
<left>1.7in</left>
<top>1.5in</top>
<para>Dans le tome 1 du Patriarche, Thomas, policier de la
banlieue Parisienne, découvre chez lui son amie, morte. Cet événement
tragique dépassera la simple enquête de routine. Qui était Seth Imah ?
Pourquoi n'a-t-elle pas de famille ? Pas d'ami ? Pas de trace dans
tous les documents officiels ? Coment Thomas a-t-il pu passer quatre
ans de sa vie avec une inconnue ? Pourquoi Seth Imah est-elle morte,
et, surtout, qu'emporte-t-elle avec elle ?</para>
</book_synopsis>
  </header>
  <body>
    
    <acknowledgments>

      <para id="5" r="1">À Monsieur Yves Gueniffey, sans lequel ces écrits
      n'auraient peut-être jamais commencé.</para>
      
      <para id="6" r="1">À Manu et Zborg pour leurs remarques et leurs
      critiques.</para>
      
      <para id="7" r="2">À Fabrice, Guillaume, Aline, Virginie, Peggy et Rafael pour leurs
      nombreuses corrections et remarques.</para>
      
      <para id="8" r="1">À Anne, Pascal, Nathalie, Hélène, Samuel, Nicolas,
      Emmanuel et AltGr pour m'avoir relu, corrigé et critiqué.</para>
      
      <para id="9" r="1">À Titi, Fred, Amandine, Nanar, Tocman et Poulpy pour m'avoir
      relu.</para>
      
      <para id="10" r="1">À mes potes, Amaury et Vanessa, et surtout Daouda pour
      avoir discuté avec moi un peu de tout cela.</para>
      
      <para id="11" r="1">Thorpe pour tous les renseignements qu'il m'a
      fournis.</para>

      <para id="12" r="1">À toutes les mamans qui m'ont lu aussi, dont la
      mienne.</para>

    </acknowledgments>
    
    <preface>
      
      <para id="13" r="1">Initialement l'histoire de Thomas ne devait être qu'une
      anecdote, un rêve qu'on veut mettre sur papier.</para>
      
    </preface>



    <chapter>
   <mark>Thomas</mark>
      <title id="16" r="1">Un soir d'été</title>

<para id="17" r="1">Thomas rentrait chez lui, il était exténué comme
après chaque journée de travail, mais ce jour là encore plus que
d'habitude. Quelque chose le troublait. Il ouvrit la porte sans même
sortir ses clés, il savait qu'elle n'était pas verrouillée. Il posa sa
veste sur le canapé du salon, dégrafa sa bandoulière et déposa son
arme sur le comptoir de la cuisine. Il souffla en s'y appuyant un
instant. Dans quelques minutes, il le savait, sa mère qui l'avait sans
doute vu rentrer et qui habitait juste à côté allait sonner à la
porte.</para>

<para id="18" r="2">Il se dirigea vers la chambre à coucher. Il la
retrouva là, allongée sur le sol, un bras encore appuyé contre le
lit. Il se pencha près d'elle, observa sa gorge tranchée, son visage
si blanc, la mare de sang autour de sa tête. Il se recroquevilla sur
elle et pleura. Il la prit dans ses bras, comme pour détecter encore
un peu de chaleur, mais elle était morte depuis plusieurs
heures.</para>

<para id="19" r="1">Il se releva et appela la police et les
secours... Quelques secondes plus tard, on sonna à la porte, il alla
ouvrir.</para>
      
<para id="20" r="1">- Bonsoir maman, dit-il d'une voix monotone, entre
vite, il s'est passé une chose horrible.</para>

<para id="21" r="2">Christine, la mère de Thomas, eut un mouvement de
panique en voyant la chemise de son fils couverte de sang.</para>

<para id="22" r="1">- Thomas ! Mon Dieu, s'écria-t-elle, tu es couvert
de sang, tu es blessé ? Vite, il faut app...</para>

<para id="23" r="1">- Ce n'est pas moi, c'est Seth, la rassura
Thomas. J'ai appelé les secours et la police, ils vont arriver d'une
minute à l'autre.</para>

<para id="24" r="2">- Oh, Mon Dieu ! Mon Dieu ! C'est grave, je peux
la voir ? Mais qu'est-ce qu'il s'est passé !</para>

<para id="2440" r="1">Thomas prit sa mère dans ses bras pour la
calmer.</para>

<para id="25" r="2">- Il ne vaut mieux pas, maman... Elle... Thomas
retint un soupir, elle est morte, on lui a coupé la carotide... Il n'y
a plus rien à faire.</para>
<!-- spell -->
<para id="26" r="2">Sa mère cria en fermant les yeux de dégoût. Thomas
dut la retenir de tomber. Elle se blottit dans les bras de son
fils, puis se recula quand elle rouvrit les yeux et vit la chemise
pleine de sang.</para>

<para id="27" r="2">- Mon Dieu ! Mon Dieu ! Mais pourquoi ? Elle était
si gentille, si jolie ! Si jolie ! Mon Dieu ! Pauvre Seth... Elle
était si gentille, mais pourquoi, mais qu'est-ce qu'il se passe, mais...</para>

<para id="28" r="2">Thomas reprit sa mère dans ses bras, sans mot
dire, retenant ses larmes. Il ne pouvait pas parler.</para>

<para id="29" r="2">- Mais, mais Thom, qui a pu faire ça ? Je ne peux
vraiment pas la voir ? Je veux la voir, Thom, Thom, Seth... Oh mon
Dieu.</para>

<para id="2441" r="1">Elle se mit la main devant la bouche comme pour se retenir de
vomir. Ils restèrent ainsi pendant cinq minutes, Thomas tentant de
calmer sa mère.</para>

<para id="30" r="1">- Je ne sais pas maman, je ne sais pas qui a fait
ça...</para>

<para id="2442" r="1">Sa mère se recula, séchant ses larmes, et le regarda dans les
yeux en l'attrapant par les bras.</para>

<para id="31" r="1">- Thom, Thom, il faut que tu trouves Thom.</para>

<para id="32" r="1">Thomas répondit sans grande conviction.</para>

<para id="33" r="1">- Oui maman, je trouverai, c'est mon
travail... Rentre chez toi maintenant, ne reste pas là, les policiers
arrivent.</para>

<para id="34" r="1">Thomas raccompagna sa mère, qui titubait, sur
quelques mètres puis se dirigea vers la voiture banalisée qui s'était
garée au côté se sa propre voiture. Trois personnes en sortirent, dont
un en tenue de policier, ils saluèrent Thomas.</para>

<para id="35" r="1">- Thomas, c'est moche il parait. Je pense que le
SAMU ne va pas tarder. Mais c'est déjà trop tard d'après ce que tu as
dit. Enfin... Bon ben en attendant on va constater le tout. Tiens, je
te présente Philippe, c'est le policier municipal, mais tu dois le
connaître ; nous sommes passés le prendre, il habite à deux
pas.</para>

<para>Thomas écoutait son collègue distraitement, il se moquait un peu
de tous ces détails.</para>

<para>- Bon ben... Mais je pense qu'on va tout de suite prendre
l'affaire de toute façon ? Pour une fois que le SRPJ est en premier
sur les lieux !</para>

<para id="36" r="1">Les deux hommes se saluèrent, Thomas avait déjà eu
affaire à lui quelques fois. Les deux autres policiers, Stéphane et
Jean-Luc, en civil, étaient des collègues de Thomas.</para>

<para id="37" r="2">- La police locale va arriver dans deux minutes, ils vont tout
boucler, mais nous pouvons déjà constater, rentrons. Thomas, tu sais que
tu seras sans doute mis en garde à vue, mais a priori nous avons
passé la journée ensemble, il ne devrait pas y avoir de problème. Il
ne vaut mieux pas que tu rentres avec nous, qu'est ce que tu en penses
?...</para>

<para id="38" r="1">Thomas l'interrompit.</para>

<para id="39" r="1">- Oui, suivez-moi, je vous indique juste le chemin.</para>

<para id="40" r="1">Ils entrèrent avec lui à l'intérieur de la maison.</para>

<para id="41" r="1">- Je suis resté un moment dans cette pièce avant d'aller dans la
chambre, j'ai donc pu toucher et déplacer plusieurs choses, je ne sais
pas si je peux en faire l'inventaire, mais je pense que ça me
reviendra si on trouve des empreintes.</para>

<para id="42" r="1">- À quelle heure t'a-t-on déposé, c'était vers 19 heures, non ?</para>

<para id="43" r="1">- J'ai dû rentrer vers 19 heures 10, à cinq minutes près, oui. Je suis
resté un instant dans cette pièce, le temps de poser mes affaires et
de souffler un peu.</para>

<para id="44" r="1">- Tu as remarqué quelque chose de suspect ?</para>

<para id="45" r="1">- Non. Ensuite je suis allé dans la chambre.</para>

<para id="46" r="1">Thomas leur montra le chemin, il resta dans la pièce
principale. Ils regardèrent tour à tour le corps encore au sol.</para>

<para id="47" r="1">- Je l'ai trouvée là, étendue au sol. Je n'ai pas
pu m'empêcher de la prendre dans mes bras, même si je sais que je
devais la toucher le moins possible.</para>

<para id="48" r="1">Stéphane lui posa la main sur l'épaule.</para>

<para id="49" r="1">- Je comprends Thomas, on pourra difficilement te blamer pour
ça. Mais dans ce cas est-ce que tu peux me donner ta chemise, pour
qu'on vérifie les traces de sang ?</para>

<para id="50" r="1">- Pas de problème, tu m'en prends une autre dans le placard
de ma chambre s'il te plait ?</para>

<para id="51" r="1">- Ok...</para>

<para id="52" r="1">Stéphane revint quelques secondes plus tard avec une nouvelle
chemise, il mit de côté celle que Thomas portait.</para>

<para id="53" r="2">- À quelle heure nous as-tu appelés ?</para>

<para id="54" r="2">- Je vous ai rappelés sur le champ, peut-être 19 heures
25 ou 30.</para>

<para id="55" r="2">Des bruits de voiture et de sirène se firent entendre dans la
cour. Thomas enfila sa nouvelle chemise.</para>

<para id="56" r="2">- Seb, va voir si c'est le SAMU et fais venir juste un docteur
au cas où il y aurait encore un espoir, sinon on ne touchera à rien
pour la prise d'empreintes et le reste.</para>

<para id="57" r="1">- OK j'y vais.</para>

<para id="58" r="1">Le plus jeune des hommes s'exécuta.</para>

<para id="59" r="1">- Tu as une idée de qui a pu faire ça ?</para>

<para id="60" r="1">Thomas laissa écouler deux secondes.</para>

<para id="61" r="1">- Non...</para>

<para id="62" r="1">Jean-Luc revint suivi du docteur.</para>

<para id="63" r="1">- Bonjour, Docteur Paul Égrenne, où se trouve la
victime ?</para>

<para id="64" r="2">- Juste là, suivez-moi, voilà, allez-y, tentez de touchez le
moins de choses possible, j'ai peur qu'il n'y ai pas grand chose à
faire.</para>

<para id="65" r="2">Thomas s'approcha, il se mordit la lèvre. Le docteur contourna
le lit et s'agenouilla auprès de la victime. Il constata la blessure
au cou, prit à tout hasard le pouls au poignet, regarda la pupille avec
une petite lampe.</para>

<para id="66" r="1">- Cela fait au bas mot deux ou trois heures qu'elle est morte,
il n'y a rien à faire.</para>

<para id="67" r="2">Le docteur se releva en gardant les yeux quelques instants sur
le corps, eut un soupir, puis regarda les policiers d'un air
triste. Thomas parut surpris. Il se recula de quelques pas, marcha un
peu dans la pièce principale, se passa les deux mains dans les cheveux
puis se massa la nuque, en levant la tête. Il soupira, comme
pour encaisser le choc, puis se tourna silencieusement vers Stéphane
quand celui-ci acquiesça au compte-rendu du docteur.</para>

<para id="68" r="1">- C'est malheureusement ce que je craignais, ça va être à nous
alors.</para>

<para id="69" r="1">D'autres sirènes se firent entendre.</para>

<para id="70" r="1">- Voilà la police, c'est pas trop tôt ! Bon, on va prendre votre
déposition sur la constatation du meurtre, j'imagine que le doute n'est
pas permis ?</para>

<para id="71" r="1">- Ce n'est pas une méthode de suicide courante en
effet, et vu la position du corps et l'absence d'armes blanches à
proximité, je ne pencherais pas pour cette possibilité.</para>

<para id="72" r="1">- Bien, sortons. Jean-Luc ? Tu peux commencer à
prendre quelques photos en attendant que l'IJ arrive ?</para>

<para id="73" r="1">Une autre voiture se fit entendre alors que le docteur, le
policier et Thomas sortaient. Quelques minutes plus tard cinq
policiers supplémentaires s'affairaient à délimiter des zones tout
autour de la maison et dans le jardin.</para>

<para id="74" r="1">Thomas observait silencieusement la scène, il jeta un oeil à la
maison de sa mère. Celle-ci regardait la scène par la fenêtre en
tenant le rideau de côté. Il eut envie de pleurer. Il détourna le
regard quand Stéphane, le policier qui menait l'affaire jusqu'alors,
s'adressa à lui.</para>

<para id="75" r="1">- On devra l'interroger.</para>

<para id="76" r="1">- Oui je sais.</para>

<para id="77" r="1">- Elle a vu quelque chose ?</para>

<para id="78" r="1">- Non... Enfin je ne crois pas.</para>

<para id="79" r="1">Thomas sembla hésiter un instant, puis finalement se dirigea
vers la maison de sa mère. Son collègue le questionna sur ses
intentions :</para>

<para id="80" r="1">- Où vas-tu ?</para>

<para id="81" r="1">- Je vais interroger ma mère, autant que ça soit fait, non
?</para>

<para id="82" r="1">- Oui, mais ça ne pourra pas tenir, tant que tu n'es pas mis
hors de cause, je le ferai, ça vaut mieux.</para>

<para id="83" r="1">Thomas fit marche arrière, gêné.</para>

<para id="84" r="1">- Oui, OK... Tu as raison.</para>

<para id="85" r="1">Une nouvelle sirène se fit entendre.</para>

<para id="86" r="1">- Tu as prévenu le procureur ?</para>

<para id="87" r="1">- Oui il a dit qu'il venait.</para>

<para id="88" r="1">- Tiens voilà le chef.</para>

<para id="89" r="2">Une Renault Safrane noire s'avança doucement dans
la cour déjà bien encombrée. Le conducteur ne prit pas la peine de se
garer correctement. Un homme d'une cinquantaine d'années en sortit, et, à
la vue de Thomas et de son collègue, se dirigea vers eux d'un pas
pressé.</para>

<para id="90" r="1">- Il faut faire virer les voitures ! Il n'y a plus de place ! Le
procureur arrive, il faut qu'il puisse se garer !</para>

<para id="91" r="1">Il eut un regard circulaire, puis sortit un mouchoir et s'essuya
le front en sueur. Il se tourna de nouveau vers Thomas et Stéphane
:</para>

<para id="92" r="1">- Vous êtes les seuls ?</para>

<para id="93" r="1">Stéphane lui répondit avant Thomas :</para>

<para id="94" r="1">- Seb, enfin Jean-Luc, est à l'intérieur, j'ai appelé Serge et Jacques, ils
arriveront dans une vingtaine de minutes maintenant.</para>

<para id="95" r="1">- Qu'est-ce qu'il s'est passé à première vue, c'est un meurtre,
on m'a dit, c'est bien le cas ?</para>

<para id="96" r="1">- Avec Jean-Luc nous venions de déposer Thomas, c'est pour ça
que nous étions sur les lieux en cinq minutes. Le plus probable c'est
que Seth ait surpris un voleur, et ça a mal tourné.</para>

<para id="97" r="1">Le commissaire n'attendit pas d'en savoir plus, il somma les
deux hommes :</para>

<para id="98" r="1">- Ok, bon, faîtes sortir les voitures et boucler la rue.</para>

<para id="99" r="1">- J'y vais.</para>

<para id="100" r="2">Stéphane s'exécuta.</para>

<para id="101" r="1">- Bon Thomas, je ne vous cache pas que vous serez considéré
comme suspect.</para>

<para id="102" r="1">- Oui, je sais, commissaire.</para>

<para id="103" r="1">- Bon, à part ça, qu'est-ce qu'on a ?</para>

<para id="104" r="2">Thomas expliqua au commissaire la découverte du
corps, l'avis du médecin. Pendant ce temps la mère de Thomas s'était
approchée. La voyant, Thomas la présenta au commissaire. La maison de
sa mère ne se trouvait qu'à une trentaine de mètres de la
sienne. Profitant de la disponibilité d'une maison sur le terrain de
ses parents, une ancienne dépendance, autrefois maison des
domestiques, puis tombée en désuétude, finalement restaurée puis louée
par les parents de Thomas, jusqu'à ce qu'il s'y installe. Il n'avait
jamais eu le courage de partir, même si l'envie ne l'en avait jamais
réellement quitté, surtout depuis les trois dernières années qui
avaient suivi la mort de son père, rendant sa mère de plus en plus
présente.</para>

<para id="105" r="1">- Bonjour Madame, désolé pour le raffut, mais vous allez
sûrement être embêtée pendant quelques jours.</para>

<para id="106" r="1">La mère de Thomas s'approcha et agrippa le bras de son fils,
comme pour se protéger :</para>

<para id="107" r="1">- Oh oui, mais ne vous inquiétez pas, ce n'est pas grave à côté
de ce drame...</para>

<para id="108" r="2">Une nouvelle voiture s'avança dans la cour. Le commissaire
coupa la mère de Thomas en l'apercevant :</para>

<para id="109" r="1">- Ah ! Le procureur, bon j'y vais.</para>

<para id="110" r="1">Le commissaire se dirigea rapidement vers la nouvelle voiture
qui se gara tant bien que mal entre le fourgon du SAMU et une autre
voiture, évitant la voiture du commissaire garée en plein
milieu. Pendant ce temps la mère de Thomas pressa le bras de son fils
et l'interrogea: </para>

<para id="111" r="2">- Ils ont trouvé quelque chose ? Mon Dieu, ils savent qui c'est
?</para>

<para id="112" r="2">Thomas eut un frisson qui lui parcourut tout le corps, il
répondit, énervé :</para>

<para id="113" r="1">- Maman, maman, calme-toi. Il faudra sans doute très longtemps
avant de trouver le coupable, si on le retrouve, tu sais ce n'est pas
si facile.</para>

<para id="114" r="1">- Mais quand même, avec leurs appareils, les empreintes... Elle
a été violée ?</para>

<para id="115" r="1">- Non ! Enfin je ne sais pas... L'autopsie nous le dira.</para>

<para id="116" r="2">Thomas avait rejeté l'idée comme si simplement l'envisager le
rendait mal à l'aise. Il resta silencieux.</para>

<para id="117" r="2">- Mon Dieu, c'est affreux... Tu veux venir à la
maison ?</para>

<para id="118" r="2">Il soupira en regardant les policiers s'affairer à poser des
banderoles, sans ménager les plantations que sa mère passait des heures
à entretenir. L'espace d'un instant il eut envie de tous les envoyer
balader, de leur crier dessus leur manque de minutie, puis il se dit
que cela n'avait aucune importance, que Seth était morte. Il se tourna
vers sa mère, elle attendait une réponse, le tirant doucement, déjà,
en direction de la maison. Il dégagea son bras :</para>

<para id="119" r="1">- Non il ne vaut mieux pas, je vais être suspecté moi aussi.</para>

<para id="120" r="1">Sa mère se recula de surprise :</para>

<para id="121" r="1">- Suspecté ! Mais tu es de la police !</para>

<para id="122" r="1">- Oui maman, mais c'est la procédure, c'est normal, nous ne
pouvons éliminer aucune piste.</para>

<para id="123" r="1">Sa mère regarda les policiers, indignée :</para>

<para id="124" r="1">- Quand même !</para>

<para id="125" r="1">Thomas se retourna vers elle :</para>

<para id="126" r="1">- Il vont t'interroger, aussi, tu devras répondre à leurs
questions. Mais tu as bien déjeuné chez ton amie Rosie aujourd'hui ? À
quelle heure es-tu rentrée ?</para>

<para id="127" r="2">Sa mère sortit de ses rêveries, elle venait aussi de
s'apercevoir que les policiers piétinaient sans aucune attention toutes
ses fleurs. Mais elle se dit aussi, que, finalement, ça n'avait pas
d'importance. Elle tourna le regard vers Thomas :</para>

<para id="128" r="1">- Oui j'étais chez Rosie, je ne suis rentrée que vers 18 heures,
pas longtemps avant que tu n'arrives, en fait. Je n'ai même pas sonné
chez toi, tu rentres toujours tard et tu m'avais dit que Seth avait
pris des vacances, je ne pensais pas qu'elle serait là. Comment ça se
faisait, d'ailleurs ?</para>

<para id="129" r="1">Thomas ne voulait pas en parler :</para>

<para id="130" r="1">- Elle est rentrée hier soir, plus tôt que prévu.</para>

<para id="131" r="1">- Tu crois que c'est parce qu'elle a eu un problème pendant ses
vacances ? Mais pourquoi n'êtes-vous pas partis ensemble ? Où
était-elle ?</para>

<para id="132" r="2">Il savait que la discussion allait inévitablement revenir sur ce
sujet de polémique entre sa mère et lui :</para>

<para id="133" r="1">- Je ne sais pas. Dans les Alpes il me semble.</para>

<para id="134" r="2">- Quand même, ne même pas savoir où part sa petite amie. Ah mon
Dieu, si seulement tu étais parti avec elle, mais pourquoi ?... Déjà
en novembre elle était partie toute seule à l'Île de Ré,
franchem...</para>

<para id="135" r="1">Thomas la coupa, agacé.</para>

<para id="136" r="1">- On ne va pas reparler de ça maman, c'est comme ça, elle
voulait être un peu seule, qu'est-ce que j'y pouvais ? Bon, peu
importe, tu n'as rien vu, donc.</para>

<para id="137" r="1">Sa mère regretta de l'avoir énervé, elle savait très bien qu'il
n'aimait pas que ce sujet fût abordé, mais elle ne le comprenait
pas. Elle ne comprenait plus les jeunes, se disait-elle :</para>

<para id="138" r="1">- Non... Pour une fois c'est bête que les Martin soient partis
en vacances, elle qui espionne toujours à sa fenêtre, ça aurait pu
rendre service.</para>

<para id="139" r="2">Thomas allait lui demander de retourner chez
elle, mais il s'en garda finalement et rêva à autre chose en voyant
arriver le corbillard. Sa mère continuait à parler :</para>

<para id="140" r="1">- Les Piranocci non plus d'ailleurs, ils travaillent tous les
deux, mais sait-on jamais, ça ne coûte rien de leur demander.</para>

<para id="141" r="1">Thomas revint dans la discussion, sans vraiment y prêter
attention, cela faisait si longtemps qu'il faisait de fausses
conversations avec sa mère.</para>

<para id="142" r="1">- Et les Simon ?</para>

<para id="143" r="1">- Les Simon ? Noooon... À part si l'assassin est passé par là
derrière, mais avec la haie ils ne voient rien, il faut dire que s'ils
la coupaient plus souvent... Non si quelqu'un a vu quelque chose,
c'est Madame Marin ou Madame Louis, elles se promènent toujours dans
le quartier. Mais pas avant 6 ou 7 heures du soir en ce moment, sans
doute trop tard, remarque, il fait beaucoup trop chaud la
journée. Mais, va, elles devaient sûrement dormir toutes les deux au
moment du crime.</para>

<para id="144" r="1">Thomas posa une main sur l'épaule se sa mère :</para>

<para id="145" r="1">- Bon, je vais voir ce qu'il se passe, rentre, tu me tiens au
courant si jamais quelqu'un te parle de quelque chose de suspect ;
mais ne raconte pas trop si tu apprends des choses, après ça crée des
rumeurs et soudain tout le monde sait qui est l'assassin et a tout
vu.</para>

<para id="146" r="2">- Oui d'accord, mais où vas-tu dormir s'ils bloquent ta maison ? Tu
ne veux pas venir à la maison ?</para>

<para id="147" r="1">- Non non, c'est bon, enfin je verrai, je rentrerai tard de
toute façon. Bon je dois y aller. À plus tard maman.</para>

<para id="148" r="1">Thomas rejoignit Stéphane qui prenait des notes avec
Jean-Luc. Il leur donna quelques indices sur les voisins, des paroles
de sa mère. Il parla aussi de Madame Marin et de Madame
Louis. Jean-Luc ne perdit pas de temps et se chargea d'aller
interroger les voisins, même si les chances qu'ils eussent vu quelque
chose étaient minces. Thomas, étant suspect, devait subir une
garde-à-vue. Ils convinrent de retrouver Jean-Luc au poste à 21
heures, pour effectuer la déposition de Thomas et mettre en commun
tous les renseignements.</para>

<para id="149" r="1">Le procureur vint enfin saluer Thomas. Il lui exprima dans un
premier temps toutes ses condoléances, mais ne put s'empêcher de
lui poser quelques questions.</para>

<para id="150" r="1">- Vous savez si elle avait de la famille, des proches, que nous
pourrions prévenir ?</para>

<para id="151" r="2">Thomas était mal à l'aise devant cet homme beaucoup plus âgé
que lui, beaucoup plus respecté que lui.</para>

<para id="152" r="1">- Non, elle était orpheline, et d'après ce qu'elle m'avait
dit sa nourrice était décédée.</para>

<para id="153" r="1">Le procureur parut surpris :</para>

<para id="154" r="1">- Et, elle n'avait pas d'amis, d'autres parents ?</para>

<para id="155" r="1">- Elle était très discrète sur sa vie, je crois qu'elle avait
une tante sur l'Île de Ré, des connaissances dans les Alpes aussi, à
Nancy, Grenoble peut-être, mais je ne saurais pas vous dire les
noms.</para>

<para id="156" r="1">- Elle travaillait ? Vous la connaissiez depuis longtemps ?</para>

<para id="157" r="1">- Non elle ne travaillait pas. Nous vivions ensemble depuis
bientôt quatre ans.</para>

<para id="158" r="1">- Et elle ne vous a présenté aucune des ses connaissances en
quatre ans ?</para>

<para id="159" r="1">- Et bien non, elle a toujours été très réservée.</para>

<para id="160" r="1">Thomas manifesta des signes d'énervement, le procureur le
sentit.</para>

<para id="161" r="2">- Je vois, bon, je ne vous embête pas plus, de
toutes les façons l'enquête complètera tout ça. Les RG doivent me
rappeler dès qu'ils ont quelque chose, quoi qu'il en soit.</para>

<para id="162" r="1">Le procureur salua et quitta Thomas pour rejoindre le
commissaire. Thomas partit dix minutes plus tard avec Stéphane pour le
SRPJ de Versailles, son lieu de travail.</para>

<para id="163" r="2">Jean-Luc confirma que les voisins qui étaient rentrés tard
n'avaient rien vu, bien-sûr, pas plus que Madame Marin et Madame
Louis, qui ne sortaient pas par cette chaleur avant 19 heures. La
déposition de Thomas fut rapide, il avait passé l'entière journée, de
9 heures à 19 heures, avec Stéphane, ce qui, si le
diagnostic du médecin était bien confirmé, le disculpait
totalement. Thomas subit tout de même deux heures de garde à vue, mais
ce fut plus l'occasion pour les trois hommes d'éplucher les maigres
éléments qu'il connaissait sur l'emploi du temps de Seth. Elle était
rentrée la veille après deux semaines de vacances dans les Alpes,
Thomas ne savait pas où exactement, et il l'avait vue pour la dernière
fois le matin, elle dormait encore quand il avait quitté son
domicile. Elle semblait très fatiguée ces derniers temps. Comme il
l'avait dit au procureur, il ne connaissait pas de famille ou d'amis à
Seth ; les éventuels l'apprendraient dans les journaux du
lendemain.</para>

<para id="164" r="1">Thomas, Stéphane et Jean-Luc n'attendirent pas le dernier appel
du procureur, ni du commissaire, préférant se réserver la chance de se
lever et venir tôt le lendemain matin. Ne pouvant dormir chez lui,
Stéphane lui proposa de l'héberger, il irait chez sa mère les jours
suivants ; mais pour la courte nuit qui l'attendait, l'appartement de
Stéphane sur Versailles ferait mieux l'affaire. Thomas ne dormit pas
cette nuit, ou seulement quelques dizaines de minutes. Il ne pouvait
pas se tourner sur le petit canapé, lui qui dormait sur le ventre
d'habitude, et sa brûlure lui faisait trop mal. Qu'allait-il faire ?
Allait-il faire l'enquête ou pas ? Allait-il pouvoir la faire ? Il
valait peut-être mieux qu'il la fasse, après tout... Il pleura,
longtemps, tellement que ses yeux le brûlèrent le matin, quand le
satané réveil de Stéphane se décida enfin à sonner.</para>

<para id="165" r="2">Il avait dormi dans le salon, il attendit que Stéphane arrivât
pour se lever. Juste un café, deux cafés, il n'avait pas
faim. Stéphane lui prêta des sous-vêtements et une chemise. Il les mit
dans la salle de bains, pas tellement qu'être nu devant Stéphane le
gênait, mais il devait encore soigner sa brûlure, et la cacher.</para>

<para id="166" r="2">Il ne fallait pas plus de dix minutes à Stéphane pour rejoindre
le SRPJ. Stéphane se levait rarement avant sept heures trente. À huit
heures il était pratiquement toujours au travail. Huit heures
c'était encore tôt pour Thomas, mais il se demandait si, maintenant,
il y allait encore avoir un tôt ou un tard, ou juste les relents
d'une vie qui n'en finit pas...</para>

<para id="167" r="1">Le commissaire arriva tôt, aussi :</para>

<para id="168" r="1">- J'imagine que vous voulez vous charger de l'affaire ?</para>

<para id="169" r="1">Thomas hésita un instant. Il regarda quelques
secondes dans le vide, étonné que le commissaire lui proposât d'une
manière si directe, puis reposa ses yeux sur son supérieur
confortablement installé derrière son bureau, parfaitement propre et
rangé, comme toujours.</para>

<para id="170" r="1">- Oui. Oui... C'est mieux ainsi.</para>

<para id="171" r="2">- Si vous pouviez trouver rapidement et mettre
sous les verrous un assassin, je vous en serais reconnaissant.</para>

<para id="172" r="1">- Oui, chef, bien sûr, je ferai mon possible.</para>

<para id="173" r="2">"Un assassin", comme si n'importe lequel conviendrait, comme si
la seule chose importante était ce que les gens croyaient, et que tout
le monde se moquait de la vérité... Thomas se leva et quitta le bureau
sans saluer son supérieur. Il fit un détour par la machine à café,
mais dix d'affilée ne lui suffiraient pas pour avoir un brin de présence
d'esprit ce matin. Il partageait son bureau avec Stéphane et
Eric. Eric était en vacances.</para>

<para id="174" r="1">- Tu aurais pu m'en ramener un !</para>

<para id="175" r="1">Stéphane s'adressa à Thomas sur le ton d'une boutade, Thomas ne
s'en aperçut même pas et répondit sans conviction :</para>

<para id="176" r="1">- Désolé, j'ai la tête ailleurs.</para>

<para id="177" r="1">- Je comprends. Tu es chargé de l'enquête ?</para>

<para id="178" r="1">- Oui.</para>

<para id="179" r="1">- Tu es sûr que c'est une bonne idée ?</para>

<para id="180" r="1">- J'en sais rien.</para>

<para id="181" r="1">- Je vais t'aider de toute façon, mais si c'est trop dur
n'hésite pas. Tu peux prendre quelques jours de vacances peut-être, le
temps que je déblaye un peu le terrain ?</para>

<para id="182" r="1">- Non, merci, c'est bon, mais si jamais je n'hésiterai
pas.</para>

<para id="183" r="2">Stéphane partit se chercher un café, Thomas s'appuya contre son
bureau, sans pousser le bazar qui faillit se renverser, soutenant son
bras pour siroter son café en regardant à travers la fenêtre. Il était
perdu, perdu. Il ne voulait pas faire cette enquête, il le savait,
mais avait-il le choix ? Il voulait oublier, tout oublier. Mais
qu'allait-il donc bien pouvoir trouver ?</para>

<para id="184" r="1">- Il t'a donné les renseigments des RG ?</para>

<para id="185" r="2">Il n'avait même pas entendu Stéphane revenir. Il se retourna et
posa son café bien trop chaud entre le clavier de son ordinateur, qui
avait déjà bien dû recevoir une vingtaine de cafés, il aimait ça,
répétait Thomas à chaque fois, et le tas de paperasses, de cartes, de
notes griffonnées qui délimitaient les quelques centimètres carrés
d'espace libre sur son bureau. Il s'assit et regarda Stéphane :</para>

<para id="186" r="1">- Non, il les a ?</para>

<para id="187" r="1">Stéphane contourna son bureau, qui se trouvait à droite de celui
de Thomas, un peu plus petit, il avait été rajouté après coup, mais
beaucoup plus rangé.</para>

<para id="188" r="2">- Je crois qu'il m'a dit qu'hier ils n'avaient rien trouvé mais
ce matin ils devraient avoir le dossier.</para>

<para id="189" r="2">Mais non. Rien, rien du tout. Les Renseignements Généraux
n'avaient rien. Nom, empreintes ou photos n'avaient rien donné. Seth
Imah n'avait pas d'adresse, pas de date de naissance, n'avait jamais
travaillé nulle part. Seth Imah n'était pas connue, n'était pas
française, pas européenne, et, comme ils l'apprendraient dans deux
jours, n'existait dans aucun des pays membres d'interpol, pas sous ce
nom, du moins. Mais les recherches basées sur sa photographie, plus
longues, ne révéleraient rien non plus.</para>

</chapter>

<chapter>
<mark>Ylraw</mark>
<title id="1370" r="1">Vacances</title>
<day id="1371" r="1">Mardi 3 décembre 2002</day>

<para id="1372" r="1">Un peu de répit, enfin, dans ce cybercafé de Melbourne, pour
prendre le temps de poser les événements. Pour simplifier la lecture,
tout comme l'écriture, je vais tenter tant que possible, sauf oubli,
d'écrire les péripéties dans l'ordre et au présent. Ceci de façon à
rester dans un ordre chronologique, et de m'éviter d'utiliser tous ces
temps barbares du passé que je ne maîtrise pas. De plus ceci me
donnera aussi l'occasion de parler des éléments que je ne réalise
qu'après coup. Par exemple l'épisode de l'homme qui vendait des
bracelets et que je n'ai mentionné qu'au moment où je me suis rendu
compte que je ne pouvais pas enlever le mien. Il aurait plus justement
trouvé sa place auparavant. Bien évidemment je n'ai peut-être pour
l'instant pas encore tous les éléments, mais j'ai l'impression, même
si je me pose sûrement plus de questions que je n'ai de réponses, que
beaucoup de choses peuvent être mises en corrélation dans ce qui s'est
passé depuis mon départ de Paris. Je reprends donc l'histoire où je
l'avais laissée.</para>

<para id="1373" r="2">Lundi 28 Octobre, encore trois jours de travail avant de partir
pour l'Île de Ré. Je tente de me déstresser un peu du souci causé par
le bracelet ; après tout quand je le prends sans me poser de questions
je me sens plutôt bien. Je fais l'effort de me concentrer sur le
boulot, et reste un peu tard pour discuter et pas me retrouver
seul. Comme d'habitude le soir repas avec les couche-tard du
travail. Mardi, mercredi, même histoire, il fait moyennement beau ; je
prépare deux ou trois affaires pour le week-end prolongé. Nous serons
cinq là-bas. Guillaume, Amaury et moi partons en train mercredi soir,
et le lendemain soir Pixel et François nous rejoignent en voiture. Ils
travaillent tous à Mandrakesoft. Les parents de Guillaume habitent La
Rochelle. Nous allons en train jusque là, et ses parents nous
attendent à la gare où ils nous prêtent une voiture pour le
week-end. Ce qui est bien pratique et sympathique de leur part parce
que l'Île de Ré est un peu plus grande que ce que je ne pensais. D'autant
plus que Saint-Clément des Baleines, le patelin où nous allons
retrouver la maison de vacances de la grand-mère de Guillaume, est
tout à l'extrémité ouest de l'île.</para>

<para id="1374" r="1">Un fois sur place le premier soir nous ne nous couchons pas très
tôt, entre le voyage et le fait que nous discutons un peu avant de
nous organiser pour dormir. La maison n'est pas très grande mais
agréable, une grande pièce qui se sépare en deux, une chambre, une
salle de bain et une cuisine. On peut tenir à huit dit Guillaume, et à
trois ou à cinq demain ce sera tranquille. Il y a en plus un grand
jardin où on peut aller faire pipi pour économiser une chasse d'eau,
ce qui représente au moins vingt litres, dixit Guillaume, ce n'est pas
rien, c'est le nécessaire pour une journée en Afrique.</para>

<para id="1375" r="1">Jeudi, je dors mal ; je vais paradoxalement à la fois tellement
bien, physiquement, et tellement mal, moralement. Je ne sais pas si
cela vient uniquement du fait que j'ai des remords, que je me sens
coupable, faible, ou si le bracelet me donne aussi ce malaise
moral. Mauvaise nuit mais je finis par faire un somme le matin, et
pour une fois je me fais réveiller par autre chose qu'un rêve
délirant. Guillaume est debout, Amaury ronchonne dans son lit. Après
un petit déjeuner grâce aux victuailles gentiment fournies par la
maman de Guillaume, nous prenons la voiture pour aller à Saint-Martin
faire les courses pour les jours à venir. Manque de chance
l'Intermarché est fermé entre midi et 15 heures. Nous y sommes vers 13
heures et quelques et nous décidons d'aller déjeuner dans un petit
resto sur le port de Saint-Martin. Tout est plutôt tranquille et joli,
il n'y a pas trop de touristes à cette époque de l'année. Guillaume
reconnaît à une table une personne connue, qui a fait je ne sais plus
trop quoi dans "Notre Dame de Paris", la comédie musicale. Ce doit
être le metteur en scène ou quelque chose dans ce genre. Mais ce n'est
pas très important.</para>

<para id="1376" r="1">Nous finissons par aller faire les courses, de quoi tenir
quelques jours. Ensuite nous partons à la recherche de pelles de
compétition pour les châteaux de sables sur la plage. Nous finissons à
un magasin d'outillage où nous nous dégotons une bonne bêche et une
pelle de chantier à faire pisser d'envie tous les marmots des
plages.</para>

<para id="1377" r="1">Retour à la maison, nous décidons alors d'aller faire un tour à
la plage de la Conche, pas très loin de là. Premier essai de château
sur la plage, circuit de billes... L'eau n'est pas chaude, juste les
pieds dedans suffisent à m'avertir qu'il vaut mieux attendre le
lendemain pour une tentative de baignade. Je commence à détester les
lendemains, ces nuits qui séparent les jours et où je ne fais que
penser à ce fichu truc en métal, ou bien en je ne sais pas quoi, et à
elle, encore. Est-ce que tu as vraiment voulu que je le mette ton
bracelet ? Est-ce qu'il est vraiment à toi ? Où es-tu ? Soupir... La
vie est dure parfois...</para>

<para id="1378" r="1">Vendredi. Pixel et François sont arrivés hier soir. Je n'ai pas
beaucoup dormi. J'ai comme le sentiment que ce bracelet m'observe,
m'étudie. Je reste au lit histoire de ne pas déranger mes potes qui
ont l'air de dormir paisiblement. Je ne sais pas trop quoi penser,
quoi faire. Je suis à la fois désespéré de cette chose qui de toute
évidence me veut du mal, et presque heureux que quelque chose de
surnaturel, ou d'étrange, arrive. La vie est tellement morose par
moments, le monde tellement glauque, avec toujours les mêmes
rengaines, les mêmes objectifs, la même misère, les mêmes
injustices... Peut-être ce bracelet est-il la clé pour quelque chose
de nouveau ? Ah bah !  Guillaume a sûrement raison, je suis
complètement aveuglé par ce truc qui n'est rien d'autre qu'une excuse
pour tenter de m'évader un peu de la réalité. Pourtant j'ai tellement
l'impression que c'est vrai.</para>

<para id="1379" r="1">J'attends, une heure, peut-être deux ou trois en réalité, et je
finis par regarder l'heure. 8 heures 54. C'est une heure honnête pour
se lever et aller faire un tour dehors. Je prends deux ou trois
affaires sans trop faire de bruit, m'habille dans la cuisine et je
sors. Il fait plutôt frais. Le temps est grisailleux.  Ah mon Soleil,
où es-tu donc ? Pourquoi es-tu si loin depuis si longtemps ?  Que ne
pourrais-tu, toi, me débarrasser de ce bracelet ? Peut-être devrais-je
demander à mes amis de tenter de me l'enlever en dormant ?...</para>

<para id="1380" r="1">Je marche un peu, vais jusqu'à la mer qui ne se trouve qu'à
quelques centaines de mètres. Je m'assois sur le petit mur de la digue
quelque temps, regardant sans penser à rien le ressac des vagues sur
la plage de galets. Le ciel et la mer ne forment qu'un infini
grisâtre et triste. Je rentre ensuite doucement, après une petite
heure à rester là, rêvasser. Mes copains dorment toujours. Je reprends
un peu de forces et tente une fois de plus de m'enlever ce bracelet,
sans succès, bien sûr, toujours cette dépendance. Je me demande
comment il marche ; il doit utiliser des ondes ou quelque chose de ce
type. J'ai l'idée de trouver du papier alu pour faire une sorte de
cage de Faraday. Sans grand succès, dès que je l'enlève pour
l'enfermer à l'intérieur, crise de larme et compagnie, convulsion,
c'est vraiment impressionnant. Ce n'est plus le bracelet le problème
désormais, c'est moi. Je suis plus dépendant du port de cette chose
qu'un drogué ne l'est de la cocaïne ; de l'héroïne pour être plus
juste, n'existant pas, parait-il, de dépendance physique forte à la
cocaïne.</para>

<para id="1381" r="1">J'ai dû faire un peu de bruit, Guillaume se lève ; il dormait
dans la chambre à part alors que nous quatre dormions dans la pièce
principale.</para>

<para id="1382" r="1">Il me pose la main sur l'épaule et prends un air sérieux pour me
demander si j'ai bien dormi.</para>

<para id="1383" r="1">Je réponds d'un air triste :</para>

<para id="1384" r="1">- Non.</para>

<para id="1385" r="1">Il fait la moue et se penche à la fenêtre pour voir le temps
qu'il fait.</para>

<para id="1386" r="1">- Toujours le bracelet ?</para>

<para id="1387" r="1">Je m'appuie contre le plan de travail.</para>

<para id="1388" r="1">- Ouais.</para>

<para id="1389" r="1">Il se retourne vers moi, s'appuie lui aussi en face de moi.</para>

<para id="1390" r="1">- Mais c'est quoi ce truc avec ce bracelet, c'est du cinéma ?
Franchement je n'y crois pas, et les autres n'y croient pas non plus.</para>

<para id="1391" r="1">- Je sais que c'est fou, mais qu'est-ce que tu veux que je te
dise ? J'ai aussi du mal à y croire, mais qu'est-ce que ça peut être,
alors ?</para>

<para id="1392" r="1">- Je sais pas... Peut-être que t'es juste malade, peut-être que
tu associes ça au bracelet mais que c'est juste la grippe ou..</para>

<para id="1393" r="1">Je le coupe.</para>

<para id="1394" r="1">- Je n'ai pas de fièvre, je n'ai pas de rhume.</para>

<para id="1395" r="1">Il souffle et se tourne pour regarder dehors.</para>

<para id="1396" r="1">- J'en sais rien, oui, peut-être que c'est le contre-coup de la
distro, on est toujours un peu fatigué à la fin.</para>

<para id="1397" r="2">- Mais franchement c'est fou, on dirait vraiment que c'est lié
spécifiquement au bracelet, on dirait que c'est lui qui provoque tout.</para>

<para id="1398" r="1">- Et ça peut pas être cette fille ? Peut-être que t'es amoureux
d'elle, peut-être que le bracelet reste la seule chose qui te lie à
elle, je sais pas...</para>

<para id="1399" r="2">- Non, je ne suis pas amoureux, je suis curieux de la revoir,
mais pas amoureux, faut pas exagérer, je ne l'ai vue que quelques minutes.</para>

<para id="1400" r="2">- Ça peut suffire, peut-être que tu as mal vécu ta séparation
avec Virginie, peut-être que c'est un tout, le fait que tu ne sois pas
avec Virginie, que tu sois fatigué à cause du travail, peut-être un
peu malade, peut-être faible psychologiquement... Mais tu ne devrais
pas te laisser aller. Tu devrais vraiment virer ce truc, c'est
n'importe quoi, va donc le balancer dans la mer que tu t'en
débarrasses ! Après tu devras bien faire sans.</para>

<para id="1401" r="1">Je sais bien que c'est ce que je devrais faire.</para>

<para id="1402" r="1">- Tu as sans doute raison... Mais...</para>

<para id="1403" r="1">Il se penche vers moi pour me prendre le poignet et regarder le
bracelet.</para>

<para id="1404" r="1">- Bien sûr que j'ai raison, et si tu continues à nous embêter
avec cela, je peux te dire que je vais te le balancer moi-même ton
machin !</para>

<para id="1405" r="1">Rien que de me l'imaginer j'ai un frisson dans le dos.</para>

<para id="1406" r="1">- Non, non, il faut que ce soit moi qui le fasse, sinon je vais
péter un boulon. Mais je vais le faire.</para>

<para id="1407" r="2">Nous restons silencieux un moment, j'ai l'impression que je lui
fais pitié... Il brise finalement le silence.</para>

<para id="1408" r="1">- Les autres dorment ?</para>

<para id="1409" r="1">Je relève la tête pour le regarder dans les yeux, comme pour
dire plus de choses.</para>

<para id="1410" r="1">- Je ne sais pas, ça fait un petit moment que je suis debout. Je
suis allé faire un tour dehors prendre l'air.</para>

<para id="1411" r="1">Les autres ne dormaient pas, ou pas tous. Plus exactement seul
Amaury menaçait quiconque tentant de le sortir du lit à une heure
aussi indue de diverses représailles. Et puis finalement déjeuner pour
tout le monde et programme de la journée.</para>

<para id="1412" r="1">- Je propose pour commencer une petite balade sur la digue
jusqu'au phare des Baleines. Après on revient manger ici, de toute
façon il est déjà tard, puis s'il fait beau on peut prendre les pistes
cyclables en rollers, elles sont pas trop mal et traversent les
marais, ça fait un tour sympa d'environ dix ou quinze bornes.</para>

<para id="1413" r="1">G.O. par Guillaume.</para>

<para id="1414" r="1">Amaury, qui est encore assis dans son duvet, tentant d'émerger
:</para>

<para id="1415" r="1">- Et la bite géante sur la plage ?</para>

<para id="1416" r="1">- Ah oui c'est vrai Amaury, ben on pourra la faire demain ?</para>

<para id="1417" r="1">- Ouais mais on peut quand même aller sur la plage ?</para>

<para id="1418" r="1">Pixel tente un compromis :</para>

<para id="1419" r="1">- Bon on n'a qu'à faire la balade jusqu'au phare, et puis après
déjeuner on voit en fonction du temps si on fait plage ou roller, moi
je sors pas mes rollers si c'est mouillé, de toute façon.</para>

<para id="1420" r="1">Tout le monde semble d'accord.</para>

<para id="1421" r="1">Après le déjeuner chacun participe pour débarrasser la table,
puis nous partons faire une balade en direction de la digue où je suis
déjà passé ce matin. Je n'ai pas trop le coeur à quoi que ce soit, de
toute manière. Nous arrivons finalement jusqu'au phare au sommet
duquel nous décidons de monter. Il n'est pas extrêmement haut mais
comme le pays est plutôt plat, nous voyons assez loin malgré le temps
plutôt brumeux. Je n'aurais peut-être pas dû monter, une fois en haut
j'ai eu presque envie de sauter par-dessus. Sauter pour que cette
chose me laisse enfin. Je me demande si je ne suis pas en train de
perdre les pédales. Ce n'est pas vraiment mon truc le suicide. Est-ce
que ce serait ce bracelet qui me donne ces envies ?  Bordel je ne sais
plus si c'est moi qui pense ou un autre, ou autre chose !</para>

<para id="1422" r="1">Je m'évade un peu en regardant l'horizon. Amaury et Pixel ont
une conversation métaphysique sur la pente que cela ferait s'il y
avait une piste de ski entre le sommet du phare et une maison pas très
loin de sa base. Nous sommes assez haut pour sentir le vent
souffler. Mais il n'emporte rien de mes poids. Il ne fait que me
transir et nous redescendons alors que je commence à n'avoir vraiment
pas chaud. Retour à la maison par l'intérieur des terres, déjeuner,
des pâtes avec je ne sais plus vraiment quoi ; je ne mange presque rien
de toute façon. Je tente de dormir un peu ensuite, je réussis à
faire un somme d'une vingtaine de minutes au chaud sous deux ou trois
couvertures.</para>

<para id="1423" r="1">C'est encore un de ces sales rêves qui me réveille, toujours
comme si quelque chose m'observait, si ce bracelet voulait m'emporter.
Il y réussira, à force... Je commence à perdre la volonté de me
battre. Les autres n'attendant plus que moi, je ne poursuis pas ma
sieste, je me lève et nous partons pour la plage, décidant de laisser
le roller pour le lendemain.</para>

<para id="1424" r="2">Plage de la Conche, toujours la même. La marée descend, nous
entreprenons la construction d'un bassin de rétention, c'est à dire
pour le dire simplement de faire un trou alimenté par des canaux pour
drainer l'eau infiltrée dans le sable, et ainsi créer une sorte de
petit étang. Je file deux ou trois coups de pelle puis je vais plutôt
m'asseoir un peu plus loin, je n'ai pas vraiment l'envie de
m'amuser. La mer me tente un peu, je retire mon tee-shirt pour garder
juste mon maillot. Ma montre au poignet gauche, et le bracelet au
poignet droit, toujours. L'eau est froide. Les autres finissent leur
bassin de rétention et viennent aussi tester l'océan. C'est si froid
mais j'en oublie un peu le reste et parviens un instant à me détendre,
enfin. L'engourdissement en est presque agréable. Après une dizaine de
minutes tout le monde sort et nous repartons alors que le Soleil est
déjà couché depuis un petit moment. Le soir nous sommes tentés par un
plateau de fruits de mer à un restaurant. Douche pour tout le monde
puis direction Saint-Martin en voiture. Un peu la galère avant de
trouver un restaurant non complet ou avec des places en
non-fumeurs. Mais l'attente nous permet de faire le tour du port et
une balade dans la ville, qui se révèle des plus mortes en dehors des
alentours immédiats du port. Plateau de fruits de mer, je n'ai pas
vraiment d'appétit ; je goûte un peu tout mais ne mange pas
grand-chose. Ceci pour le plus grand bonheur de mon entourage en
famine permanente, enfin surtout Pixel.</para>

<para id="1425" r="1">Je ne fais pas attention à quelle heure nous rentrons, je suis
fatigué, épuisé, mais je sais aussi très bien que la nuit ne sera
qu'un autre ramassis de cauchemars. J'ai chaud ou froid je ne saurais
dire, les deux peut-être. Après quelques heures d'insomnies, je ne
sais pas combien, je ne regarde même pas ma montre pour m'en faire une
idée, je crois que je m'en moque, je décide d'aller faire un petit
tour dehors, prendre l'air, regarder les étoiles. Je m'habille sans
faire de bruit et sors pour marcher un peu. Il n'y a pas d'étoiles, le
ciel est couvert... Je marche en réalité plus qu'un peu et me dirige,
sans trop savoir pourquoi, vers la plage de la Conche, où nous sommes
allés hier et aujourd'hui. Nous nous y rendons habituellement en
voiture mais ce n'est pas si loin à pied finalement. Je m'assieds un
peu sur le sable. L'air est frais. Je soupire. Et puis, je ne sais pas
trop si c'est moi qui... Enfin, je me lève, et je marche vers
l'eau. Une vague recouvre mes chaussures. Elle est froide, mais c'est
comme si j'avais besoin de me retrouver là. Je continue à avancer,
j'ai de l'eau jusqu'à la taille. Je tiens mes bras hors de l'eau puis
enfin plonge le bracelet sous la surface, pour le glacer, pour le
noyer, pour l'oublier. J'avance, encore, jusqu'à devoir nager, je vais
doucement, en faisant une sorte de pseudo-brasse. J'oublie... Je ne
sais pas trop si j'ai nagé longtemps ou pas, loin... Je n'ai pas envie
de regarder derrière. Je m'arrête, je le sens de nouveau à mon bras,
presque encore plus froid que la mer. Je prends ma respiration, je
descends de quelques mètres sous l'eau. Je souffle, je m'enfonce en
même temps que l'air de mes poumons
s'échappe. Tranquillité... Enfin...  Tranquillité...</para>

<para id="1426" r="1">Le silence, le froid, la quiétude d'oublier.</para>

<para id="1427" r="1">Puis la panique, me réveillant presque d'un mauvais rêve. Je
réalise que je suis descendu très profondément sous l'eau, cela siffle
dans mes oreilles, j'ai besoin d'air. J'ai froid. J'essaie de
remonter, mais je n'ai plus d'air et ne peux retenir le réflexe de
reprendre ma respiration. Une brûlure envahit mes poumons, je commence
à tousser, et je comprends que je ne contrôle plus rien, que l'eau a
rempli mes poumons, et que je ne peux qu'accepter les derniers
soubresauts spasmodiques de mon corps. Il parait que l'on se noie un
peu moins vite dans l'eau salée que dans l'eau douce. Quatre minutes
je crois... Je t'aimais bien, corps, tu n'étais pas parfait mais je
t'aimais bien. Je crois que je ne t'aurais changé pour rien au
monde... Pardon pour tout ce que je n'ai pas fait, pardon de partir
alors qu'enfin quelque chose arrivait... La vie est étrange
parfois...</para>

</chapter>

<chapter>
   <mark>Thomas</mark>
  <title id="190" r="1">Repos</title>
<para id="191" r="1">Mercredi 20 août 2003, 11 heures 40, salle de réunion. Jean-Luc
se chargea d'énumérer les documents :</para>

<para id="192" r="2">- Récapitulons, les médecins diagnostiquent une
heure de mort voisine de 16 heures. Pour l'instant aucun témoignage
d'une visite à cette heure-là. La dernière personne sur les lieux
était la mère de Thomas, qui est partie vers 11 heures du matin, et la
dernière personne ayant vue Seth est Thomas, le matin, vers 8 heures,
quand il a quitté son domicile. Seth a passé la nuit avec lui, et
elle revenait la veille de deux semaines de vacances dans les
Alpes. D'après Thomas, elle est revenue en train. Toutefois si c'est
le cas elle ne voyageait pas avec un billet à son nom, aucun billet de
SNCF n'a été vendu au nom de Seth Imah ou divers anagrammes dans les
six derniers mois. Avant ces vacances Thomas la trouvait fatiguée, et
cela depuis plusieurs mois.</para>

<para id="193" r="1">Thomas manqua de se brûler en cessant de boire son café pour
confirmer :</para>

<para id="194" r="1">- Depuis le début de l'année elle allait de moins en moins bien,
oui.</para>

<para id="195" r="1">Stéphane, assis à côté de lui, l'interrogea :</para>

<para id="196" r="1">- Elle était malade ?</para>

<para id="197" r="1">Thomas répondit en regardant fixement son café, d'une voix
rêveuse :</para>

<para id="198" r="1">- Je ne crois pas, mais elle refusait ne serait-ce que le
simple fait que je mentionne la visite d'un médecin.</para>

<para id="199" r="2">Stéphane laissa porter son regard dans le vide :</para>

<para id="200" r="1">- Étrange...</para>

<para id="201" r="1">Jean-Luc reprit :</para>

<para id="202" r="1">- Peut-être, mais il se trouve qu'elle n'est pas morte de
maladie, mais assassinée. Alors euh, le fait qu'elle soit... qu'elle
était malade... Enfin elle était peut-être malade et c'était peut-être
important, mais ça n'explique pas qui l'a tuée et pourquoi.</para>

<para id="203" r="1">Jean-Luc s'énerva passablement, il s'énervait toujours de ne pas
trouver ses mots :</para>

<para id="204" r="1">- Bref, il faut rajouter que Seth Imah est complètement inconnue
des services de renseignements, pas plus les photos que les empreintes
n'ont donné quoi que ce soit. Tu aurais d'autres photos, d'ailleurs
?</para>

<para id="205" r="2">- Elle n'aimait pas les photos, ne supportait pas ça, je ne suis
même pas sûr d'avoir une seule photo de nous deux. Elle les jetait
quand elle trouvait une photo d'elle.</para>

<para id="206" r="2">- Oui, on a même dû utiliser une de celles prises à la morgue,
celle que tu nous a donnée n'était vraiment pas géniale... Tu dis
l'avoir rencontrée il y a quatre ans, fin de l'été 1999.</para>

<para id="207" r="2">Stéphane s'aperçut avec étonnement que ses critiques sur le
manque d'initiative de Jean-Luc avait porté leurs fruits. Thomas lui
aussi fut étonné que Jean-Luc menât la discussion, il se dit que le
petit Jean-Luc grandissait ; c'était le plus jeune, en effet, n'ayant
intégré le SRPJ que six mois auparavant, et il n'avait que vingt-deux
ans. Thomas lui répondit :</para>

<para id="208" r="1">- Oui, elle était orpheline, et venait de Nancy. Je sais qu'elle
a aussi séjourné à Grenoble, et auparavant dans un petit village dans
les Alpes, je ne me rappelle pas du nom.</para>

<para id="209" r="1">Stéphane compléta :</para>

<para id="210" r="1">- De plus elle ne travaillait pas, et restait très discrète sur
ses amis, en gros tu ne savais pas grand chose de sa vie.</para>

<para id="211" r="1">Thomas retint un soupir avant de répondre :</para>

<para id="212" r="1">- Non.</para>

<para id="213" r="1">Jean-Luc se permit un commentaire :</para>

<para id="214" r="1">- Perso moi je cherche toujours un minimum d'info sur mes
copines, mais bon, je suis peut-être un peu parano.</para>

<para id="215" r="2">Stéphane le regarda avec un regard noir, Jean-Luc le vit et fit
un "Quoi ?" silencieux en écartant les mains et en haussant les
épaules. Thomas n'y prêta pas attention :</para>

<para id="216" r="2">- C'est vrai que je n'ai jamais regardé, mais de quoi
aurais-je dû me méfier ? Elle était si gentille, si simple, si sans
histoires...</para>

<para id="217" r="1">Jean-Luc reprit la suite :</para>

<para id="218" r="2">- Enfin passons, apparemment cette affaire est plus compliquée
que ce qu'on aurait cru. Le commissaire dit qu'il aimerait quand même
qu'on ne traine pas là-dessus, parce que comme il le dit un meurtre
dans une bourgade huppée où les précédents soucis se ramenaient à un
chien perdu ou écrasé, ça fait tache d'huile. C'est peut-être un
ancien voyou du coin, on pourrait regarder qui Thomas a mis derrière les
barreaux et qui pourrait s'être vengé. Il faudrait aussi interroger
toutes les personnes susceptibles d'avoir vu Seth ou d'avoir vu
quelque chose, les gares, les stations de métro. Et ça serait bien
qu'on trouve le nom de ce village où elle était en vacances, dans les
Alpes, là. Il nous faudrait aussi un peu plus d'info sur elle, pour
l'instant c'est assez maigre. Le commissaire m'a dit qu'il sera en
vacances à partir de la semaine prochaine pour deux semaines, et il m'a
bien fait comprendre qu'il n'aimerait pas que le procureur le dérange
trop souvent. En gros il voudrait qu'on ait une piste sérieuse d'ici à
la fin de la semaine.</para>

<para id="219" r="1">Stéphane prit la parole, s'adressant à Thomas, d'une voix calme
et posée qui contrasta avec le débit rapide et haché de Jean-Luc, sans
doute un peu stressé de mener la discussion.</para>

<para id="220" r="1">- Tu n'as vraiment aucune idée de qui pourrait lui vouloir du
mal ?</para>

<para id="221" r="2">Thomas resta plus d'une minute sans rien dire, le regard sur
Stéphane, à tel point que ses deux collègues en furent gênés. Puis il
répondit en levant les deux mains :</para>

<para id="222" r="1">- J'ai aucune idée, non, et je m'aperçois que je ne savais
presque rien d'elle, presque rien...</para>

<para id="223" r="1">- Tu avais parlé de sa nourrice.</para>

<para id="224" r="1">- Oui, mais... Elle est décédée, en tous cas c'est ce que Seth
disait.</para>

<para id="225" r="1">- Mais tu n'avais pas son nom ?</para>

<para id="226" r="1">- Non, je ne crois pas que Seth me l'ait dit, ou alors je l'ai
oublié.</para>

<para id="227" r="1">Les trois hommes restèrent silencieux un moment, se demandant
sans doute par où commencer. Jean-Luc et Stéphane espéraient bien
quelques indices de la part de Thomas, mais celui-ci n'en avait pas,
ou n'en donnait pas. Devaient-ils conseiller au commissaire de mettre
Thomas en vacances, ou l'éloigner de l'affaire ? En avaient-ils le
droit, et puis le meurtre datait de la veille, comment pouvaient-ils
lui reprocher d'être ailleurs ou de ne pas faire d'effort ? Stéphane
lui proposa finalement de prendre un peu de repos :</para>

<para id="228" r="1">- Tu sais Thomas, je pense vraiment que tu devrais prendre au
moins un jour ou deux, ne serait-ce que pour passer ces moments
difficiles, et aussi mettre un peu d'ordre dans ta tête. Nous pendant
ce temps on dépouillera les trucs qu'on a, si ça se trouve ils
finiront par dénicher quelques chose aux RG.</para>

<para id="229" r="1">Jean-Luc approuva sur-le-champ, il avait depuis le début peur de
parler de cette histoire sans prendre le risque de blesser Thomas, de
le savoir un peu à l'écart lui semblait une très bonne idée :</para>

<para id="230" r="2">- Oui, Stéphane a raison, ça va être trop dur pour toi sinon,
prends quelques jours, passe ta peine.</para>

<para id="231" r="2">- Et quand tu reviendras nous aurons fait toutes les démarches
compliquées et difficiles pour l'autopsie et les tests, et tu auras les
idées plus claires sur le sujet, peut-être que des événements anodins
te reviendront et nous mettrons sur une piste.</para>

<para id="232" r="1">Thomas pouvait difficilement refuser, tout en sachant qu'il
n'avait qu'une envie, c'était bien celle de se retrouver seul :</para>

<para id="233" r="1">- Oui, vous avez raison, je vais prendre quelques jours.</para>

<para id="234" r="2">Stéphane et Jean-Luc eurent tous deux un soupir de soulagement,
Stéphane se leva :</para>

<para id="235" r="1">- Allons voir le commissaire, pour lui demander.</para>

<para id="236" r="1">Deux heures plus tard Stéphane déposait Thomas chez lui, plus
exactement chez sa mère, car le travail de relevés dans sa maison lui
en bloquerait l'accès pendant encore deux jours. Il ne se sentait
pourtant pas de rester deux jours entiers avec sa mère. Avant même de
la voir, il décida alors de partir dans leur maison en Normandie. Il
entra et parla de son intention à sa mère, en insistant bien qu'il
voulait rester seul, et qu'il était hors de question qu'elle vînt avec
lui.</para>

<para id="237" r="2">La Normandie, la mer. La route avait été bonne, il n'avait même
pas roulé vite, peut-être parce que les larmes l'empêchèrent
fréquemment de voir clair.</para>

<para id="238" r="2">Mais que savait-il d'elle, se demandait-il, assis sous l'ombre
à peine rafraîchissante du store, devant la petite maison familiale
donnant sur les deux cents mètres de plage rocailleuse ? Que savait-il
d'elle ? Que pouvait-il faire ? Tout était tellement
embrouillé. Comment éclaircir cette affaire ? Mais qu'y avait-il donc
à éclaircir ? Rien ! Il n'y avait rien !</para>

<para id="239" r="2">Il caressa doucement sa brûlure, au niveau des côtes. Elle le
faisait toujours souffrir, elle le ferait souffrir pour toujours, il
en avait peur.</para>

<para id="240" r="2">Thomas s'étira, reprit la canette de bière laissée sur la table,
s'enfonça dans sa chaise et posa les pieds sur la table. Il but une
gorgée. Il garda les yeux dans le vide. Que savait-il de la vie de
Seth ? Pas grand-chose... Mais qu'avait-il eu besoin de savoir, depuis
qu'il l'avait rencontrée, en ce mois de septembre 1999, quand il l'avait
prise en stop à Jouy-en-Josas, pour la mener devant les locaux un peu
perdus de Silicon Graphics ; et quand il l'avait recroisée, deux jours
plus tard, cherchant un appartement à louer en ville ? Emmanuelle
l'avait quittée trois ans plus tôt, trois longues années sans rien
d'autre qu'une nuit de temps en temps, comment pouvait-il résister à
Seth ? Comment pouvait-il résister à sa force, à sa volonté, à sa
beauté ? Il avait plié, pendant trois ans, n'avait été qu'un jouet, il
le savait ; il s'en moquait.</para>

<para id="241" r="1">Mais elle avait changé, cette année, perdant de sa force, de sa
volonté, voulant partir... Mais pourquoi donc avait-elle voulu partir
!</para>

<para id="242" r="2">Le téléphone dérangea Thomas. Ce n'était pas comme il s'y
attendait sa mère qui avait déjà appelé deux fois aujourd'hui, mais
Emmanuelle, justement, qui s'inquiétait pour lui. Il obtint finalement
l'aveu que c'était sa mère qui l'avait prévenue, mais l'idée de noyer
son chagrin dans ses bras ne le gênant pas, il ne lui en tint donc pas
rigueur. Il feignit, mais feignait-il vraiment, d'être déprimé, et
d'avoir besoin de parler. Emmanuelle accepta l'invitation pour le
week-end. Il remit à plus tard l'explication détaillée de son état, il
n'avait pas grand-chose à dire, de toute façon. Thomas voulait juste
faire l'amour avec elle, comme si le goût et l'odeur de Seth étaient
toujours sur sa peau, et qu'il devait s'en laver, s'en purifier, pour
oublier.</para>

<para id="243" r="2">C'était glauque, mal, immoral, il le savait, mais il était trop
faible, trop faible pour résister, trop faible pour garder la tête
haute. Il en voulait à Seth, même morte il lui en voulait
encore.</para>

<para id="244" r="1">Le vendredi il dut rentrer sur Paris pour diverses formalités
administratives relatives au futur enterrement de Seth. Il fit vite,
car il voulait repartir en Normandie, ne pas rester là, ne surtout pas
rester là, trop proche d'elle, comme si elle pouvait encore se
réveiller. Il en avait peur, en un sens, Seth était tellement
forte. Il passa tout de même à son travail, pour avoir quelques
nouvelles, pour savoir, pour y voir un peu plus clair, pour déterminer
que faire. Mais Jean-Luc et Stéphane n'avaient rien de plus. Ils
n'avaient trouvé aucun indice chez lui. L'autopsie n'avait rien
révélé, Seth était en parfait état de santé. Ils n'avaient même pas
fait l'amour cette dernière nuit. Thomas lui non plus n'avait aucune
information, mais rien d'étonnant, il n'avait même pas
cherché.</para>

<para id="245" r="2">Il décida ensuite d'aller tout de même dire bonjour à sa mère,
pour ne pas qu'elle s'inquiètât, et surtout il savait que si elle
apprenait qu'il était venu sur Paris sans passer la voir, ses
remontrances lui seraient bien plus difficiles à supporter que de
simplement la voir cinq minutes le jour même. Il manqua d'écraser un
gamin qui traversait la route avec son vélo juste en face de chez
lui. Il n'eut même pas le temps de s'excuser, le marmot prit la poudre
d'escampette sans attendre son reste, sans doute dérangé dans quelque
planification de bêtises.</para>

<para id="246" r="1">Sa mère n'était pas là, mais toutes les zones délimitées par les
enquêteurs étaient par contre encore bien présentes, et il renonça
finalement à rentrer chez lui. Il ne resta que dix minutes, le temps
de boire un verre d'eau fraîche et de laisser un mot à sa mère. Il ne
voulait pas l'appeler, il était hors de question qu'il allât prendre
le thé chez une quelconque amie de sa mère.</para>

<para id="247" r="1">Il se décida à repartir pour la Normandie, il redérangea le même
gamin en vélo devant le portail, sans doute était-il en fait intrigué
par cette histoire de police. Pour une fois qu'il se passait quelque
chose dans le coin, rien de bien surprenant.</para>

<para id="248" r="2">Cette fois-ci il roula vite, trop vite, sans doute pensait-il
pouvoir un instant laisser le passé derrière, emporté par le
vent. Mais c'était trop tard et il le savait. Qu'allait-il se passer,
maintenant ? Il aurait voulu mourir peut-être, mais il était trop
lâche pour ça, bien trop lâche. Il était trop lâche pour tout. Il
n'était qu'une loque. Il se demandait même comment il avait réussi à
entrer dans la police. Il fallait des hommes intègres et droits, des
hommes forts. Des hommes comme Stéphane. Il ne l'était pas, ne l'avait
jamais été.</para>

<para id="249" r="1">Seth ! Ah Seth ! Pourquoi ? Pourquoi ? Que s'était-il donc passé
? Qu'avais-tu donc fait ? Qui, mais qui avais-tu rencontré ? C'était
peut-être l'occasion de savoir, finalement. L'occasion de mettre de la
lumière sur quatre années d'un faux paradis.</para>

<para id="250" r="2">Il passa la soirée assis sur la plage de galets, à pleurer, à se
demander ce qu'allait être sa vie à présent. Il dîna à peine. Il
dormit peu et mal, comme toutes les nuits depuis lors.</para>

<para id="251" r="1">Il dormait pourtant quand Emmanuelle arriva, le
samedi matin. Elle s'en aperçut et s'excusa de l'avoir réveillé. Elle
n'avait pas pris de petit déjeuner, ils le prirent donc ensemble. Il
n'avait déjà plus d'appétit. Elle se contenta d'un café et de deux
biscuits périmés. Toujours autant focalisée sur son poids. Elle lui
demanda s'il allait bien, il répondit oui, puis non. Voilà longtemps
qu'il ne l'avait pas vue, un an, presque. La dernière fois qu'ils
s'étaient vus ils avaient fait l'amour, c'est ce qui le rendait
confiant qu'ils le feraient de nouveau cette fois-ci. Il avait trompé
Seth, oui, et après ? Combien d'amants avait-elle eu, elle, dans ses
escapades inconnues ?</para>

<para id="252" r="1">Pourtant Emmanuelle était beaucoup moins jolie que Seth, même si
son obsession de l'apparence physique la rendait belle, rendait son
corps attirant, peut-être plus que Seth encore, car elle en jouait, le
mettait en avant, dévoilait et suggérait ses formes. Mais Seth était
naturellement plus belle, plus pure, plus parfaite. On sentait bien
quelque chose de non naturel chez Emmanuelle, quelque chose de
travaillé, à grands coups de Gymnase Club et footing matinaux. Seth
était belle par nature, son corps était la définition même de la
beauté, sans qu'elle n'eut rien à faire. Seth était une déesse, et
aucune femme ne pouvait être comparée à elle.</para>

<para id="253" r="1">Mais il était tout de même en érection en buvant son thé, en
s'imaginant déjà Emmanuelle presque nue allongée les jambes écartées
sur la table.</para>

<para id="254" r="1">Ils parlaient de choses sans importance, des diverses fois où
ils s'étaient chamaillés quand ils sortaient ensemble, de ce que
chacun avait fait dans l'année, ou presque, écoulée depuis leur
dernière rencontre. Elle le fit rire, il toussa, manqua de
s'étouffer. Sa brûlure lui fit mal.</para>

<para id="255" r="1">Sa brûlure ! Son érection passa. Sa brûlure. Il ne pouvait pas
la montrer. Qu'allait-il expliquer ? Elle n'était pas encore
guérie. Devait-il renoncer à Emmanuelle ? Dans le noir peut-être ?
Peut-être juste cette nuit ? Ou alors rester habillé, juste là, juste
par derrière sur la table en lui levant sa jupe ? Son érection
revint. Mais elle voudrait le voir nu, elle avait toujours voulu le
voir nu, voir son corps musclé, ses pectoraux se contracter... Ah !
devait-il vraiment oublier cette idée ?... Son érection passa. Ils
parlèrent d'aller se promener sur la plage.</para>

<para id="256" r="2">Elle se leva pour débarrasser, il vit ses seins quand elle se
pencha pour emporter sa tasse vide. Plus de deux semaines qu'il
n'avait fait l'amour, non il ne pourrait pas résister. Un bandage ! 
Bien sûr, un bandage, une blessure à son travail, un voyou qui lui
donne un coup de couteau ! Il alla sur-le-champ dans la salle de bains,
trouva une bande et, après avoir regardé quelques secondes dans la
glace la brûlure sur son flanc gauche, où l'on distinguait presque la
forme d'une main, se l'enroula autour des côtes pour la rendre
invisible. Il ne dépassa qu'une petite marque sur son pectoral gauche,
sans doute le pouce.</para>

<para id="257" r="1">Il ne la trouva pas quand il revint. Elle était déjà sur le pas
de la porte. Quand elle le vit elle s'avança au dehors. Ah ! Trop tard
! Plus tard alors. Ils marchèrent plus d'une heure avant de
s'asseoir. Il faisait une chaleur torride, ils s'arrêtèrent à l'ombre
d'une immense pierre au-dessus d'une petite flaque d'eau qui avait
subsisté à la marée descendante.</para>

<para id="258" r="2">Ils parlèrent, enfin, de Seth. Il expliqua que leur relation
n'allait plus très bien, qu'elle voulait partir, que peut-être
avait-elle un amant, comme elle en avait eus tant, bien qu'il n'en sût
rien. Il lui dit qu'il était perdu, qu'il ne savait que faire. Il
avoua son désespoir face à son assassinat, qu'il aurait été plus
simple qu'elle partît, mais que maintenant elle serait avec lui pour
toujours, alors qu'il aurait voulu l'oublier à jamais.</para>

<para id="259" r="1">Thomas en oublia presque son objectif principal, mais quand il
tourna les yeux vers Emmanuelle, ses jambes nues le lui rappelèrent
instantanément. Il se tourna légèrement vers elle et posa sa main
gauche sur sa jambe, en remontant doucement. Elle l'arrêta
aussitôt :</para>

<para id="260" r="1">- Non Thomas, non... Je suis juste venue parce que tu n'allais
pas bien... C'est tout... Je...</para>

<para id="261" r="1">Thomas resta muet, pourtant, son décolleté, sa courte jupe... Il
ne dit rien, il posa simplement sa tête sur les genoux
d'Emmanuelle. Elle lui caressa les cheveux.</para>

<para id="262" r="1">- Je sais que tu dois être perdu, Thomas. Apparememnt ça a l'air
tellement compliqué, le fait qu'elle disparaisse alors même que vous
alliez vous séparer... Mais pourquoi as-tu accepté de faire cette
enquête ?</para>

<para id="263" r="1">Thomas parut géné, et l'envie montante en s'imaginant le
sexe d'Emmanuelle si près disparut, il se redressa.</para>

<para id="264" r="2">- C'était quand même mon amie, et je suis l'un de ceux qui devait le
mieux la connaître, et puis c'est mon métier, je ne dois pas y mettre
de considérations personnelles.</para>

<para id="265" r="1">Il se redressa, Emmanuelle tira tant qu'elle le put sur sa jupe
comme pour la faire arriver jusqu'à ses genoux, alors qu'elle ne
dépassait pas mi-cuisse. Elle regretta de s'être habillée ainsi.</para>

<para id="266" r="2">- Oui mais c'est tout de même difficile, il pourrait donner
l'affaire à un de tes collègues et juste te consulter pour les
choses que tu sais sur Seth ?</para>

<para id="267" r="1">Thomas s'agaça :</para>

<para id="268" r="1">- Non c'est mieux comme ça... Bon, on rentre ?</para>

<para id="269" r="1">- Déjà ? On était bien là, il ne fait pas trop chaud.</para>

<para id="270" r="1">- Reste si tu veux, moi je rentre.</para>

<para id="271" r="1">- Bah non, si tu rentres je rentre aussi, je ne vais pas rester
toute seule ici...</para>

<para id="272" r="1">Thomas s'était déjà levé et avait pris la direction de la
maison. Emmanuelle remit maladroitement ses chaussures qu'elle avait
enlevées pour tremper ses pieds dans l'eau et le rejoint en
trottinant.</para>

<para id="273" r="1">- C'est parce que je ne veux pas faire l'amour avec toi que tu
es en colère ?</para>

<para id="274" r="1">Il ne pouvait pas dire oui, et il ne pouvait même pas dire
pourquoi ses questions l'énervaient aussi, alors il se contenta d'un
"non, non" vague. Ils marchèrent quelques temps en silence. Finalement
Emmanuelle avoua :</para>

<para id="275" r="1">- Tu sais ce n'est pas que je n'en ai pas envie, c'est juste que
ce n'est pas correct, et qu'on le regretterait sans doute.</para>

<para id="276" r="2">Elle connaissait les hommes, elle savait très bien que plus
encore leur envie de faire l'amour c'était de leur orgueil dont il
s'agissait, et que le fait de savoir que la fille mourait d'envie
suffisait à ne pas blesser cet orgueil. Et puis elle ne mentait pas
vraiment, de toute façon rares étaient les instants où elle n'avait
pas envie, juste que là, non, dans cette situation, c'était bien
au-delà de son seuil de tolérance morale. Il y a un presqu'un an,
quand elle avait fait l'amour avec lui, c'était surtout pour se
rassurer, pour se rassurer parce qu'elle avait quatre kilos de plus,
et surtout parce qu'elle était jalouse de Seth, jalouse de sa
beauté. Et cela avait été une petite victoire, une façon de reprendre
confiance, que de parvenir à séduire son homme, même si elle ne
trouvait plus grand chose d'attirant chez Thomas, hormis le fait qu'il
était bien bâti, bien équipé, et pas trop mauvais au lit.</para>

<para id="277" r="1">Ils rentrèrent et finirent la soirée dans un restaurant de la
ville voisine. Ils parlèrent de tout et de rien mais surtout pas de
Seth ni de leur relation passée, plutôt des amis communs qu'ils
avaient, les tracas de leur vie quotidienne, les multiples chagrins
d'amour d'Emmanuelle, qui n'en étaient pas vraiment.</para>

<para id="278" r="2">Emmanuelle dormit dans la chambre d'ami, et Thomas ne dormit
pas. Rien n'allait comme il voulait, l'image de Seth l'obnubilait, et
si par chance un instant il pensait à autre chose, un relent de sa
brûlure la ramenait à son esprit, et par-dessus tout il n'avait même
pas fait l'amour avec Emmanuelle. Il en rêva pourtant, dans les
quelques heures de sommeil qu'il fit enfin, alors que le jour se
levait. Il en rêva tellement que le matin il se masturba, alors qu'il
détestait faire ça. Mais il en avait assez de cette pression stupide,
de cette envie, de ce désespoir, de tous ces maux qui s'accumulaient
les uns sur les autres. Il avait envie de tout jeter, tout plaquer,
partir il ne savait où, ou mieux, perdre la mémoire, oublier tout
ça.</para>

<para id="279" r="1">Emmanuelle était sur la terrasse quand il descendit, levée
depuis plus de deux heures, elle lisait un livre à l'ombre du
store. Le voyant elle ferma son livre et se leva pour lui faire
la bise.</para>

<para id="280" r="1">- Ou la la ! lui dit-elle en remarquant la tête
qu'il faisait, tu n'as pas dû très bien dormir...</para>

<para id="281" r="1">- Non, effectivement, je ne me suis pas endormi avant 5 ou
6 heures du matin, mais je commence à m'habituer, c'est presque
toutes les nuits comme ça.</para>

<para id="282" r="1">Emmanuelle avait la même robe que la veille, mais elle avait
trouvé un haut un peu moins décolleté et un peu moins
transparent. Elle n'avait pas pris de douche, depuis qu'elle avait eu
ses premières rides elle faisait beaucoup plus attention à sa peau,
et, ayant oublié son savon ultra doux, elle avait préféré simplement
se débarbouiller plutôt que de prendre le risque d'amplifier encore
les effets inévitables de l'âge sur sa peau dont elle s'était vantée
pendant de longues années auprès de ses amants comme étant la plus
douce du monde. Elle n'osait plus, désormais, de peur qu'ils ne
découvrent les petites rides qui apparaissaient ça et là.</para>

<para id="283" r="1">- Tu devrais peut-être prendre des cachets pour dormir ?</para>

<para id="284" r="1">- Si vraiment mon sommeil ne revient pas, peut-être, oui.</para>

<para id="285" r="1">- Je n'ai pas commencé à préparer le petit-dej, je ne savais pas
à quelle heure tu allais te lever, par contre j'ai ouvert une boîte de
biscuits, j'avais trop faim.</para>

<para id="286" r="2">- Tu as bien fait. On peut aller chercher du pain frais à pied,
ce n'est pas tout près mais ça nous fera une petite marche.</para>

<para id="287" r="1">- Bonne idée, attend juste cinq minutes, je vais mettre mes
baskets parce qu'en sandales je vais encore me blesser les
pieds.</para>

<para id="288" r="2">Il était dix heures passées, ils partirent pour la ville voisine
à pied. La boulangerie la plus proche se trouvait à environ deux
kilomètres, ils mirent une bonne heure à faire l'aller-retour. Ils
aimaient le pain tous les deux, et une fois retournés à la maison de
Thomas, ils avaient déjà mangé une baguette et demie sur les trois
qu'ils avaient achetées, en plus des croissants et des pains au
chocolat.</para>

<para id="289" r="2">Emmanuelle voulut ne pas partir trop tard pour Paris, elle avait
un dîner le soir sur la Capitale, et les accès étaient souvent bouchés
de retour de week-end, même si c'était encore le mois août. Elle partit
vers 16 heures, après une courte baignade dans la Manche. Thomas, lui,
ne partit que vers 21 heures, voulant sans doute remettre au plus tard
son retour vers la réalité.</para>

<para id="290" r="1">Il dormit chez sa mère ; il aurait de toute façon du mal à
revenir chez lui avant la fin de l'instruction, sachant qu'à tout
moment une nouvelle piste pourrait demander la recherche d'indices
différents ; d'autant que chargé de l'enquête il lui incombait en
premier de minimiser ses interactions avec le lieu du crime.</para>

<para id="291" r="2">Il dormit mal et se leva tôt, pour une journée lugubre, Lundi 25
août 2003, enterrement de Seth dans le cimetière de Jouy-en-Josas. Il
y avait peu de monde, si peu, Thomas et sa mère, ainsi que deux amies
de celle-ci, qui devaient connaître vaguement Seth de vue, Stéphane et
Jean-Luc, et deux ou trois personnes qui devaient s'ennuyer au point
d'aller assister à l'inhumation de personnes qu'elles ne connaissaient
même pas. Thomas ne pleura pas, il resta livide et impassible,
espérant que l'âme de Seth irait voguer en d'autres lieux plutôt qu'à le
tourmenter.</para>

<para id="292" r="2">Ce lundi Thomas avait encore un jour de congé, et l'après-midi,
enfin, il réfléchit. Ce devait être la seule réelle fois où il
réfléchit vraiment depuis la mort de Seth, un peu plus en tout cas que
de se laisser porter par les événements et les coups du
sort. Peut-être finalement n'avait-il pas réfléchi non plus depuis
qu'il la connaissait, en ce qui la concernait tout du moins. Quatre
ans... Qui était-elle ? Elle ne travaillait pas, avait-elle jamais
travaillé ?  Toujours si discrète sur son passé... Elle lui avait dit
terminer des études de littérature...  Elle avait écrit,
dessiné. publié d'après ses dires dans quelques revues ésotériques de
par le monde dans une langue qu'il ne connaissait pas plus qu'il ne
comprenait, mais c'était avant qu'ils ne se connussent. Elle ne lui
avait jamais demandé de l'argent, il lui avait toutefois offert
beaucoup sans qu'elle lui retourne vraiment ses cadeaux. Elle lui
offrait sa tendresse, avait-il voulu plus ? Seth, mais qui était-elle
? Il ne le savait pas... Son passé, cette enquête serait peut-être
l'occasion pour lui de trouver son passé, de savoir de quelle ombre
elle était venue. Était-elle diabolique ?...</para>

</chapter>


<chapter>
<mark>Ylraw</mark>
<title id="1428" r="1">La Pierre Univers</title>

<para id="1429" r="1">"...Fais-en bon usage, mon frère..."</para>

<para id="1430" r="2">C'est un peu comme dans ces films où les gens se réveillent dans
le corps de quelqu'un d'autre avec le sentiment que ce n'est pas de leur
vie dont ils se souviennent. Un peu comme si on m'avait donné le rôle
à suivre et donné vie dans ce corps, étendu là sur la plage...</para>

<para id="1431" r="1">Il me faut quelques instants pour retracer ce qu'il s'est passé,
la mer, la noyade. Mes poumons me brûlent. J'ai dû être ramené par la
marée, je ne devais pas être si loin du bord, et ainsi je ne me suis
pas noyé. Peut-être que l'eau froide m'a mis en hypothermie, et que
cela m'a permis de tenir plus longtemps sans oxygène. Je me rappelle
avoir lu que certaines personnes, comme les skippers quand leur bateau
chavire, étaient restées plusieurs dizaines de minutes dans l'eau
froide et s'en étaient sorties, leurs corps étant passés dans une sorte
d'hibernation.</para>

<para id="1432" r="1">Mais quelle idée m'a pris ? Ça ne va vraiment pas, je me dis que
j'ai vraiment un problème, quel idiot, j'ai bien failli y passer pour
de bon !... Il a l'air de faire nuit, je ne sais pas trop quelle heure
il est. Je bouge difficilement et lentement jusqu'à m'agenouiller, la
tête posée sur mes mains au sol. J'ai mal partout. Je tousse, crache
des restes d'eau salée. J'essaie de voir l'heure à la faible lueur de
la nuit. 4 heures 23. Je respire par grandes inspirations, entre les
quintes de toux. Je regarde dans le vide, pendant plusieurs
minutes. Mais je me rends compte qu'en réalité je ne regarde pas
exactement dans le vide. Il y a devant moi un galet. Je ne sais pas
pourquoi je suis fixé dessus. Il n'a rien de particulier c'est juste
un galet de trois ou quatre centimètres, blanc, avec quelques traces
jaunâtres dessus. Je crois que si on devait choisir l'archétype d'une
pierre banale il ferait parfaitement l'affaire. Mais c'est difficile à
expliquer, j'ai l'impression d'être attiré, ou hypnotisé... C'est un
peu comme si la Terre entière était concentrée à l'intérieur. Comme
s'il rayonnait. Je reste à le regarder de longues minutes, à avoir
envie de le toucher sans l'oser.</para>

<para id="1433" r="2">Je reprends mes esprits en me demandant depuis quand je suis fan
de galets après la noyade. Je m'énerve un peu et me dis qu'il ne va pas
m'embêter longtemps et que je vais le balancer dans la mer, qu'il va
être content du voyage ! Je le prends dans ma main et me lève
brusquement en me préparant à le lancer mais je suis tout engourdi et
je me déséquilibre et tombe sur le côté. Je me laisse rouler pour me
retrouver allongé sur le sable, le galet dans ma main. J'ai une
sensation étrange. Mon mal passe. C'est un peu comme si toutes mes
courbatures, mon mal au crâne, mes brûlures dans les poumons, comme si
mon corps faisait une pause, ne sentait plus rien. Je reste ainsi,
interloqué, profitant de cet instant de satisfaction. Le vent frais
matinal chargé des parfums de la mer m'emporte dans quelques
rêves.</para>

<img>
<src>img/galet</src>
<caption id="1175" r="1">Dessin du galet</caption>
<index id="1176" r="1">Dessin du galet</index>
<scale>1</scale>
<label id="1177" r="1">galet</label>
</img>

<para id="1434" r="1">Je suis si bien, comme si je ne m'étais pas allongé depuis des
mois. J'en oublie mon galet que je garde dans ma main, le serrant si
fort que j'en ai presque mal. Le ciel s'est découvert, et les étoiles
rivalisent de plus belle avec la clarté de la Lune. Je suis sur le
point de m'endormir. Mais quelqu'un me sort brusquement de mon somme
:</para>

<para id="1435" r="1">- Bonjour. Bienvenue, je m'appelle Gaen.</para>

<para id="1436" r="1">Un jeune homme se trouve juste au-dessus de moi. Je me relève,
moins péniblement que tout à l'heure, ne sentant pas plus mes
courbatures que mon engourdissement. Il m'interroge :</para>

<para id="1437" r="1">- Depuis quand êtes-vous arrivé ?</para>

<para id="1438" r="1">Je ne comprends pas trop le sens de sa question, je me secoue un
peu pour retirer le sable, ce démon, dont je suis recouvert.</para>

<para id="1439" r="1">- Depuis quand je suis arrivé où ? Sur la plage ? Mais qui
êtes-vous, vous me connaissez ?</para>

<para id="1440" r="1">L'homme parait surpris de ma réponse, et semble se mettre sur
ses gardes. Il tente alors de me baragouiner un truc dans une langue
que je ne connais pas. Je commence à m'étirer en lui répondant.</para>

<para id="1441" r="1">- Mais ? Désolé mais je ne comprends rien à ce que vous me
dites. Vous devez faire erreur, je ne suis pas celui que vous
pensez. Mais vous attendiez quelqu'un pour être là en plein milieu de
la nuit sur la plage ?</para>

<para id="1442" r="1">Il hésite un instant.</para>

<para id="1443" r="1">- Oui, je vous ai suivi.</para>

<para id="1444" r="1">- Vous m'avez suivi ? Mais... Pourquoi ?</para>

<para id="1445" r="1">Il regarde hâtivement autour de lui, comme s'il avait peur de
quelque chose, il semble se fâcher, s'impatienter.</para>

<para id="1446" r="1">- D'abord, retirez votre bracelet.</para>

<para id="1447" r="1">Le bracelet ! Je l'avais complètement oublié. Il est toujours à
mon poignet droit. Je replie mon avant-bras pour le regarder. C'est un
peu comme si je ne le sentais plus, serait-il devenu inactif ?</para>

<para id="1448" r="1">- Mon bracelet... Oui mais, je ne peux pas l'enlever,
enfin... Je crois, mais... Vous l'avez déjà vu ? Vous savez ce que
c'est ?</para>

<para id="1449" r="1">Je ne sais plus trop à vrai dire, n'ayant plus cette sensation
de dépression, de mal, de migraine. Il me saisit le poignet pour le
retirer lui-même, je suis obligé de récupérer la pierre dans ma main
gauche. Il est curieux :</para>

<para id="1450" r="1">- Qu'est-ce que c'est ?</para>

<para id="1451" r="1">- Je ne sais pas, c'est une pierre que j'ai trouvée sur la
plage.</para>

<para id="1452" r="1">Il me regarde bizarrement alors que je le laisse m'ôter le
bracelet. Je perçois un sentiment étrange, comme un poids qui se
retire. Étrangement je me sens encore mieux, encore plus libre que je
ne l'étais tout à l'heure, allongé. J'ai du mal à percevoir la
situation, c'est un peu comme un rêve, comme un moment surnaturel,
illogique, moi, là, après cette quasi-noyade, ce jeune que je ne
connais pas, le bracelet, cette pierre...</para>

<para id="1453" r="1">- C'est étrange, habituellement j'avais une crise à ce
moment-là, je ne parvenais pas à le retirer. Comment avez-vous fait ? 
Vous savez comment il marche ? Vous êtes magicien ?</para>

<para id="1454" r="1">Il sourit et recule d'un pas avec le bracelet.</para>

<para id="1455" r="1">- Non. Je ne crois pas... Mais ne restons pas là, allons chez
moi, il est trop tard pour que je fasse machine arrière désormais, et
les autres risquent de vous trouver si nous restons là.</para>

<para id="1456" r="1">Tous ces mystères m'intriguent, de qui parle-t-il ?</para>

<para id="1457" r="1">- Mais à la fin qui êtes-vous ? C'est quoi ces histoires, et
pourquoi m'avez-vous suivi ? Et... ?</para>

<para id="1458" r="2">Il ne me répond pas et me fait simplement signe de le suivre. Je
ne sais pas trop si je dois le suivre ou ne pas lui faire
confiance. Je ne sais pas plus qui il est ; il n'a pas l'air d'être très
vieux, peut-être vingt-cinq ou trente ans. Quelque chose est bizarre
dans son apparence, comme s'il était trop parfait, trop beau, un peu
comme ces mannequins qu'on ne voit qu'en photo dans les magazines,
avec la peau de bébé et le corps parfaitement sculpté. Il doit mesurer
dans les un mètre quatre-vingts, plus grand que moi, blond-châtain ;
plutôt beau gosse, je pense que je craquerais si j'étais une
nana. Habillé de tissus blancs, légers, je me demande comment il ne
meurt pas de froid. Cependant moi aussi si je sens le froid je n'en
suis pas pour autant dérangé, comme si mes sensations n'étaient qu'une
information et plus vraiment une souffrance. Je suis d'ailleurs encore
mouillé, et devrais être transi avec la légère brise. Je ne sais pas
combien de temps je suis resté allongé sur la plage mais le vent ne
m'a pas complètement séché. En plus j'ai toujours du sable de partout,
je déteste le sable, c'est une vraie plaie, si seulement il pouvait
exister un monde sans sable...</para>

<para id="1459" r="1">- Vous venez ?</para>

<para id="1460" r="1">Voyant que je ne bougeais pas, il s'est arrêté pour me tirer de
mes rêvasseries. Je ne sais pas trop quoi faire et ne suis pas opposé
à l'idée de le suivre, si je pouvais trouver de quoi m'éclairer un peu
:</para>

<para id="1461" r="1">- Vous habitez loin ?</para>

<para id="1462" r="1">- J'habite à Saint-Clément. Je vais souvent près du phare, c'est
là que je vous ai vu pour la première fois il y a deux jours.</para>

<para id="1463" r="1">- Mais pourquoi vous me connaissez ?</para>

<para id="1464" r="1">Nous continuons la discussion en commençant à marcher en
direction de Saint-Clément.</para>

<para id="1465" r="1">- Je ne vous connais pas vraiment, on m'a juste parlé de vous,
et que... Mais vous ne m'avez pas répondu, depuis quand êtes vous
arrivé ?</para>

<para id="1466" r="1">Je me dis que peut-être cet homme est une sorte de clandestin ou
membre d'une mafia, une secte ou quelque chose d'équivalent et que le
bracelet est un moyen de reconnaissance, un objet qu'ils ne portent
que lors de réunions secrètes, le montrer au grand jour étant un
risque pour eux de se faire découvrir. La fille qui a perdu celui que
je possède doit aussi faire partie du même groupe que lui, et
apparemment certains doivent en avoir après moi pour les avoir mis en
danger. Mais comment a-t-il fait pour me le retirer ? Pourquoi est-ce
que je n'ai pas de crise de larmes, de mal à la tête ? Serais-je guéri
? C'est incompréhensible.</para>

<para id="1467" r="1">Il s'impatiente. Nous marchons toujours pour quitter la
plage.</para>

<para id="1468" r="1">- Alors ? Depuis quand êtes-vous là ?</para>

<para id="1469" r="1">Je ne sais pas s'il vaut mieux que je fasse le benêt ou plutôt
lui dire la vérité tout de suite. En entrant dans son jeu je pourrais
peut-être soutirer ou deviner ce qu'il se trame. D'un autre côté un
malentendu pourrait m'entraîner dans une histoire dans laquelle je
n'ai rien à faire. Et puis après tout je suis du monde Free Software,
les logiciels libres, et en conséquence je décide de ne pas faire de
cachotteries, rien ne sert de vivre si c'est pour tricher, les moyens
me donneront la fin.</para>

<para id="1470" r="1">- Je vais t'avouer un truc, ce bracelet il est pas à moi, je
l'ai trouvé après avoir couru à la poursuite de la nana à qui il
appartenait sans doute, sûrement une copine à toi, vous avez le même
look top model. Et depuis que je l'ai au poignet, j'ai plus ou moins
pété un câble pendant le temps où je ne pouvais plus le retirer,
jusqu'à ce que je me noie et que tu me retrouves allongé sur la plage
et que tu réussisses, je ne sais pas trop comment, à me le
retirer.</para>

<para id="1471" r="1">Il s'arrête pour me regarder, l'ai songeur.</para>

<para id="1472" r="1">- Vous l'auriez donc juste trouvé ? Ça pourrait expliquer
certaines choses, tout en en complexifiant d'autres. Mais maintenant
c'est moi qui vais avoir des ennuis si je me suis trompé à votre
égard... Hâtons-nous !</para>

<para id="1473" r="1">Alors il commence à trottiner, je le suis au même rythme. Les
lueurs du matin débutent à l'est. Le bougre accélère le pas,
décidément ils sont tous sprinteurs chez eux, entre lui et la fille !
Il n'habite en réalité pas très loin de la maison de la grand-mère de
Guillaume ; il faudra à ce sujet que j'y passe tout à l'heure pour ne
pas que lui et les autres ne s'inquiètent. Nous rentrons dans sa
demeure. La maison est plutôt austère, on dirait qu'elle n'a pas
changé de décoration depuis des siècles. J'ai toujours ma pierre dans
ma main, je ne sais pas vraiment pourquoi. Il dépose le bracelet sur
une commode. Il se tourne vers moi :</para>

<para id="1474" r="1">- Quel âge avez-vous ? Quel est votre premier souvenir ?</para>

<para id="1475" r="2">Ses questions me surprennent. Je ne prends pas vraiment le temps
de réfléchir avant de répondre. C'est un de mes défauts, à ce sujet, je
ne prends jamais le temps de réfléchir avant de répondre, m'en mordant
les doigts par la suite:</para>

<para id="1476" r="2">- 25, non, 26 ans. Mon premier souvenir, hum, je sais pas trop,
l'école maternelle, quand je ne voulais pas y aller. Ma grand-mère me
charriant dans la carriole pour aller faire le jardin ? Une tasse de
café bouillant que je me renverse dessus... Cette fille qui me sourit,
Je ne sais pas trop dans quel ordre, pourquoi ? Vous me testez
?</para>

<para id="1477" r="1">- Un peu, oui. J'avoue que je suis un peu perdu moi
aussi. Depuis quand avez-vous ce bracelet ?</para>

<para id="1478" r="1">- Tout juste un mois, pourquoi ?</para>

<para id="1479" r="1">- Juste pour vérifier. Tenez, asseyez-vous, je vais chercher de
quoi boire, quelque chose de chaud, vous devez être glacé après votre
baignade.</para>

<para id="1480" r="1">Il est bizarre tout de même. Il quitte la pièce pour aller dans
ce que je pense être la cuisine. Je tente de faire un inventaire de la
salle, rien d'étrange, uniquement des éléments raisonnablement
présents dans une vieille maison. Il revient dix minutes plus tard
avec deux chocolats chauds et des biscottes. Je me suis assis dans un
fauteuil entre-temps.</para>

<para id="1481" r="1">- Vous habitez ici depuis longtemps ?</para>

<para id="1482" r="1">Il semble hésiter.</para>

<para id="1483" r="1">- Euh non pas très longtemps, j'ai hérité cette maison de ma
grand-mère, j'y viens passer des vacances de temps en temps. J'aime ne
pas toucher les objets, pour la laisser telle que dans mes souvenirs
d'enfance.</para>

<para id="1484" r="1">- Et tes parents ?</para>

<para id="1485" r="1">Je ne sais pas trop si je dois le tutoyer ou le vouvoyer, il a
l'air jeune. Il hésite encore.</para>

<para id="1486" r="1">- Euh, je ne les ai pas connus, ils sont décédés dans un
accident de cal... de voiture alors que je n'avais que deux ans. Mais
buvez, tout refroidit vite par ici, la maison n'est pas beaucoup
chauffée.</para>

<para id="1487" r="1">De cal ? Il a voulu dire la marque de la voiture, sans
doute... Je prends la tasse de chocolat, elle est encore bien
chaude. Je n'en goûte qu'une petite gorgée, il ne m'inspire pas
confiance, je n'en avale qu'un tout petit peu. De la façon dont il
m'observe il a forcément mis un produit dedans, surtout qu'il n'en
boit même pas et qu'il ne dit pas un mot. Je comprends très vite que
c'est un produit pour m'endormir. Le peu que j'ai bu me rend déjà tout
engourdi et les yeux lourds. Je décide de faire semblant de
m'endormir. Mais le produit est fort et efficace et j'ai du mal à
résister. J'hésite même à me laisser aller, à dormir un petit
peu... Enfin, après tout ce temps...</para>


<para id="1488" r="1">Il s'approche, mon ventre se noue, j'ai peur, je n'ai qu'un
envie, c'est de partir en courant le plus loin possible. Je me
contrôle, j'attends de voir ce qu'il va faire, mais quand je ressens
le début d'une piqûre sur mon bras gauche, je réagis violemment et le
pousse avec mon autre bras et me dresse d'un coup, il est surpris et
se déstabilise en arrière. Je lâche ma pierre dans le mouvement. Je me
suis levé un peu vite j'ai la tête qui tourne un instant, mais
l'action et l'adrénaline aidant, je me reprends et mettant à profit, à
nouveau, mes cours de ju-jitsu, j'arrive à maintenir son déséquilibre
et à le prendre en étranglement par derrière. Je vois alors qu'il
essayait de me piquer avec une seringue, sûrement de quoi me faire
dormir pour de bon après le chocolat. Je n'hésite pas une seconde, je
me baisse avec lui toujours en étranglement, et rapidement je prends
la seringue et la lui plante bien fort dans les fesses, l'effet est
radical, et dans les trois secondes il est écroulé par terre,
endormi, tout du moins je l'espère, j'ai un peu peur d'un coup que ce
ne soit pas un simple somnifère, mais je suis rassuré après avoir
vérifié qu'il respire toujours calmement. Je commence à être un peu
énervé :</para>

<para id="1489" r="1">- Bon ça commence à bien faire ce bordel ! J'aimerais qu'on
m'explique avec des mots que je comprends qu'est-ce que c'est que
toutes ces salades !</para>

<para id="1490" r="1">Mais je me dis que c'est un peu tard pour les questions et que
j'aurais mieux fait de les lui poser plutôt que de
l'endormir. Toutefois cela aurait encore été un moyen de me faire
avoir à un jeu dont je ne maîtrise pas vraiment les règles. Il est
très bien là où il est, endormi, et j'ai ainsi un peu de temps devant
moi.</para>

<para id="1491" r="1">Le bracelet ! Je me sens de nouveau mal, j'ai besoin de le
mettre. Je le sens là, sur la commode. Non ! Ce n'est pas vrai, ça ne
va pas recommencer ! Non... Est-ce que c'est parce que je l'ai
endormi, est-ce que c'était bien lui qui était parvenu à le contrôler
? Dois-je le réveiller ?</para>

<para id="1492" r="1">C'est trop dur, je ne peux pas résister, et j'avance malgré moi
vers la commode... Non... Non ! Il me faut m'en débarrasser ! Il
aurait dû le jeter dans la mer, je n'aurais pas pu faire
autrement... Je m'appuie contre la commode, rassemblant un dernier
instant mes forces qui s'évanouissent face à lui, je le regarde
détruire mon esprit avec tant de facilité. Je me retourne une dernière
fois vers l'homme au sol, alors que mon esprit résiste un dernier
instant en cherchant une échappatoire. Mais je ne le vois pas lui, je
vois la pierre. Je vois la pierre que j'ai perdue en me
débattant. Dans un dernier effort je vais la ramasser. Je me
recroqueville à terre en la serrant pour oublier le bracelet. Le plus
incroyable c'est que ça a l'air de marcher, le mal s'efface. Je me
sens comme libéré, comme si la pierre calmait mon manque. Ah ! Je ne
comprends plus rien ! Est-ce que c'est moi qui perds la tête, qui
invente autant cette histoire de bracelet que de pierre magique
?</para>

<para id="1493" r="1">Mais vérité ou pas, après tout, si je me sens mieux en la
serrant dans ma main et que je peux me passer de ce bracelet, qu'il en
soit ainsi ! Ne serait-elle qu'une drogue de plus ? Une prison encore
plus forte que le bracelet ? Bah ! Qu'importe ! Prison pour prison je
préfère tenter le tout pour le tout.</para>

<para id="1494" r="1">M'étant rassuré sur ce point je réévalue la situation. Je
commence par chercher une corde ou une ficelle, quelque chose pour
l'attacher. J'essaie de faire vite tout de même de peur qu'il ne se
réveille, et renverse tous les tiroirs sur mon passage. Je ne trouve
rien et finalement c'est dans une sorte de débarras que je déniche du
fil en nylon, certainement destiné à la pêche. Je le saucissonne
sévère sur une chaise façon James Bond.</para>

<para id="1495" r="1">Je me dis que je trouverai peut-être quelque chose d'intéressant
en fouillant. Après tout suite à ce qu'il m'a fait j'ai bien le droit
de chercher quelques indices. Je trouve ses papiers, Gaen Buscat, né
le 12 décembre 1962. Eh bien ! Il ne fait pas ses quarante ans le
bougre. Pas de carte de crédit, pas de permis de conduire, mille cinq
cent euros en monnaie, je suis étonné par autant d'argent de poche !
J'hésite mais je ne les lui prends pas, même si je me dis que cela
pourrait valoir pour tous ces mystères. Rien de spécial dans la
cuisine, dans la chambre par contre je ne suis que partiellement
étonné de trouver un bracelet, du même genre que celui que j'avais. Il
y a donc bien plusieurs exemplaires ; sont-ils tous identiques ? Je ne
préfère pas le savoir... Rien d'autre, plus exactement rien qui
n'attire mon attention en tous cas. Pratiquement aucun document,
aucune photo de famille, aucun livre, magazine, pas de téléphone dans
la maison, pas d'agenda avec des numéros de téléphone ou des adresses,
rien...</para>

<para id="1496" r="1">On frappe à la porte !</para>

<para id="1497" r="1">Je suis surpris ! Que faire ? Je pense m'éclipser par le jardin
derrière. Pas le temps de tergiverser je me dirige rapidement vers
l'arrière de la maison, avant de quitter la pièce je lui jette un
dernier coup d'oeil, sur la commode... "Va en enfer, je me
débrouillerai sans toi désormais"... Je quitte la pièce et une fois
dans le jardin j'escalade le petit mur qui sépare le jardin de la
propriété voisine, encore un autre mur et me voilà dans une rue. Je
devrais partir mais je ne peux résister à l'idée de retourner
discrètement vers la maison pour voir si je peux espionner quelque
chose. Ne serait-ce qu'un voisin ou un ami qui n'a rien à voir avec
cette histoire ? Je me demande si je ne perds pas un peu le nord avec
tous ces événements qui se passent. Le temps de faire le tour pour
arriver à proximité de la maison, il est déjà trop tard, il semble que
le visiteur soit entré et ait libéré son camarade, la porte est
ouverte et je n'arrive à distinguer personne à l'intérieur.</para>

<para id="1498" r="1">- L'assassin revient toujours sur les lieux du crime,
paraît-il.</para>

<para id="1499" r="1">Je sursaute, un monsieur habillé en noir, barbu, un peu âgé, se
tient debout derrière moi.</para>

<para id="1500" r="1">- Ne craignez rien, je ne suis pas contre vous.</para>

<para id="1501" r="1">Je me recule d'un pas, hésite à partir en courant.</para>

<para id="1502" r="1">- Mouais, je commence à me méfier des gens qui ne sont pas contre
moi et qui tentent ensuite de m'endormir ou je ne sais quoi d'autre.</para>

<para id="1503" r="1">- Nous nous sommes de toute évidence trompés sur vous, mais
certains d'entre nous ont peur, je ne saurais trop vous conseiller de
partir et de vous faire oublier, à moins que vous vous sentiez de
taille ? L'organisation est puissante.</para>

<para id="1504" r="1">- Quelle organisation ? Qui sont ces gens, qui êtes-vous ?</para>

<para id="1505" r="1">- Malheureusement le temps manque. Tout va aller très vite
maintenant. Dans un premier temps il vous faut appréhender la
situation, pour cela je vous conseille d'aller trouver le marabout
nommé Etiola. Il doit en ce moment être en Afrique, au Sénégal plus
précisément. Si vous vous débrouillez bien et parvenez à le
rencontrer il vous mettra sous sa protection avant que la partie
adverse ne vous trouve. Sachez que la plupart sont contre vous,
méfiez-vous de tout le monde, mais peut-être que certains vous
viendront en aide. Je ne sais pas où est le Bien, pas plus que je sais
si je dois vous aider ou pas. Je ne sais pas non plus qui vous êtes,
vous n'êtes peut-être rien d'autre qu'un passant qui n'a pas eu de
chance, mais maintenant vous êtes un enjeu tout autre, alors partez au
plus vite.</para>

<para id="1506" r="1">Il sait, il sait sans doute beaucoup. Il pourrait répondre à
beaucoup de mes questions, je me rapproche de lui d'un pas.</para>

<para id="1507" r="1">- Mais,  c'est quoi ce délire ? Qui êtes-vous ? Ne pouvez-vous
pas juste me dire de quelle organisation il s'agit ?</para>

<para id="1508" r="1">Il recule en me faisant signe de partir de la main :</para>

<para id="1509" r="1">- Allez, partez, dépêchez-vous !</para>

<para id="1510" r="1">Le monsieur âgé se retourne et part d'un pas pressé dans la
rue. Je reste perplexe un instant, je ne sais pas trop quoi
faire. Peut-être aurais-je dû le suivre. Cette histoire de marabout en
plus du reste ne m'avance pas beaucoup, et qui sont ces autres, cette
organisation ? Je trouve que cela n'est qu'un ramassis de délires
invraisemblables ! L'Île de Ré aurait-elle une action spécifique sur
la santé mentale des gens ? Je commence à me le demander, entre moi et
mes folies et ces autres énergumènes. Je reprends le chemin de la
maison de la grand-mère de Guillaume, qui est toute proche, plein
d'interrogations.</para>

<para id="1511" r="1">Je rentre sans faire de bruit, me débarrasse de mes habits
trempés et pleins de sable et vais me rallonger un instant. Il est 7
heures 36. Que c'est bon de s'allonger là enfin sans ce satané
bracelet ! Je respire finalement. C'est comme si une nouvelle vie
était en moi, comme si je me réveillais d'un cauchemar de plusieurs
semaines. Je serre toujours la pierre dans ma main. Mais que faire
désormais ? Est-ce que je vais pouvoir me passer de cette pierre ?
Est-ce que ce n'est pas encore un tour de mon esprit ? Que peut bien
une vulgaire pierre ? Et ce bracelet ? Ne serais-je pas plutôt en
train de devenir complètement fou ? Et est-ce que cette histoire de
personnes qui me cherchent et me veulent je ne sais quoi est sérieuse
? Et comment pourrais-je trouver un marabout qui s'appelle... Comment
déjà ? Je m'aperçois que je ne me rappelle plus de son nom. Je suis
dépité de ne jamais avoir eu la mémoire des noms. Je me rappelle
simplement que c'est un nom qui se termine par "A", "Emaya", "Eroya" ?
C'est vraiment bête ! Enfin j'espère qu'il me reviendra. D'après
l'homme de ce matin ils sont à mes trousses, mais je suis conscient
que c'est complètement dément de partir en Afrique pour trouver un
seul homme, c'est impossible ! Mais j'ai deux semaines de vacances, et
je pourrais bien tenter d'aller retrouver cet homme-là, de toutes les
façons les choses ne tournent plus comme avant, le bracelet, la
noyade, toutes ces histoires, il y a quelque chose de changé. Mais ce
n'est pas pour autant une raison de faire n'importe quoi ! Je tente de
me calmer, respirer, raisonner un peu, de reprendre mes esprits et
d'oublier ces histoires. Je m'endors finalement en remuant toutes mes
aventures dans ma tête, et en serrant la pierre dans la main. Ma nuit
est agitée de quelques rêves des plus incroyables, de science-fiction,
de civilisations qui se détruisent les unes les autres, de systèmes
planétaires et autres choses complètement folles...</para>

<para id="1512" r="1">Mais je me suis couché alors qu'il était déjà tard et je ne
profite que d'une bonne heure et demie de sommeil jusqu'à 9 heures 10
environ, heure à laquelle je me réveille de nouveau. Je ne suis pas
vraiment reposé, mais mon état de stress m'empêche de m'endormir
profondément. Je reste plein de questions sur ces histoires, sur le
fait que ce ne sont peut-être que des anecdotes indépendantes et pas
une suite logique. La courte nuit ne m'a pas vraiment porté conseil,
et je ne sais que penser de mon aventure nocturne. Qui sont ces gens ? 
Que me veulent-ils ? Qui leur a parlé de moi ? Il faudrait peut-être
que je rentre à Paris, j'aurai sûrement plus de matière à trouver des
informations. Quoique s'ils me suivent vraiment je devrais en
rencontrer de nouveaux dans peu de temps. Je tente de me convaincre
que tout cela n'est qu'une histoire farfelue, qu'il ne va rien se
passer, que je vais passer mon week-end tranquillement ici, et ensuite
de bonnes vacances chez mes parents pour me reposer et
récupérer... Avant de tenter de me rendormir, je pense tout de même à
jeter un coup d'oeil à mon téléphone mobile, qui clignote dans mon sac
à côté du lit.</para>

<para id="1513" r="2">J'ai un message, c'est Fabrice. Pendant mon week-end ici à l'Île
de Ré je lui ai prêté mon appartement à Paris, car il devait y passer
quelques jours pour assister à des conférences et profiter un peu de
la Capitale par la même occasion. Une amie à moi possède un double de
mes clés et les lui avait passées pour son séjour. Ce matin, enfin,
hier matin plus exactement, le message datant de la veille au soir,
alors qu'il rentrait de sa conférence, il a découvert que quelqu'un
était passé chez moi. La porte n'ayant pas été forcée, il a pensé que
ce devait être quelqu'un avec les clés, peut-être même moi, si j'étais
rentré en urgence. Il semblait cependant que l'individu cherchait
quelque chose, pas mal de choses ayant été déplacées, donnant
l'impression que la personne, ou les personnes, avait fouillé
l'appartement. Il ne m'en a pas dit beaucoup plus dans son message, me
conseillant simplement de le rappeler si nécessaire. Il ne s'est pas
plus inquiété car il n'y avait pas de signe d'effraction et rien ne
semblait avoir été dérobé. Voilà qui change considérablement la donne
et l'hypothèse d'une manigance dont je suis la victime reprend
subitement sacrément du poil de la bête. Il ne me faut que quelques
minutes pour décider de partir pour Paris le plus vite possible. Si le
cambriolage a eu lieu la veille, rien ne presse plus dorénavant, mais
je ne peux me convaincre d'attendre la fin du week-end.</para>

<para id="1514" r="1">Je prépare deux ou trois affaires discrètement dans mon petit
sac à dos, prends mes papiers, une veste légère et une chemise
chaude. Je vais ensuite doucement dans la chambre de Guillaume. Je le
secoue doucement :</para>

<para id="1515" r="1">- Guillaume... Guillaume ?</para>

<para id="1516" r="1">Il ronchonne en clignant des yeux.</para>

<para id="1517" r="1">- Arrrr. Mais quelle heure il est ? Il est tôt, non ? Qu'est-ce
qu'il y a ? Tu vas pas bien ?... Il y a un problème ?</para>

<para id="1518" r="1">- Tout va bien, t'inquiète pas, c'est juste pour te dire que je
dois partir, il faut que je rentre sur Paris, j'ai eu un coup de fil,
il semblerait que l'on m'ait cambriolé. Je te laisse mon gros sac,
est-ce que tu pourras le ramener à Paris ?</para>

<para id="1519" r="1">Il se réveille un peu plus et se met sur le côté :</para>

<para id="1520" r="1">- Cambriolé, mais qui te l'a dit, mais tu rentres comment ? Tu
pars où, là ? Et quelle heure est-il ?</para>

<para id="1521" r="1">Je me relève et me prépare à partir :</para>

<para id="1522" r="1">- En train, je vais faire du stop jusqu'à la gare.</para>

<para id="1523" r="1">- Du stop, mais il est tôt, non ? Tu ne veux pas plutôt que je
t'emmène ?</para>

<para id="1524" r="1">- Non non, ne t'inquiète pas, je t'appellerai si vraiment je ne
trouve personne pour m'emmener.</para>

<para id="1525" r="1">- Tu es bien sûr que ça va bien ? Tu n'es plus malade ? Tu es
sûr que c'est prudent, et ton bracelet ?</para>

<para id="1526" r="1">- Je ne l'ai plus.</para>

<para id="1527" r="1">Je lui montre mon poignet sans le bracelet.</para>

<para id="1528" r="1">- Hein ? Mais tu l'as enlevé quand, comment ?</para>

<para id="1529" r="1">- J'ai pas le temps là, je te raconterai tout ça un peu plus tard,
c'est juste pour te dire que je dois partir, et savoir si tu pouvais
ramener mon sac à Paris ?</para>

<para id="1530" r="1">- Oui si tu veux, mais tu voudrais vraiment pas m'expliquer
là ?</para>

<para id="1531" r="1">- Non je n'ai pas le temps, j'y vais, bye. Dis au revoir aux
autres de ma part.</para>

<para id="1532" r="2">Je sors de la chambre en lui faisant un signe de la main puis
quitte directement la maison. Il fait frais mais sans plus ; j'ai
l'impression de recommencer à sentir un peu mieux le chaud et le
froid. J'ai un peu menti à Guillaume en disant que je n'avais pas le
temps, sachant que je vais sûrement marcher un petit moment avant que
quelqu'un me prenne en stop pour quitter l'Île. Mais je ne voulais pas
passer trop de temps à expliquer, je suis trop ennuyé par cette
histoire, et je voudrais déjà être à Paris. Je ne sais toujours pas
précisément que croire, entre les personnes que j'ai rencontrées cette
nuit, le bracelet, ce cambriolage... Mais il est évident que je suis
attiré, que j'ai envie qu'il y ait une aventure, un mystère, quelque
chose qui sorte de l'ordinaire. J'ai ces envies, envie d'y croire,
envie de ne pas rester cet anonyme, envie qu'il y ait plus que la
plate monotonie quotidienne, que le monde réel soit caché à mes yeux
et qu'il me faille le découvrir. Je crois que si je pouvais provoquer
les choses je le ferais...</para>

<day id="1533" r="1">Mercredi 4 décembre 2002</day>

<para id="1534" r="1">Environ deux heures de marche et sûrement huit ou neuf
kilomètres plus tard me font relativiser mon entrain, et l'envie de
faire demi-tour s'amplifie. Si Fabrice m'a dit que rien ne semblait
avoir disparu, et que la porte n'était pas forcée, ce n'était
peut-être pas si grave. Après tout ce n'est éventuellement que le
propriétaire; il a lui aussi j'imagine un double des clés et il peut
être passé pour une raison que j'ignore. C'est dans ce climat
d'incertitude qu'une voiture s'arrêtant me tire de mes
interrogations. Une R5 se place à ma hauteur pour me proposer de me
prendre en stop.</para>

<para id="1535" r="1">- Bonjour, vous allez jusqu'où ?</para>

<para id="1536" r="1">- Euh, à la gare de La Rochelle.</para>

<para id="1537" r="1">- Ah, c'est que je ne quitte pas l'Île moi, mais je peux
vous déposer au début du pont, peut-être que de là ce sera plus facile
pour vous de trouver une voiture qui vous emmène à La Rochelle.</para>

<para id="1538" r="1">- Parfait, c'est très gentil à vous.</para>

<para id="1539" r="1">Je monte dans la voiture, c'est une femme pas très âgée, avec
une gamine assise derrière, qui doit avoir dans les quatre ou cinq
ans, mais je n'ai jamais su trouver avec précision l'âge des
enfants.</para>

<para id="1540" r="1">- Comment ça se fait que vous alliez à pied à La Rochelle de si
bon matin ?</para>

<para id="1541" r="1">- J'ai eu un coup de fil ce matin, je dois rentrer chez moi au
plus vite, et, euh, nous n'avions pas de voiture sur l'Île, c'était
les parents d'un copain qui nous avaient déposés pour le
week-end.</para>

<para id="1542" r="1">Je n'aime pas mentir ! Mais trop tard je n'ai pu m'empêcher
d'inventer quelque chose. Un jour je finirai bien par en retirer des
problèmes.</para>

<para id="1543" r="1">- Ah, ça ne doit pas être très gai sans voiture par cette
saison, il n'y a pas grand-chose à faire.</para>

<para id="1544" r="1">- Oh, nous ne sommes là que pour le week-end, et puis nous avons
des vélos.</para>

<para id="1545" r="1">Encore un mensonge, décidément je raconte n'importe quoi !</para>

<para id="1546" r="1">- Et ce coup de fil qui vous fait partir précipitamment, rien de
grave j'espère ?</para>

<para id="1547" r="1">- Euh, pas très grave non, enfin je ne sais pas vraiment, un ami pense
que je me suis peut-être fait cambrioler.</para>

<para id="1548" r="1">- Oh, c'est bête de se faire gâcher ses vacances par une chose
pareille !</para>

<para id="1549" r="1">- Je suis bien d'accord, j'espère simplement qu'il se trompe ou
que rien n'a été dérobé.</para>

<para id="1550" r="1">- J'espère pour vous, décidément nous ne sommes plus tranquilles
nulle part de nos jours...</para>

<para id="1551" r="1">Enfin bref je m'enlise pendant bien quarante minutes à raconter
des histoires ou des banalités sur ce que je fais, où j'habite et tout
le reste. Elle me laisse finalement un peu avant le pont, d'où elle
peut encore faire demi-tour. Je sors et la remercie.</para>

<para id="1552" r="1">- Merci beaucoup, c'est vraiment très gentil de votre part.</para>

<para id="1553" r="1">- Ne vous en faites pas, c'est rien, je vous aurais bien déposé
de l'autre côté du pont, mais après ça m'aurait coûté pour
revenir. Mais en vous mettant là vous trouverez sûrement une voiture
pour vous emmener.</para>

<para id="1554" r="1">- Oui oui sans doute, je vous remercie encore. Bonne
journée.</para>

<para id="1555" r="1">Ceci fait je dois encore décider si je tente le stop avant
l'entrée sur le pont ou si le traverse à pied. Je conviens de faire du
stop quinze minutes et de continuer à pied si aucune voiture ne me
propose. Quinze minutes s'écoulent et personne ne s'arrête. Je me
demande si je n'aurais peut-être pas dû me raser et me couper les
cheveux... Enfin ! Qu'importe ! On n'est jamais mieux servi que par
soi-même ; je pars à pied.</para>

<para id="1556" r="1">Trois kilomètres et environ quarante cinq minutes plus tard, je
parviens sur le continent. À ce niveau il faut que je me trouve
un endroit propice pour faire du stop, car il est difficilement
envisageable d'aller jusqu'à la gare par moi-même. À peine cinq à dix
minutes d'attente et une voiture s'arrête, une BMW, je ne remarque pas
le modèle, plutôt neuve, noire. Le conducteur me demande :</para>

<para id="1557" r="1">- Vous allez jusqu'à la gare ? Cela tombe bien je dois aller y
chercher ma fille, je peux vous emmener si vous voulez ?</para>

<para id="1558" r="1">Comment sait-il que je vais à la gare ? De plus il me semble un
peu jeune pour avoir une fille qui prend le train toute seule. Que
faire ? Dans un premier temps je le situe tout de suite contre moi, et
je vais même jusqu'à m'imaginer lui voler sa voiture. Mais je me dis
que je vais peut-être un peu vite en besogne ; il ne pourrait être
qu'un ami de la femme qui m'a pris en stop tout à l'heure. Elle
l'aurait croisé et en comprenant qu'il allait à la gare elle lui
aurait raconté qu'il y avait un jeune qu'elle avait pris en stop le
matin et qui s'y rendait aussi. Modération faite je décide d'accepter
sa proposition, tout en me promettant de rester sur mes gardes.</para>

<para id="1559" r="1">- Oui ce serait très gentil de votre part, merci
beaucoup.</para>

<para id="1560" r="1">Je monte dans sa voiture. Il roule plutôt vite. Je ne me
rappelle pas clairement où se trouve la gare et j'ai des difficultés à
vérifier que nous suivons la bonne route. Il ne dit pas un mot, voilà
qui change de la femme de tout à l'heure. Il n'a même pas dit pourquoi
il savait que j'allais à la gare. Il faudrait que je lui demande. Je
décide en premier lieu d'attendre de me trouver proche du centre de La
Rochelle et de lui demander alors. Mais finalement je n'ai pas cette
patience et prends l'initiative après quelques minutes de vérifier s'il
est cohérent dans ses propos.</para>

<para id="1561" r="1">- Vous habitez sur l'Île ?</para>

<para id="1562" r="1">- Oui.</para>

<para id="1563" r="1">- Ah ? Vous habitez où ?</para>

<para id="1564" r="1">- Euh, j'habite pas vraiment dans un village, c'est une maison à part,
pour être tranquille, vous comprenez.</para>

<para id="1565" r="1">Tu veux jouer au plus malin, Charlie ?</para>

<para id="1566" r="1">- Ah, mais plutôt vers où, vous dépendez bien d'une commune ?</para>

<para id="1567" r="1">- Euh, oui, c'est sur la commune de Saint-Marcel-en-Ré, c'est tout
petit.</para>

<para id="1568" r="1">Je suis embarrassé, ne sachant pas si ce village existe. Je
regrette de ne pas avoir plus étudié la carte de l'île dans les
toilettes de la maison de Guillaume. Soit, je ne me laisse pas abattre
et pose d'autres questions ; toujours une seule à la fois, pour ne pas
lui donner l'opportunité de se défiler.</para>

<para id="1569" r="1">- Ça fait longtemps que vous habitez là ?</para>

<para id="1570" r="1">- Euh non ça ne fait pas très longtemps, nous avons déménagé le
mois dernier, et c'est pour cela que ma fille n'arrive que maintenant, elle
et sa mère étaient encore à notre ancienne maison pendant que je réglais tout
avant de pouvoir habiter ici.</para>

<para id="1571" r="1">Ah le bougre il trouve une échappatoire ! Tentons quand même de le
prendre pour un idiot.</para>

<para id="1572" r="2">- Ah, parce que moi j'étais en vacances à Sainte-Clotilde la
Loupiotte Dorée, vous connaissez ?</para>

<para id="1573" r="1">- Non, je ne connais pas.</para>

<para id="1574" r="1">Toujours aussi bavard ! Je trouve cet homme on ne peut plus
louche, il ne me demande même pas où c'est, pour un futur habitant du
coin ! Quoique je m'en moquerais aussi à sa place. J'aurais peut-être
dû dire "Sainte Clotilde la Moule Humide" ; il n'aurait même pas
réagi... Mais je m'interroge sur le fait que notre route soit bien
celle de la gare ? Nous avons considérablement ralenti le trafic
s'intensifiant. Je prends le risque de lui faire croire que je
connais le trajet.</para>

<para id="1575" r="1">- Mais, vous ne prenez pas le chemin habituel pour la gare ?</para>

<para id="1576" r="1">- Euh, non c'est toujours bouché à cette heure-ci, je prends une autre
route un peu plus longue mais on y gagne au final.</para>

<para id="1577" r="1">J'aurais du apprendre le plan de toutes les villes du monde par
coeur ! De manière plus réaliste, je me demande si je ne suis pas un
peu trop paranoïaque, après tout pourquoi ne serait-il pas de bonne
foi ?</para>

<para id="1578" r="1">- Mais, au fait, quand vous vous êtes arrêté tout à l'heure,
comment vous saviez que j'allais à la gare ?</para>

<para id="1579" r="1">Il sort soudainement une arme, la pointe vers moi et dit d'une
voix énervée :</para>

<para id="1580" r="1">- Parce que tu poses trop de questions, connard !</para>

<para id="1581" r="1">Je n'avais pas fait attention mais il avait déplacé sa main
droite du levier de vitesse vers le volant, et sa gauche vers sa
jambe. Il devait avoir dissimulé son arme sur le côté de son
siège. Tentant le tout pour le tout, je lève brusquement mon bras pour
tenter de dévier le sien ; je le pousse juste avant qu'il ne tire. Je
m'aperçois alors que ce n'est pas une balle mais une petite fléchette
qui vient se planter dans la portière. Il est désavantagé du fait
qu'il doive continuer à conduire. Je panique, je dois trouver quelque
chose à faire. Je ne réfléchis pas plus et serre le frein à main à
fond, on ne roulait pas trop vite mais la secousse est tout de même
forte et il lâche tout pour reprendre le contrôle de la voiture,
surpris. Je lui subtilise son pistolet et dodo mon ami, un coup dans
la jambe, et un coup dans le ventre, il s'endort sur le champ. Les
gens klaxonnent à outrance derrière ; la voiture est arrêtée sur la
voie de droite. La circulation était peu fluide, elle est désormais
presque complètement bloquée. Heureusement que nous n'avancions pas
très vite sinon mon coup sur le frein à main aurait été
potentiellement très dangereux. Je me demande tout de même si j'aurais
tenté quelque chose d'aussi risqué si notre vitesse avait été
supérieure ; j'ai le frisson de ne pas avoir eu l'impression d'en
tenir compte dans l'action. Peu importe je renvoie à plus tard le
temps de l'autocritique. Il me faut agir rapidement car je ne peux pas
rester ainsi ! Ce serait stupide de partir alors que j'ai un véhicule
à ma disposition. Première chose à faire je détache mon
agresseur. J'hésite quelques instants sur le sort que je vais lui
réserver. Je ne peux tout de même pas le laisser sur la route. De plus
en agissant ainsi dans la minute quelqu'un derrière appellera la
police. Je décide au bout du compte de tenter de faire croire qu'il a
eu un malaise et que je dois aller à l'hôpital rapidement ou une
histoire de cet acabit.</para>

<para id="1582" r="1">Je descends et contourne le véhicule. J'ai caché le pistolet
dans la boîte à gants. Une fois de l'autre côté je retire tant bien que
mal l'homme de la place du conducteur. Pendant ce temps le trafic
reprend tout doucement sur la voie de gauche, et les voitures derrière
nous nous doublent lentement. Une passant à ma hauteur s'arrête pour
me demander ce qu'il se passe, alors que l'embouteillage que nous
avons créé continue de s'intensifier. Tout le monde klaxonne sans
retenue, je me croirais rue de Rivoli ! J'explique que c'est mon oncle
et qu'il a parfois des crises d'endormissement subites, que
normalement il n'a pas le droit de conduire mais qu'il ne peut pas
s'en empêcher. L'homme me sermonne que c'est terriblement dangereux,
en plus d'être inconscient et illégal. Je feinte l'impuissance et le
joug de l'autorité de mon oncle pour satisfaire mon détracteur, et
j'arrive pendant ce temps à tirer ce gros balourd de la place de
conducteur pour le disposer sur les places arrières, non sans pester
intérieurement sur son poids. Je remonte dans la voiture et reprends
le volant. Sacrebleu je me dis que j'ai de la chance que les gens
soient si crédules, il ne va sûrement même pas appeler les urgences ou
les gendarmes. La pierre ! De nouveau dans la bataille je l'avais
perdue. Je la retrouve alors par terre, au devant du siège
passager. Mais je n'ai pas eu la même réaction de manque, l'action et
l'adrénaline ont sûrement atténué les effets. Je la reprends toutefois
dans ma main.</para>

<para id="1583" r="1">Je m'insère rapidement dans la circulation pour mettre un terme
à cette exposition gênante. Il me faut trouver où aller et que
faire. Je devrais sans doute fouiller l'homme et la voiture, à la
recherche d'indices ou d'informations. Le plus simple, me dis-je,
serait de trouver une aire d'autoroute tranquille, mais il faut quand
même que je me dépêche ne sachant pas combien de temps le somnifère
fera effet. En tout état de cause je prends la direction de Paris,
vers l'autoroute A10, à la recherche dans un premier temps d'une aire
d'autoroute pour que je me débarrasse du lourdaud de derrière.</para>

<para id="1584" r="2">La voiture roule bien, c'est néanmoins un diesel, et j'identifie
le modèle comme une 320d, peut-être 330d à vrai dire. À moins que ce
ne soit une série 5 ? Pour être franc je n'en ai aucune idée et de toute
façon il vaut mieux que je ne me presse pas parce que ce serait bien
une plaie si les policiers m'arrêtaient avec le gaillard endormi
derrière. Surtout que je ne sais pas où se trouvent les papiers. Il me
faut une cinquantaine de kilomètres avant d'arriver sur l'A10, la
circulation y est fluide ; je roule tranquillement à la recherche
d'une aire d'autoroute déserte. La voiture a le plein et je devrais
tenir facilement jusqu'à Paris. Je traverse une première aire mais
trop de monde s'y trouvant, je repars alors en quête d'une plus
calme. Une autre est indiquée quelques dizaines de kilomètres plus
loin, mais à près de cent cinquante kilomètres par heure tout défile
si vite. Je n'ai pas regardé l'heure, je me dis que je devrais
peut-être lui administrer une dose supplémentaire pour être sûr de le
conserver endormi.</para>

<para id="1585" r="1">J'ai de la chance, ladite aire est déserte. Je m'y arrête près
d'une surface gazonnée et descends mon copain rapidement pour aller le
déposer allongé dans l'herbe et faire croire qu'il se repose, de façon
à ne pas trop éveiller les soupçons. Mais la situation est tout de
même très litigieuse et j'espère juste que personne ne me regarde
procéder. Je le fouille, récupère sur lui un assistant personnel, un
mobile, son permis de conduire et sa carte d'identité, 250 euros en
liquide et sa montre, qui n'a rien d'étrange mais sait-on jamais,
peut-être contient-elle des informations importantes. Il a de plus les
papiers de la voiture. Cette fois-ci je n'ai pas de remords pour
l'argent, je prends le tout et repars au volant sur-le-champ de façon
à rester le moins longtemps possible en sa compagnie. Épluchage des
éléments emportés, rien d'intéressant à part le mobile et l'assistant
personnel. Je mets l'argent de côté, j'aurais pu accumuler mille sept
cent cinquante euros entre l'homme de ce matin, si je lui avais pris
son argent, et celui-là, il semblerait que ce soit plutôt rémunérateur
de se faire poursuivre ! Le mobile ne révèle rien qui attire mon
attention, aucun message sur la messagerie, aucun numéros dans
l'historique, et pas de numéros dans le carnet d'adresses. En ce qui
concerne l'assistant celui-ci est verrouillé par un code, et ne
connaissant rien à la sécurité de ce genre de machine, je ne cherche
pas plus à essayer de le déverrouiller, plus tard peut-être. Sans rien
de plus révélateur je roule une bonne heure et m'arrête de nouveau
pour étudier plus en détails la voiture, à défaut. Elle n'est pas
beaucoup plus bavarde, rien dans le coffre ni ailleurs, elle semble
presque neuve. Et c'est bien le cas après vérification au compteur,
elle n'a que seize mille kilomètres, et la carte grise lui donne à
peine quatre mois, indiquant que mon bonhomme parcourait tout de même
du chemin !</para>

<para id="1586" r="1">Une sonnerie me surprend brusquement, le mobile. Ne sachant
comment réagir j'hésite à répondre un instant. Finalement je me décide
et décroche. J'essaie de prendre une voix monotone sans accent, mais,
d'après les critiques de mes différentes copines, c'est quelque chose
que je fais assez naturellement au téléphone :</para>

<para id="1587" r="1">- Oui.</para>

<para id="1588" r="1">- Vous l'avez ?</para>

<para id="1589" r="1">- Il dort comme un bébé.</para>

<para id="1590" r="1">- Bien, pourquoi vous êtes-vous arrêté deux fois ? Vous devez
être à Charles de Gaulle pour 14 heures, je vous le rappelle.</para>

<para id="1591" r="1">- Euh oui je m'excuse j'ai quelques problèmes gastriques.</para>

<para id="1592" r="1">Il répond d'une voix encore plus froide et monotone que ne le
doit être la mienne :</para>

<para id="1593" r="1">- C'est pas le moment, vous n'avez qu'à chier dans votre froc
s'il le faut. Ne vous avisez pas d'être en retard.</para>

<para id="1594" r="1">Ce sur quoi il coupe. Je ne perds pas de temps pour ma part,
reprends la voiture et me remets en route, voulant éviter au maximum
qu'ils suspectent quoi que ce soit. Ils savent donc où je suis. Une
chance que ce ne soit pas l'homme que j'ai laissé qui portait le
traceur. D'un autre côté si c'était le cas j'aurais plus
tranquillement pu me rendre où je voulais avec la voiture. Serait-ce
la montre ? Elle a peut-être un repérage GPS. À moins qu'ils ne
suivent la voiture par satellite. C'est peu plausible, pourquoi
mettraient-ils un satellite pour savoir où je suis ? Ce ne doit pas
être juste le téléphone mobile, ils ne pourraient pas savoir avec
autant de précision si je m'arrête ou si je bouge, et pourraient juste
me situer en fonction des bornes les plus proches, à moins que la
technologie ait progressé. Je suis vraiment perdu par ces histoires,
ils ne peuvent que me confondre, qui pourrais-je être pour qu'ils
s'intéressent autant à moi ? Je tergiverse un moment sur l'option
d'aller à cet aéroport ou pas. Ce n'est pas très rassurant de se jeter
dans la gueule du loup de la sorte. D'un autre côté je suis conscient
que s'ils me tracent vraiment ils sauront dans les cinq minutes que je
quitte l'itinéraire. À moins que je me débarrasse de tous ces objets en
espérant que l'un d'eux contiennent l'émetteur ? C'est risqué d'autant
que je suis dans une situation où je possède un petit avantage sur
eux, dans la mesure où ils pensent que je suis toujours prisonnier de
leur acolyte. Il est 10 heures 5. Pour être à 14 heures à Charles de
Gaulle, sachant que j'ai dû faire cent vingt kilomètres depuis La
Rochelle et qu'il doit y en avoir au moins cinq cent entre La Rochelle
et Paris, et que de plus il me faut au moins une heure trente pour
traverser Paris avec les embouteillages, il me reste à parcourir au
moins trois cent cinquante kilomètres en environ deux heures et demie,
ce qui représente une moyenne de cent quarante. C'est moins
irréalisable que je l'eus cru au premier abord.</para>

<para id="1595" r="1">J'accélère un peu quand même pour me stabiliser entre cent
soixante et cent soixante dix kilomètres par heure. Je redouble
d'attention et me concentre exclusivement sur la route pour faire le
moins d'erreurs de conduite possible. C'est sans doute mal, au delà des
limites autorisées, mais je me suis souvent dit que la loi existait
par notre incapacité à appréhender correctement nos propres limites et
notre orgueil à ne pas les accepter. Que de lire cent trente
kilomètres par heure sur autoroute est aussi dénué de sens que la
lecture à la lettre des préceptes religieux. Mais les hommes, souvent,
ne savent pas respecter une limite si on ne leur impose pas. Dans le
cas présent il y a peu d'autres véhicules, je ro