Le Patriarche

Le Bien

Florent (Warly) Villard

Décembre 2002 - Septembre 2003



Copyright 2002,2003,2004,2005,2006 Florent Villard




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Remerciements

Toujours à Monsieur Yves Gueniffey, sans lequel ces écrits n'auraient peut-être jamais commencé.

À Zborg pour m'avoir relu, corrigé et critiqué.

À Manu pour m'avoir critiqué.

À Geoffroy pour ses nombreuses corrections.

À Aline, Titi, Poulpy, Pterjan, Pixel, Anne pour m'avoir relu.

À Vanessa pour m'avoir inspiré quelque peu.

Table des matières Thomas
Ylraw
Thomas
Ylraw 2
Ylraw 2
Naoma
Annexes



Thomas Septembre 2003

Châteauvieux

Thomas regarda le jeune, qui ne devait avoir finalement que quelques années de moins que lui. Quelque chose le dérangeait, il avait comme une envie de s'approcher de lui. Il s'imagina presque le prenant dans ses bras, il ne pouvait s'empêcher de le regarder. Cette sensation le troubla énormément, il eut une peur terrible de ressentir une sensation homosexuelle. Il détourna la tête du jeune pour se concentrer sur les inscriptions, mais quelque chose le troublait vraiment chez le jeune, sans qu'il ne comprît pourquoi. Pourtant il n'avait jamais ressenti une chose identique auparavant, il n'avait jamais regardé un homme avec envie, il n'avait jamais eu le désir d'en prendre un dans ses bras. Le jeune fit quelques pas en arrière, puis s'éloigna doucement du caveau, rejoignant le bas du cimetière et sa sortie. Thomas ne put s'empêcher de le suivre du regard. Il fut doublement rassuré, par la remarque du jeune, peut-être qu'Ylraw était bien un connard, après tout, et par cette sensation étrange qui passa ; il était peut-être trop fatigué, il devrait prendre le temps de se reposer un peu plus, il commençait sans doute à péter les plombs.

Thomas réalisa soudain qu'il aurait dû lui demander où habitait les parents d'Ylraw, il hésita une seconde, il avait à la fois envie de revoir ce jeune, et il se l'interdisait. Il se trouva stupide et après ses quelques secondes d'hésitation il redescendit en trombe du cimetière, mais le jeune avait déjà disparu. Thomas regagna alors la place du village, et demanda à la première personne qui voulut bien lui ouvrir où il pourrait trouver la maison des Aulleri.

Il fut renseigné et trouva sans trop de difficulté le petit chemin montant en face de la nouvelle mairie. Il se gara devant la maison entourée d'arbres de toute sorte. Il était presque deux heures de l'après-midi, il ne pensait pas déranger. Il monta le petit escalier qui arrivait sur la terrasse et sonna à la porte d'entrée. Une femme vint lui ouvrir, sans doute la mère d'Ylraw, se dit-il.

- Bonjour, Thomas Berne, je suis policier, j'enquête sur le meurtre d'une femme intervenu dans la région parisienne au mois d'août, et il semblerait qu'elle ait eu des contacts avec votre fils, François Aulleri.

Le visage de la femme se crispa.

- Mais... Vous savez il est...

Thomas tenta de garder un ton neutre et pragmatique, lui-aussi était troublé quand il parlait de la mort de Seth.

- Décédé, oui, toutes mes condoléances, mais c'est justement pour déterminer le lien entre ces deux disparitions que je suis là.

Un homme apparu aux côtés de la femme, sans doute le père de Ylraw, pensa Thomas.

- Qu'est-ce que c'est ?

La femme ouvrit la porte en grand.

- Ce monsieur est policier, il enquête sur la mort de Fafa...

Puis elle s'adressa de nouveau à Thomas.

- Vous savez à l'époque des policiers étaient déjà venus, mais nous n'avons jamais rien su, ils ne nous ont jamais dit ce qu'ils avaient découvert.

- Oui. Je peux entrer ?

- Oui, oui, entrez...

Ils s'écartèrent pour le laisser passer, la femme lui indiqua le chemin de la salle à manger pendant que son mari fermait la porte. Pour une fois, Thomas sentit qu'il pourrait être fin, qu'il pourrait arriver à monnayer des informations. Il en savait peu, mais il pensait que son statut de policier lui permettrait d'avoir des réponses par le simple espoir qu'avaient les parents d'en recevoir en échange. Il avait d'autant moins de remord que dans son esprit Ylraw prenait de plus en plus l'archétype du looser drogué qui finit sa vie pour un trip raté au bout du monde.

Les parents d'Ylraw l'invitèrent à s'asseoir, Thomas jeta un oeil au mobilier et fut étonné par le nombre de plantes, il y en avait partout, dans les quatre coins de la pièce, sur les meubles... La mère d'Ylraw se dépêcha de lui proposer à boire et quelques biscuits apéritifs, qu'il entama avec appétit. Le frère d'Ylraw vint le saluer, mais à la surprise de Thomas il ne s'assit pas à la table, peut-être ne voulait-il pas en savoir plus sur la disparition de son frère. C'est la maman d'Ylraw qui lui posa les premières questions.

- Mais comment se fait-il que vous enquêtiez encore sur sa disparition presque un an plus tard ?

Thomas se dit qu'il n'aurait pas dû rester silencieux et prendre tout de suite le contrôle de la discussion.

- Euh... Nous avons eu des nouveaux éléments. Vous connaissez cette personne ?

Thomas sortit une photo de Seth et la leur montra.

- Oui, elle a sans doute une maison sur Châteauvieux, ou de la famille, nous l'avions vu plusieurs fois déjà dans le village, et elle est passée nous voir au début du mois d'Août.

Thomas perdit un peu de son calme et de sa volonté de monnayer les informations. Seth était venu dans cette maison !

- Ah ? Que voulait-elle ?

Le père d'Ylraw sentit peut-être que Thomas était plus intéressé par la fille que son fils, il recentra le débat.

- Quel est son lien avec Ylraw ? C'était son petit-ami ?

Thomas rejeta l'idée comme une immondice.

- Non !... Enfin je ne... Nous ne croyons pas.

Il se reprit, il valait mieux qu'il ne dévoilât pas sa relation avec Seth.

- Cette fille est morte assassinée...

Thomas fit un pause, tout cela devenait malsain...

- ...vers la mi-août, et il semble qu'elle ait suivi votre fils. Elle était à Paris depuis 1999, avant cela à Nancy, Grenoble, et enfin Gap.

La maman d'Ylraw confirma.

- Oui, oui, c'est bien ça, Champollion, les Mines, puis Paris. Mais pourquoi le suivait-elle ? Quand nous l'avons vu nous nous sommes dit que peut-être elle avait été sa copine, mais ça m'étonne, elle était beaucoup plus vieille que lui, même si elle était toujours très jolie.

Thomas fut interpellé par cette remarque.

- Beaucoup plus vieille, que voulez-vous dire ?

- Et bien voilà quand même quelques années que nous la voyons, elle doit... Devait avoir quand même pas loin de la quarantaine, non ? Joseph, qu'est-ce que tu en penses ?

- Oh peut-être pas tant, elle avait quand même l'air jeune, non, peut-être trente ou trente-cinq ans.

Thomas ne comprenait pas, Seth l'aurait-elle aussi trompé sur son âge ? Elle ne pouvait pas avoir quarante ans, ni même trente-cinq... Elle était si belle, si parfaite. Pas une ride, pas un seul signe du temps... Peut-être avait-elle une grande soeur, ou peut-être tout simplement les parents d'Ylraw l'avaient-ils vu il y a de cela dix ans, et elle en paraissait alors vingt alors qu'elle n'en avait que quinze. Thomas voulut en avoir le coeur net.

- Vous l'aviez déjà rencontrée avant qu'elle ne vienne vous voir en août ? Enfin je veux dire, pas uniquement croisée de loin.

La mère d'Ylraw lui répondit sans hésitation.

- Non nous ne l'avions jamais vraiment rencontrée, enfin je veux dire que nous l'avions croisée quand elle se baladait sur la route, mais on se disait bonjour et c'est tout, nous ne savions pas qui c'était. Mais bon on la voyait quand même pour s'apercevoir que ce n'était plus une enfant.

- Quand est-ce que vous l'avez rencontré pour la première fois ?

Le père d'Ylraw prit la parole :

- Oh il y a un bon moment, je me rappelle encore que François ne devait pas avoir dix ans qu'il nous parlait d'elle.

- Il vous parlait d'elle ?

La mère d'Ylraw acquiesça :

- Oui, il l'aimait bien, je ne sais pas trop pourquoi, il devait la trouver jolie, il disait qu'il voulait se marier avec, je pense qu'ils avaient dû se rencontrer quelques fois sur la route.

Le père d'Ylraw approuva :

- Oui c'était une belle femme, même quand elle est venue en août. Si on ne l'avait pas déjà vu avant on lui aurait donné vingt-cinq ans à peine.

Thomas n'y comprenait plus rien. Ylraw était né en 1976, il avait donc vingt-sept ans ou presque au moment de sa mort, ce qui était l'âge que Seth lui avait donné, et qui correspondait tout à fait. Mais en supposant que celle-ci en eut quinze quand Ylraw en avait dix, elle aurait eu elle trente-et-un ? Il fut satisfait de son calcul, pour peu que les parents d'Ylraw se fussent trompés de quelques années, peut-être Seth avait-elle entre trente et trente-cinq. Mais pourquoi lui aurait-elle menti sur son âge ? Et pourquoi suivait-elle ce Ylraw ? En était-elle vraiment amoureuse ? Et que voulait-elle quand elle est venue voir les parents d'Ylraw en août ?

- Et que vous a-t-elle dit quand elle est venue en août ?

La mère d'Ylraw commeça à répondre :

- Et bien elle a dit quelque chose de très bizarre...

Mais elle fut coupée par son mari :

- Mais est-ce qu'on sait qui a tué cette fille, comment s'appelait-elle d'ailleurs, je crois qu'on a jamais su son nom ?

- Seth Imah.

La mère d'Ylraw répéta le nom, en regardant son fils restant.

- Seth Imah ? Quel drôle de nom, ça vient d'où ça ?

Le père d'Ylraw prit la parole :

- Elle ne s'appelait pas Élizabeth ?

Mais la mère d'Ylraw ne fut pas d'accord :

- Mais non, tu confonds, Élizabeth c'est la fille des Richards.

- Ah, oui.

Thomas se rendit compte qu'il ne le savait même pas d'où venait ce nom. Le frère d'Ylraw, qui était repartit puis revenu quelques secondes plus tôt pour grignoter quelques biscuits apéritifs, prit la parole :

- Seth c'est un nom égyptien, non ?

Thomas se rappela l'explication de Carole sur le Dieu Seth :

- Oui, sans doute.

Le père d'Ylraw trouva cela étrange.

- C'est tout de même bizarre, elle n'avait pas du tout le type.

La mère d'Ylraw voulut qu'on passât ces détails :

- Bah peut-être sa famille était-elle en France depuis longtemps, ou alors juste son père était-il d'origine egyptienne, et a-t-elle tiré de sa mère ? Mais...

Thomas sentit qu'il perdait le contrôle de la discussion, il coupa la mère d'Ylraw :

- Et donc, que voulait-elle ?

Le frère d'Ylraw, appuyé contre le montant de la séparation entre la cuisine et la salle-à-manger, le coupa :

- Mais on sait qui l'a assassinée, cette fille ? Ce serait la même personne qui a assassiné François ?

Thomas répondit sans même réfléchir :

- Non.

Puis il se reprit :

- Enfin a priori nous ne pensons pas que les deux meurtres soient...

La mère d'Ylraw le coupa :

- Meurtres ? Cela veut dire que vous savez qu'Ylraw a bien été assassiné, mais par qui, et pourquoi ?

Thomas se mordit les doigts d'avoir parlé de meurtre, il se corrigea :

- Non, mais nous ne savons pas encore s'il s'agit d'un meurtre en ce qui concerne Ylraw, disons plutôt "disparition". Mais alors, vous ne m'avez pas répondu, que voulait Seth quand elle est venue vous voir en août ?

La mère d'Ylraw lui répondit, finalement :

- Elle nous a laissé un message pour Ylraw, une lettre.

- Une lettre ? Mais Ylraw était déjà mort en août, vous ne lui avez pas dit ?

- Si, si, mais elle le savait très bien, elle était là lors de son enterrement, mais elle ne le croyait pas, elle pensait qu'il n'était pas vraiment mort, ou que ce n'était pas lui.

- Comment ça ?

- Elle nous a maintenu qu'il n'était pas mort, et que s'il revenait, il nous faudrait lui donner cette lettre.

- Et cette lettre, que dit-elle, je peux la voir ?

- Oui, oui, tiens, Fabien, va la chercher, elle est dans le tiroir du meuble dans le coin de la cuisine.

Le frère d'Ylraw alla chercher la lettre, il la tendit à Thomas. L'enveloppe était décachetée, Thomas n'eut qu'à sortir le petit mot se trouvant à l'intérieur, il reconnu l'écrite douce et belle de Seth, qu'il avait vue tant de fois sur les petits mots qu'elle lui laissait...

"Je ne te verrai sans doute plus, je ne pourrai t'enseigner, mais la pierre saura te donner la voie. Ne la perds pas, garde la toujours, elle est ta force."

Thomas resta silencieux un instant. Voulait-elle dire qu'elle savait qu'elle allait mourir ? Thomas fut sorti de ses réflexions par la mère d'Ylraw :

- Quelle est donc cette pierre dont elle parle ?

- Je ne sais pas, aucune idée.

- Mais vous croyez qu'elle pouvait savoir certaines choses sur Ylraw ? Quand on lui a demandé elle a dit qu'il allait revenir, elle en était persuadée, vous croyez qu'elle peut vraiment dire juste, qu'il va revenir ? Est-ce que cette fille avait des problèmes psychologique ? Est-ce qu'elle était folle, ou je ne sais pas, ou...

- Non je ne sais pas. Je ne sais pas pourquoi elle vous a dit ça. C'est très bizarre. D'autant que vous avez dit qu'elle avait assisté à son enterrement ?

- Oui, en janvier, elle était présente.

- Elle ne vous a rien dit de plus ?

- Non... Elle n'est même pas rentrée dans la maison. Elle nous a juste donné le mot, en insistant lourdement pour que nous fassions en sorte que François l'ai, et depuis nous ne l'avons plus revue. Mais si elle s'est faite assassinée à la mi-août, la pauvre, c'était quelques jours à peine après qu'elle soit passée...

Thomas était pensif, il ne comprenait toujours pas. Que voulait Seth à Ylraw ? Quels étaient leurs liens ? Quelle est cette pierre ? Un bijou ? Une pierre précieuse ? Il avait tout du moins la certitude qu'Ylraw n'était pas frère ou cousin de Seth, mais quoi alors ? Elle le suivait depuis peut-être quinze ans, mais pourquoi ?

Le père d'Ylraw lui demanda :

- Mais comment avez-vous fait le lien entre François et cette fille, que faisait-elle à Paris ?

Thomas fut embarassé :

- Et bien... Nous pensions que peut-être elle suivait quelqu'un, et nous avons simplement fait le recoupement entre les lieux où elle se trouvait et ceux où étaient votre fils.

- Impressionnant, mais vous avez des ordinateurs et des informations sur tout ce que font les gens, pour arriver à trouver ce genre de chose ?

Thomas eut honte que ce soit Carole qui trouvât le lien par une simple recherche sur internet.

- Nous avons beaucoup d'information, oui.

- Et elle avait un travail à Paris ?

- Non, elle était sans profession.

- Et ben ! Elle devait être riche alors, habiter à Paris sans travailler, que font ses parents ?

- Elle était orpheline.

Thomas regretta d'avoir donner cette information juste après l'avoir dite.

- Orpheline ? Mais où trouvait-elle son argent pour vivre ?

- Elle... Elle vivait chez son petit-ami...

- Ah ? Et lui, qu'est-ce qu'il fait ? Vous l'avez interrogé ?

- Oui, oui... Mais...

Thomas respira un grand coup.

- Il était un peu le pigeon dans l'histoire. Il ne sait rien. Seth vivait avec lui mais il ne savait pas grand chose d'elle.

- Vraiment ? Mais c'est un menteur, il devait quand même en savoir un peu ?

Thomas se sentit ridicule.

- Non, il ne savait rien, et tout nos renseignements sur lui tendent à le confirmer. Seth était très forte.

- Mais elle, que faisait-elle de ses journées ? Vous devez avoir des informations sur elle, non ?

Thomas se dit que l'interrogatoire tournait dangereusement en sa défaveur, il lui fallait trouver d'autres questions ou partir avant de s'embourber.

- Pas vraiment, nous savons juste où elle a habité, mais nous n'en savons pas plus. Vous saviez si votre fils se droguait ?

- François ? Se droguer ? Non. Non aucune chance. Enfin je ne crois pas, avant qu'il ne disparaisse en tout cas. Il faisait beaucoup de sport, manger bio, ça m'étonnerait. Je ne crois pas qu'il ait jamais fumé. Non, non, François ne se droguait pas.

Thomas fut bien désappointé, mais il se dit tout de même que les parents n'étaient pas toujours au fait des pratiques de leurs enfants, les considérant toujours comme des anges. Il se dit qu'il était temps qu'il parte, avant d'être assailli par d'autres questions. Il fit mine de regarder sa montre.

- Bien, et bien je vous remercie pour l'accueil et d'avoir répondu à mes questions, je suis désolé mais je vais devoir vous quitter, j'ai un autre rendez-vous.

Thomas se leva le premier, et commença à se diriger vers la porte.

- Mais vous ne nous avez pas dit grand chose sur la disparition de François. Vous n'avez pas d'autres informations ?

- Et bien, tant que rien n'est sûr, vous comprenez, je préfère ne rien dire, mais je vais sans doute rester quelques jours dans le coin, je vous recontacterai si j'ai du nouveau.

Il ne tarda pas, esquiva du mieux qu'il put les dernières questions, puis reprit la route de Gap. Il se dit qu'il n'était pas beaucoup plus avancé. Seth était venue voir Ylraw en août, alors qu'elle savait qu'il était déjà mort, pour lui faire parvenir un mot concernant une pierre. Il se demanda si finalement ce n'était pas Seth qui était folle, qu'elle suivait ce Ylraw le prenant pour un Dieu ou tout autre gourou ou patriarche. Pourtant Xavier ne lui avait rien donné de plus le concernant. Il lui faudrait sans doute accéder lui-même au dossier pour avoir tous les détails, ceux que Xavier aurait sans doute éliminer les croyant anodins.

Il arriva doucement sur Gap et s'arrêta de nouveau au McDonald's, plus par gourmandise que par faim. Mais cela lui permit de faire une pause et, une fois deux muffins commandés et un mangé, d'appeler Carole. Il était aux environs de 15 heures trente, il n'était finalement pas resté très longtemps à Châteauvieux.

- Salut Carole, c'est Thomas.

- Tu es où ?

- Je suis à Gap, je rentre de Châteauvieux, j'ai vu les parents d'Ylraw.

- Alors ?

- Pas grand chose. Mais ils ont bien vu Seth, apparemment elle est venue plusieurs fois ici, et pour la dernière fois début août, pour les voir.

- Ils la connaissaient bien ?

- Non, il ne l'avait que croisé de temps en temps, mais d'après eux leur fils l'aimait bien.

- L'aimait bien, c'est à dire ?

Thomas se rendit compte qu'il ne voulait pas tout dire à Carole, il se rendit compte qu'il ne voulait pas dire que les parents d'Ylraw pensait que Seth avait entre trente-cinq et quarante ans, il se rendit compte qu'il ne voulait pas dire que, petit, Ylraw voulait se marier avec elle, il se rendit compte qu'il avait peur que Carole ne confirme ce qu'il savait déjà, qu'il s'était fait duper plus encore qu'il ne le croyait, pendant quatre ans.

- Et bien ils ne savaient pas trop, il l'a trouvée jolie. Elle est venue à l'enterrement d'Ylraw début janvier, pourtant début août elle leur a laissé un mot pour lui, en insistant sur le fait qu'il allait revenir, même si ses parents lui ont rappelé qu'il était mort.

- Comment ça revenir ? Sortir de sa tombe ? Il n'est pas vraiment mort ? Tu es allé au cimetière ?

- Oui j'ai vu sa tombe, et l'inscription concernant Ylraw, avec plusieurs souvenirs qui lui étaient adressé. Les parents d'Ylraw aussi n'ont pas compris ce que disait Seth. Je me demande si, finalement, elle n'était pas un peu folle.

- Et que disait le mot ? Tu l'a vu ?

- Oui j'ai vu le mot, il disait un truc étrange, comme quoi Ylraw ne devait pas perdre une pierre, que c'était sa force, qu'il devait la garder.

- Un truc pas vraiment compréhensible, tu as le texte exact, c'est sans doute un message codé, elle lui donnait peut-être rendez-vous.

Une fois de plus Thomas se sentit bête face à Carole, il n'avait pas un seul instant pensé à un message codé, et il n'avait pas le texte exact, il lui faudrait retourner voir les parents d'Ylraw.

- Oui, oui, j'ai le texte, on pourra chercher à déterminer si c'est un message codé.

- Et sinon, que savaient-ils de sa disparition ?

- Presque rien, encore moins que moi, ils attendaient surtout des réponses.

- Il avait eu des soucis auparavant ? T'ont-ils dit s'il pensaient qu'il avait eu une relation avec Seth ? Elle n'est pas de sa famille, donc ? Il la connaissait depuis quand ?

Thomas était de plus en plus embarassé, il sentait qu'il passait pour un rigolo, il aurait voulu qu'elle ne posât plus de question, et qu'elle lui demandât simplement de revenir la voir, mais il savait que c'était peine perdue...

- Il la connaissait depuis plusieurs années, et les parents ne savaient pas si leur fils avait eu ou avait une relation avec Seth. Apparemment Ylraw ne disait pas grand chose à ses parents, d'après eux il faisait pas mal de sport, il mangeait bio et des trucs du genre.

- Oui, cela ressort dans ce qu'il écrit. J'ai trouvé plein de photos de lui sur internet, un peu après que tu sois parti. J'en ai imprimé quelques unes et je suis retourné voir Théodore, mais il ne l'avait jamais vu.

Thomas trouva cette idée stupide.

- Théodore est fou.

- Je ne serais pas aussi catégorique, je te rappelle que c'est un peu grâce à lui que nous avons trouvé Ylraw.

- Ylraw est mort.

- Certes, mais nous avançons tout de même.

- Mouais...

- T'es pas drôle. Bon, je n'aime pas parler au téléphone portable, la qualité est trop mauvaise, qu'est-ce que tu vas faire, tu restes à Gap ou tu rentres à Paris ?

- Je ne sais pas trop, je pourrai peut-être demander ici qui a déjà vu Seth.

- Oui, enfin cela dit maintenant nous avons deux personnes sur qui enquêter, Seth et Ylraw. Comme tu es à Gap, et que tu as une semaine de vacances, tu pourrais peut-être te trouver un hôtel, si jamais nous voulons vérifier d'autres infos. Tu n'as pas d'ordinateur portable avec toi ?

Thomas ne fut pas tellement enchanté dans l'idée de rester dans ce coin perdu. Il n'avait pas spécialement envie de poireauter une semaine pour les beaux yeux de Carole. Il voyait plus sa semaine devant sa Playstation, quelques bons jeux vidéos, agrémentés de pizzas et de bons films en réserve qu'il n'avait pas encore pris le temps de regarder.

- Bof, tu crois vraiment que je peux trouver autre chose ici ?

- Je ne sais pas, mais comme tu es sur place. Quoique j'interrogerais bien les dernières personnes qu'il a fréquentées, enfin, les personnes avec qui il était à l'Île de Ré, je ne sais pas si c'étaient les dernières.

- Mais tu as leurs noms ?

- Non, mais d'après son récit elles travaillaient avec lui à Mandrakesoft, certaines y travaillent peut-être toujours.

- Je pourrai y passer lundi, demain, c'est dans Paris, non ?

- Oui, c'est dans le Sentier, dans le deuxième arrondissement.

- OK, bon...

- Tu as d'autres éléments, tu ne veux pas me donner la formulation exacte du mot, pour que je m'amuse à chercher un message caché ?

- Bon attends, je me trouve un coin tranquille et je te rappelle.

- OK

Thomas raccrocha, respira un bon coup et pris une grosse bouchée de son deuxième muffin. Thomas mangeait rarement autre chose que des Big Mac au McDonald's, mais il trouva que les muffins n'étaient finalement pas si mauvais, et puis il avait plus envie de sucré que de salé en ce moment, ce qui était assez rare. Il appela alors les parents d'Ylraw pour leur demander de lui lire le mot. Ils le lui donnèrent sans problème, et cinq minutes plus tard il rappelait Carole pour le lui donner.

- C'est plutôt court pour un message codé, je serai plutôt tentée de le prendre littéralement, mais alors quelle est cette pierre dont elle parlait. Tu n'as pas d'idée ?

- Non, Seth n'aimait pas trop les bijoux, je ne crois pas qu'elle avait des pierres précieuses. Je lui ai bien offert quelques bagues, mais elle ne les mettait presque jamais, elle n'avait même pas les oreilles percées.

- Et elle n'avait pas une sorte de boîte secrète, ou un endroit où elle aurait pu cacher des choses de valeur ?

- Non, rien de tout ça, elle n'avait presque pas d'aff...

La pierre !

- Thomas ? Thomas ? Tu es toujours là ? Saloper...

Thomas resta silencieux un instant, puis jura :

- Merde, putain...

- Ah.

- Si ! Elle avait une pierre. Mais pas une pierre précieuse. C'était un caillou, un galet. Je m'en rappelle, je l'ai surprise une fois, elle l'avait dans la main. Quand je lui ai demandé ce que c'était, elle a simplement dit qu'elle l'avait ramassée par terre en se promenant, et qu'elle la trouvait jolie. Après elle l'avait rangée dans ses habits, elle la mettait de temps en temps dans sa poche, mais c'est vrai que depuis qu'elle est partie sur l'Île de Ré je n'en avais plus entendu parler, même si auparavant je ne l'avais pas remarqué plus de quatre ou cinq fois...

- Quand est-ce que tu l'as vue pour la première fois ?

- Pour la première fois ? Oh ! Ça doit bien faire trois ans, trois ans et demi, je ne sais pas trop...

- Est-ce qu'elle aurait pu l'avoir avant que vous ne vous rencontriez ?

- Oui, je pense, elle a très bien pu me mentir la première fois que je l'ai vue avec. Elle ne la sortait pas souvent, c'est difficile à dire.

- Et elle ressemblait à quoi, cette pierre ?

- Je n'ai pas trop fait attention, elle refusait catégoriquement que je la touche, une sorte de galet blanc, trois ou quatre centimètres, rien de spécial.

- Ça pourrait être ça alors... Je vais quand même jeter un oeil au message, aux lettres, je sais pas trop. Vous n'avez pas des équipes de décryptage chez vous ?

- Si, je pourrai leur filer pour voir s'il trouve quelque chose.

- Bon, tu rentres alors ?

- Oui, je pense que je vais rentrer.

- Tu me rappelles une fois que tu es arrivé ? Je me couche tard. Tu veux que je te fasse un itinéraire ?

- Je veux bien.

Carole lui donna le chemin pour rentrer. À son grand dam Thomas comprit qu'il devait de nouveau passer par Grenoble et suivre la petite route tortueuse entre les montagnes. La suite du parcourt était simple, autoroute de Grenoble jusqu'à Paris. Thomas se sentit de partir tout de suite, et il avait hâte, malgré le beau Soleil, de rentrer chez lui. Il était 16 heures trente passées quand il quitta le supermarché où il avait fait un détour pour s'acheter un pack de canettes de coca et trois paquets de biscuits.



Ylraw Sydney 14 décembre 2002 - 22 décembre 2002

Sarah

Samedi 14 décembre 2002

Je distingue la silhouette d'une fille qui entre dans la pièce... Un ange ?

J'ai une absence, puis je la vois proche de moi, elle me parle dans cette langue bizarre, d'une voix faible et hésitante. Je ne comprends absolument rien. Je suis appuyé contre l'une des parois en métal, j'ai sommeil, tellement sommeil. Face à la porte. Les huit personnes sont assommées au sol, parfois écrasées par une des tables qui ont aussi été projetées. Je suis presque nu, il ne me reste que quelques bouts de mes jeans et des lambeaux de mon tee-shirt. Je ne crois pas que je puisse bouger. Je suis épuisé. Je respire plus fortement qu'après un sprint. Je m'endormirais volontiers...

La fille s'approche un peu plus de moi, de plus près je m'aperçois qu'elle est jeune, et très jolie. Cheveux bruns. Mais il fait sombre et je ne distingue pas très bien ses traits. Elle se penche vers moi. Elle me parle encore. Je comprends qu'elle me fait signe de la suivre. Je n'ai pas vraiment le courage de le faire, d'autant plus que je ne sais pas du tout qui elle est ni ce qu'elle veut. Elle me saisit par le bras et tente de me soulever. Après tout, si elle me sortait d'ici, me dis-je. J'accepte alors son aide et tente avec elle de me mettre debout. J'y parviens difficilement, en me reposant sur son épaule. Je pense à ma pierre, je ne l'ai plus dans la main. Je m'écrie.

- Ma pierre, attendez, je dois récupérer ma pierre !

Elle me fait signe de me taire, et me tire par le bras pour me faire comprendre que je dois la suivre. Je la repousse et je me mets à quatre pattes à la recherche de ma pierre. Elle n'a pas l'air de bien comprendre ce que je fais, et elle me tire par le bras en me parlant toujours à voix basse dans sa langue. Je résiste et m'écrie :

- Non, non, c'est impossible, je dois la retrouver !

J'ai crié encore plus fort que la première fois. Elle est très décontenancée. Finalement elle comprend que je cherche quelque chose et regarde aussi au sol pour tenter de trouver ce que je dois bien vouloir récupérer. Je ne vois pas trop, il fait sombre. Pourtant il reste peu d'objets qui encombrent le sol, hormis près des parois et les quelques lambeaux de tissus qui traînent. Sûrement les restes de mes habits. Je remarque aussi avec étonnement que les autres personnes n'ont pas leurs habits brûlés et déchiquetés comme les miens. Ils devaient être plus loin que moi de l'explosion. Je continue ma recherche en pensant que je n'ai dû lâcher ma pierre que lors de mon choc contre la paroi et que je ne devrais pas avoir trop de mal à mettre la main dessus.

Après quelques instants j'entends un cri. La fille vient de ramasser quelque chose et l'a lâché subitement l'instant suivant en se redressant. Je pense qu'elle a dû trouver le bracelet encore brûlant, mais en vérifiant il s'avère que c'est ma pierre. Je la récupère en lui jetant un regard empli de curiosité quant à sa réaction, elle est pas bien ou quoi de traiter ma pierre comme cela ? En effet, elle n'est pas du tout chaude et la prendre ne provoque rien de particulier. Elle ne semble pour autant pas très d'accord pour que je l'emporte. J'ai finalement la présence d'esprit de lui demander si elle parle anglais, je m'écriai en français jusqu'alors :

- Anglais ?

- Oui... Nous devons partir, vite ! Et il ne faut pas toucher cette pierre, laissez-là !

- Hors de question, je ne bougerai pas sans elle.

Elle insiste encore un peu mais comprend que je ne partirai vraiment pas sans elle. L'incident est clos et j'accepte de nouveau son aide pour me relever. Mais je hurle quand elle me saisit par l'épaule gauche. Je lui fais signe de me prendre de l'autre épaule. Nous sortons de la pièce et je constate que les murs sont vraiment très épais, un vrai coffre-fort, comme je l'avais pressenti. La luminosité est un peu plus grande à l'extérieur mais il fait tout de même très sombre. Nous bifurquons à gauche. Elle me traîne le long de divers couloirs. Nous passons aux côtés de quelques pièces, j'ai l'étrange impression que tout le monde est endormi à l'intérieur. Elle a peut-être utilisé un produit ou un gaz somnifère avant d'arriver... C'est sans doute pour cela que je suis complètement dans les vapes. Nous prenons divers escaliers. Je suis péniblement son rythme, elle a l'air très pressée. Je serais complètement incapable de me rappeler par où nous passons. Il me semble que nous montons. Les tunnels se sont assombris et il fait presque complètement nuit, je me demande bien comment elle parvient à se diriger. Elle me laisse me reposer un moment sur le bord d'un couloir, alors qu'elle ouvre une lourde porte. Elle ne prend pas la peine de la refermer et nous continuons notre progression. Je suis vraiment sonné. Nous traversons une sorte de cave. Puis de nouveau elle doit ouvrir une lourde porte, puis une troisième. Nous marchons toujours dans l'obscurité complète. Mais il me semble désormais que les murs sont plus réguliers, plus lisses, avec l'aspect du béton plutôt que celui des pierres inégalement posées. Nous franchissons à présent deux portes semble-t-il beaucoup plus modernes que les lourdes portes précédentes. Nous montons facilement l'équivalent de deux étages, parcourons quelques couloirs, et je suis soudain ébloui quand elle ouvre une dernière porte qui nous amène en pleine lumière. Elle me porte encore quelques instants et m'aide à m'asseoir sur une sorte de canapé.

Nous devons être dans l'entrée d'un bâtiment. Nous voyons l'extérieur par les portes ouvertes. Ça a tout l'air d'être un vieux bâtiment, d'après les décors et les lampes alambiquées. Il fait jour, je n'ai aucune idée de l'heure. La fille me laisse et se dirige vers des personnes vraisemblablement à l'accueil. Tout le monde me regarde éberlué, il est vrai que je suis à moitié nu, couvert d'ecchymoses, avec une blessure de balle dans l'épaule qui date d'à peine un jour ou deux. La fille qui m'a tiré de là est habillée étrangement, elle porte une sorte de combinaison grise légèrement moulante, qui laisse deviner ses formes superbes. Elle est bien brune comme il m'avait paru. Elle doit faire à peu près ma taille. Elle a la peau bronzée. Je lui donnerais entre vingt-cinq et trente ans. Elle a comme un petit sac à dos, enfin plus exactement il semblerait que sa combinaison contienne un sac intégré dans le dos. Des sortes de bretelles passent au niveau des épaules, d'aspect métallique, ainsi qu'une ceinture du même aspect. Je crois en tout état de cause que je ne suis pas trop réveillé et je ne distingue pas très bien. Elle parle avec les personnes à l'accueil et me désigne du doigt à un moment. La personne à l'accueil passe un coup de fil. La fille lui dit de tout évidence merci et se dirige vers la sortie. Quand je réalise qu'elle s'en va, je tente de me lever pour la suivre, mais je suis très faible. J'ai beau serrer ma pierre cela ne change pas beaucoup les choses, à croire que son effet avait une durée limitée. Et alors que je me lève, la dame de l'accueil accourt vers moi. Elle me parle en anglais.

- Non non monsieur, restez assis, j'ai appelé l'ambulance ils seront là dans une minute. Votre collègue m'a expliqué pour l'explosion dans la cave. Mais elle devait partir et ne pouvait attendre.

Je n'ai pas la force d'en faire plus, je me laisse retomber dans le canapé. La dame de l'accueil me propose de boire un peu d'eau, que j'accepte. J'appréhende un peu de voir sortir mes poursuivants de la porte par laquelle nous sommes arrivés dans ce hall. Mais je suis épuisé et dort à moitié. Heureusement l'ambulance ne tarde pas à arriver, et je n'ai pas vraiment le temps de m'inquiéter. La dame de l'accueil va à l'encontre des ambulanciers et leur explique sans doute ce que lui a raconté la fille. Ils me placent sur une civière, et environ trois quarts d'heure plus tard, peut-être beaucoup plus ou beaucoup moins car j'ai légèrement perdu le sens du temps et je n'ai plus de montre, je suis dans un lit d'hôpital. Avant même qu'un docteur n'arrive, je m'endors, épuisé.

Une infirmière me réveille. J'ai dû dormir plusieurs heures. Elle m'explique que le docteur va passer me voir, qu'ils ne m'ont pas réveillé après mon arrivée ce matin, mais que je dois répondre à quelques questions. Je suis attaché, j'ai une menotte au poignet gauche, ainsi qu'une seringue pour accueillir un tube dans une des veines. Ils m'ont peut-être déjà injecté quelque chose, du sucre ou un sédatif. Plutôt un sédatif que du sucre parce que j'ai vraiment du mal à me réveiller. Je m'aperçois aussi que j'ai une trace de brûlure très prononcée au poignet droit. De toute évidence ma sensation juste avant que je ne me débarrasse du bracelet était bien réelle. J'ai des douleurs partout, à mon épaule entre autres. J'ai très faim. Je suis habillé en petite tenue d'hôpital. Quelques secondes plus tard le docteur entre dans la pièce.

- Bonsoir, je suis le docteur Alexander Gallus. Je vous ai laissé vous reposer un peu avant de venir vous poser quelques questions. Vous êtes salement amoché, que vous est-il arrivé ? Je veux bien croire que l'explosion alors que vous travailliez dans les caves vous ait occasionné tous vos bleus et blessures superficielles, mais ce n'est sûrement pas elle qui vous a tiré une balle dans l'épaule. Alors, qui êtes-vous ? Je vous avertis, je dois déclarer toute blessure par balle à la police, et je l'ai déjà fait. Deux policiers sont venus vous prendre en photo et récupérer vos empreintes. Des amis sont aussi passés pour vous voir, mais vous dormiez, nous ne leur avons pas permis d'entrer, d'autant que nous préférons attendre le rapport de police avant de vous laisser voir qui que ce soit. Ils n'ont pas laissé de message, et ont dit qu'ils repasseraient.

Je ne mets pas longtemps à m'imaginer que ces personnes sont sans doute des personnes de l'organisation, qui d'autre pourrait venir me voir ? Il m'ont déjà retrouvé ! Décidément je crois que je ne pourrai pas leur échapper encore longtemps. Voilà deux fois que je réussis à leur fausser compagnie, j'ai peur que la troisième je n'aie plus cette chance. Et qui est donc cette fille qui m'a sorti de là ? Le docteur s'impatiente.

- Vous comprenez ce que je dis ?

- Oui, oui, excusez-moi. Je réfléchissais à qui pouvaient être ces personnes qui désiraient me voir.

Je décide de ne rien cacher, après tout je n'ai rien fait de mal.

- Je m'appelle François Aulleri, je suis français. Je ne travaillais pas dans les caves, j'y étais retenu prisonnier. Je suis poursuivi pour des raisons que j'ignore depuis plus de deux semaines par des personnes que je ne connais pas. Quelle heure est-il et quel jour sommes-nous ?

Il est très surpris.

- Nous sommes le dimanche 17 novembre, il est 6 heures passées du soir. Hum, soit vous ne manquez pas d'imagination, soit j'ai du mal à vous suivre. Mais vous arrivez d'où, de France ?

- Du Mexique, mais j'ai bien été enlevé une première fois en France, il y a deux semaines, ensuite je me suis retrouvé aux USA, prisonnier du Pentagone. D'où je me suis échappé pour arriver au Texas, puis au Mexique. J'ai été de nouveau enlevé et pris dans une fusillade où j'ai reçu la balle dans l'épaule que vous avez remarquée. Par la suite un gars m'a attaqué mais j'ai réussi à m'en tirer. Cela explique toutes les ecchymoses et blessures superficielles. J'ai finalement pris un vol pour Sydney après un petit problème à la correspondance de Los Angeles ; et aussitôt à l'aéroport je me suis encore une fois fait kidnapper. Et c'est une fille qui m'a délivré et sorti de je ne sais pas où, de caves d'après ce que vous me dites.

Il ne peut s'empêcher d'éclater de rire.

- Des caves de la Maison du Gouvernement, dans les Jardins botaniques royaux, ce n'est pas rien comme endroit pour se faire enlever ! Décidément entre ça et le Pentagone, vous choisissez bien !...

Il fait une pause et se dirige vers la fenêtre ; il se retourne vers moi et reprend :

- Mais je ne vous crois pas. Je crois juste que vous êtes un petit employé d'entretien, ou un réfugié qui se fait passer pour un autre et cherche l'asile.

- Vous me croyez si vous avez envie, je m'en moque. Ce qui est sûr c'est que dès que la nuit sera tombée et la plupart des personnes parties de l'hôpital, mes prétendus amis vont revenir et demain vous n'entendrez plus jamais parler de moi, sauf dans un fait divers d'un de vos quotidiens peut-être. Je m'appelle François Aulleri, les gens m'appellent généralement Ylraw, vous pouvez vérifier, si vous voulez je vous donne le numéro de mes parents où d'amis en France qui parlent anglais, ce serait d'ailleurs bien aimable de votre part, car ils doivent s'inquiéter. Quoi qu'il en soit je vous remercie de m'avoir aidé même si vous ne me croyez pas, mais est-ce que vous pourriez m'enlever ces menottes, j'aimerais vraiment partir.

Un large sourire s'inscrit sur son visage.

- Désolé, pas avant que la police ne me confirme que vous n'êtes pas connu de leurs fichiers.

Je n'ai pas la force de plus insister... Je soupire et pense à ma pierre :

- Et ma pierre ? Où est ma pierre ?

- Votre pierre ? Ah oui le caillou que vous serriez si fort dans votre main, il est là sur la table de nuit. Et qu'est-ce que c'est que cette pierre ? Ce ne serait pas la pierre magique pour laquelle le monde entier vous poursuit ?

Je me rends compte à quel point cette histoire est démente. Comment pourrait-il me croire ? Et comment pourrais-je lui expliquer sans qu'il ne me prenne pour un fou que je pense que cette pierre est un moyen de me protéger contre les bracelets que portent les gens qui me poursuivent ?

- Laissez tomber, vous avez raison, cette histoire est folle et je dois l'être aussi. Mais s'il vous plaît, est-ce que vous pourriez me détacher ?

Le docteur s'appuie contre le bas du lit et prend un air désolé :

- Pas avant demain matin, désolé. Vous me rappelez l'orthographe de votre nom, je vérifierai demain matin avec votre ambassade, on ne sait jamais. Je vais aussi leur envoyer une photo de vous. J'utiliserai celle que j'ai faite pour la police tout à l'heure.

Je lui répète mon nom, donne quelques numéros de téléphone en France où il pourra se renseigner sur moi. Il m'explique qu'une infirmière va passer pour me laver et soigner mes blessures, qu'ensuite le repas est à 7 heures du soir et que lui repassera demain vers 9 heures du matin. Il complète sur la procédure en cas de besoin d'aller aux toilettes, c'est vrai qu'en étant attaché au lit ce n'est pas des plus pratiques, puis il quitte la pièce.

Je me retrouve seul. Il fait encore très jour pour l'heure. L'hôpital doit être climatisé. Il est vrai que nous sommes sans doute en plein été ici. La chambre n'a rien qui la différencie vraiment d'un hôpital français. Je reste rêveur quand je me dis qu'un peu plus de deux semaines auparavant je partais pour l'Île de Ré et me noyais presque dans l'eau glacée de l'Atlantique. Je suis maintenant de l'autre côté de la Terre proche des eaux sûrement plus tièdes du Pacifique... Que sont désormais toutes mes interrogations que j'avais alors ? Ne plus avoir qu'à penser au jour le jour élimine-t-il toutes les questions plus profondes sur la vie et ses raisons ? Mais le monde tourne-t-il mieux ? Ne vais-je pas retrouver, aussitôt cette histoire terminée, toujours la même vie, les mêmes déceptions ? Cette histoire se terminera-t-elle un jour pour moi, d'ailleurs, ou vais-je y rester ? Serait-il possible que tous mes désespoirs face au monde tel qu'il est aient étrangement un lien avec cette organisation qui me poursuit, et qui semble être présente partout ? La Maison du Gouvernement a dit le docteur, ce ne peut être un hasard après le Pentagone. Et Juan lui aussi disait que cette organisation était infiltrée dans le pouvoir mexicain. Mais quelle influence a-t-elle vraiment ? N'est-elle qu'un ensemble d'hommes et de femmes qui profitent uniquement de positions privilégiées, ou décident-ils d'une politique globale ? Sont-ils maîtres des choix économiques, des guerres, des différences entre les pays ? Si seulement j'avais encore ces cahiers, j'aurais pu y trouver sans doute d'autres informations. Mais j'ai bien peur qu'ils ne soient tous détruits désormais, les six que j'avais ont brûlé dans la Viper, et la personne qui a volé les cinq autres les a sûrement faits disparaître sur le champ. Ah Sac ! Tu as disparu toi-aussi... J'espère que Deborah va bien, j'ai tellement peur qu'il lui ait fait du mal... Je reste songeur et perplexe, réalisant que j'ai peut-être à portée de main les éléments qui expliqueraient pourquoi le monde tourne comme il tourne et pas autrement.

Je reviens à une considération plus terre-à-terre et je tente de tirer un peu sur ma menotte. Mais je suis attaché par mon bras gauche, et avec ma blessure je n'ai vraiment aucune force. Quelques minutes plus tard une infirmière entre dans la pièce. Elle me pose des questions sur comment tout m'est arrivé tout en me passant diverses pommades et en me rajoutant un bandage pour ma blessure à l'épaule, ainsi que de nombreux pansements. Je n'ai pas la force de tenter de lui expliquer la véritable histoire, et j'invente diverses choses banales. Il lui faut tout de même un peu de temps pour me nettoyer et venir à bout de l'ensemble de mes blessures ; je suis vraiment recouvert de brûlures, de plaies, d'ecchymoses... Elle termine juste avant que le repas du soir ne soit servi. Cela fait du bien de se sentir propre à nouveau, je traînais cette impression de crasse et de saleté depuis plusieurs jours, je crois que mon moral en prenait un peu un coup. Je mange avidement, j'ai une faim de loup. J'en profite pour mettre une cuillère de côté, elle pourrait peut-être, sait-on jamais, m'aider à démonter la barre à laquelle je suis attaché.

Je demande à l'infirmière qui revient chercher mon plateau comment faire pour aller aux toilettes, elle me dit qu'elle repassera avec le gardien dans un moment de manière à ce qu'il m'accompagne. Ce sera une occasion pour moi de me faire la belle, je me motive d'avance. Cependant je n'ai plus d'habit, plus d'argent, plus de papiers. J'ai tout perdu dans l'explosion. Comment vais-je bien pouvoir faire pour survivre ici, à Sydney ? Je vais devoir voler ? Je devrais aller à l'ambassade, plutôt, me dis-je. Et dire qu'ils m'ont déjà retrouvé... C'est trop dur. Je suis à la fois passionné par ce qu'il m'arrive, et tellement fatigué. On est toujours beaucoup moins fort que l'on croit quand on se retrouve vraiment face au danger. À ce moment je dormirais bien encore, mais je crois que ce n'est pas très raisonnable et que je dois partir au plus vite, être près à saisir la moindre occasion. Je regarde un peu plus en détail si je ne pourrais pas démonter la barre du lit avec ma cuillère, mais ce sont des boulons, c'est peine perdue.

Dix minutes plus tard l'infirmière repasse avec le gardien pour que je puisse aller aux toilettes, c'est un molosse qui n'a pas l'air de rigoler, je me dis que ce n'est pas gagné pour que je lui file entre les doigts, quoi qu'il ne doit pas être très agile. Les grands sont souvent assez mous, sans doute dû la vitesse de l'influx nerveux qui met plus de temps pour arriver à leurs membres ; ou tout du moins est-ce un réconfort quant à ma taille. D'autant que le gardien est loin d'être imprudent, il est bien organisé. En effet il me rajoute une menotte alors que je suis encore attaché au lit. Il utilise un engin à roulettes. Il me détache ensuite du lit. Aucune chance que je puisse m'échapper avec cette disposition, l'engin à roulettes pèse une tonne à déplacer. Il ne m'en détache même pas dans les toilettes, à moi de me débrouiller avec une seule main. Je ne peux même pas récupérer du savon en me lavant les mains, pour tenter de faire glisser la menotte. Moralité, après vingt minutes de cogitation intensive, c'est fichu, à aucun moment je ne suis libre de mes menottes ou ne trouve un moyen de m'en libérer. Bref, je me retrouve dans mon lit, avec ma cuillère. J'ai un sérieux doute sur le fait qu'elle suffise à éloigner tous les vampires qui tournent autour de moi.

La seule chose que j'espère désormais, c'est qu'ils ne repassent pas dans la nuit, que je puisse la passer tranquillement. Pourtant ils savent de toute évidence que je suis là ; je ne vois pas qui d'autre aurait pu passer me voir cette après-midi. Il sera bien avancé, le docteur, me dis-je, quand il ne retrouvera plus que mon poignet attaché au lit, demain matin ! Il doit bien y avoir un moyen tout de même. Je remarque que j'ai toujours la seringue dans une veine de mon poignet gauche, j'ai alors l'idée de m'en servir pour tenter d'ouvrir les menottes. Le moins que l'on puisse dire c'est que c'est un peu douloureux à retirer. J'essaie de tirer l'aiguille doucement mais il semble que de l'enlever d'un coup net soit plus efficace. Je serre les dents et laisse échapper quelques injures. Je n'ai pas le coup de main de l'infirmière et je mets un peu de sang partout sur les draps. Mais bien sûr toutes mes références se limitant à James Bond et Indiana Jones, je me rends compte qu'il est beaucoup plus difficile qu'il n'y paraît d'ouvrir une paire de menottes avec une simple aiguille. J'y passe bien trois quarts d'heure à une heure, sans résultat. Résigné je tente sans succès de trouver autour de moi d'autres objets pour m'aider. Il est presque 22 heures quand, déçu et inquiet, je m'endors.

Je me réveille au milieu de la nuit. Je n'ai plus vraiment sommeil, le décalage horaire doit jouer un peu. Quelqu'un est passé pour éteindre la lumière, à moins qu'il n'y ai un mécanisme d'extinction automatique. Me retrouver dans le noir n'est pas pour me rassurer. J'écoute attentivement, persuadé d'entendre des bruits suspects, qui ne doivent être que des toussotements d'autres patients. Je tente de trouver l'interrupteur pour rallumer mais pas moyen de mettre la main dessus. Je me dis vraiment que j'aurais dû faire attention à son emplacement avant de m'endormir. Mon manque de prévoyance me perdra ! J'ai toujours mon aiguille que je me suis retiré du bras. Certes elle ne fera guerre le poids contre un pistolet ou un couteau, mais d'une part c'est tout ce que j'ai, et d'autre part elle pourrait suffire pour mettre en déroute un maraudeur un peu douillet. Je suis tellement sur mes gardes qu'il me sera sans doute impossible de me rendormir. Je n'ai aucune idée de l'heure ni de mon temps de sommeil, mais il fait encore nuit noire. Il ne doit pas être plus qu'une heure ou deux du matin. Je tire un coup sec sur mes menottes, énervé. J'ai une vive douleur dans l'épaule comme retour de bâton. Si seulement je n'étais pas attaché, je pourrais partir d'ici...

Trente minutes, peut-être une heure, passent. Je suis à l'affût du moindre bruit. Mes yeux ne se sont que difficilement habitués à l'obscurité qui est presque complète ; un store doit empêcher les lumières de la ville de pénétrer dans la pièce. J'entends ou crois entendre une porte qui se ferme. Je retiens ma respiration. Mon coeur tambourine dans ma poitrine et résonne dans mes oreilles. Il y a quelqu'un qui marche doucement dans le couloir, j'en suis presque sûr. Je prends l'initiative de me cacher sous le lit. Je me lève en tentant de faire le moins de bruit possible, mais inévitablement le lit produit quelques grincements. Je descends doucement et me place sous le lit. Je tire le drap de manière à ce qu'il cache la menotte encore attachée et laisse croire que je me suis échappé. Le drap pend et forme une petite tente qui me cache. Je retiens de nouveau ma respiration pour entendre mieux et discerner si les pas sont toujours audibles. Je n'entends rien de quelques secondes. Puis un léger couinement s'échappe de la poignée de ma chambre. Mon coeur s'accélère, quelqu'un est en train de rentrer dans la pièce ! Je serre la seringue dans ma main droite, et tente de faire le moins de bruit possible. Les pas s'approchent, il ne doit y avoir qu'une seule personne, maintenant à quelques dizaines de centimètres seulement de moi. Elle fait le tour du lit, doucement. Je retiens toujours ma respiration. Quelques secondes passent puis elle semble s'éloigner pour quitter la salle. Je dois absolument reprendre mon souffle. J'essaie de le faire le plus doucement possible.

Mais j'échoue. La personne revient abruptement vers le lit et soulève le drap en l'arrachant du lit. Je tente de lui planter l'aiguille dans la jambe mais elle m'attrape le bras et me tire de dessous le lit. Dans le même mouvement elle me lance un coup de pied tellement violent qu'elle me fait décoller du sol et atterrir contre la table de nuit. Tout se renverse dans un fracas terrible. Je lâche ma seringue. Je crie à l'aide de toutes mes forces mais elle me soulève de nouveau par le bras et la jambe et me projette en avant, je voltige jusqu'à ce que la chaîne des menottes se tende et m'arrache des cris de douleur. Je ne peux pas distinguer mon agresseur, mais en tentant de m'aggriper j'ai pu deviner que c'est un homme, très grand. Je retombe de l'autre côté du lit. Je sens ma blessure s'ouvrir et du sang en sortir, en imbiber le bandage, et couler sur mon torse. J'ai le bras complètement tordu en arrière, je me plie tant bien que mal pour avoir un peu moins mal. Alors qu'il s'approche je m'aide du rebord du lit et lui décoche un puissant coup de pied dans le torse. Il est beaucoup trop grand pour que je parvienne à le toucher au visage. Mon coup de pied le propulse en arrière et il tape dans le mur du fond mais ne semble pas affecté outre mesure car deux secondes plus tard je reçois son tibia dans mon estomac. Il a donné le coup avec une telle force que le lit s'est presque dévissé du sol. Mais je ne me laisse pas faire et rétorque par un coup de poing, qu'il pare et utilise pour me retourner, s'avancer un peu en contournant le lit et me lancer de nouveau en me tirant de toutes ses forces pour me projeter jusqu'à ce que je sois de nouveau écartelé par les menottes et que je m'écrase lamentablement contre le deuxième lit de la pièce. Je sens cependant que la barre de mon lit est en train de céder. Il va falloir qu'elle cède vite si je veux avoir une chance ! Mais je n'ai pas beaucoup le temps de faire des suppositions. Je continue à crier à l'aide quand il me donne de nouveau un coup de pied qui termine de détruire ce qui reste de table de nuit. Dans l'obscurité, je tombe par hasard le genou sur ma seringue, je la récupère et lui donne rapidement plusieurs coups dans la poitrine quand il s'approche de moi. Mais il semble insensible à la douleur, et réussit à me subtiliser mon aiguille en me broyant la main. Je ne sais plus si je crie toujours à l'aide ou si ce ne sont que des hurlements de douleur. Satisfait d'avoir récupéré ma seule arme, il me la plante dans le ventre. La douleur est immédiate et insupportable. Mais il ne s'arrête pas là et me soulève de la même main, en me tenant au bout de son poing avec l'aiguille dans mon ventre. Je pends plié sur ses avant bras, près à tourner de l'oeil. Je pardonne le petit Jésus d'avoir mis le pain à l'envers sur la table...

Mais ce n'est pas nécessaire, la lumière envahit la pièce, et j'entends le gardien crier "mains en l'air". Alors l'homme me lâche, et je retombe lourdement au sol, à moitié tourné, pendouillant au bout de mon bras gauche toujours attaché au lit par les menottes. L'homme saute par-dessus le lit, il y a un coup de feu, et un bruit de bris de glace. Je ne sais pas si c'est la balle qui a brisé la vitre, ou l'homme qui s'est jeté par la fenêtre. Le gardien court vers elle et je l'entends jurer, laissant présager que mon agresseur s'est enfui. Il accourt par la suite vers moi. Il me demande si je vais bien.

- Tout baigne...

Lui dis-je en crachant du sang.

- Qu'est ce qu'il s'est passé ? Il vous voulait quoi ce type ?

Pour l'instant j'ai une aiguille de cinq ou six centimètres plantée dans le bide et je crache la moitié de mon sang. De plus je ne serais pas étonné d'avoir aussi un bras cassé ou l'épaule démise, alors j'ai d'autres soucis que savoir ce que me voulait ce gars.

- Il voulait m'offrir des fleurs, mais j'ai refusé.

- C'est vrai ? Vous êtes sûr ?

Je m'énerve pour de bon.

- Mais bordel j'en sais rien ce qu'il voulait ce mec ! Il voulait me buter, c'est pas assez clair comme ça ! Ça vous arrive souvent de tabasser les gens et leur trouer le bide à leur faire pisser le sang avec autre chose en tête ! D'ailleurs vous voyez pas que je suis en train de perdre tout mon sang bordel, ça vous viendrait pas à l'esprit d'appeler une infirm... Kof ! Kof !

Je m'étouffe à moitié avec mon sang en hurlant. Mais l'infirmière arrive déjà et avec l'aide du gardien, elle me replace sur le lit. Elle me retire l'aiguille du ventre. J'ai quelques contractions quand elle nettoie avec un coton ou un tissu imbibé d'alcool ou de désinfectant. Je ne veux perdre connaissance à aucun prix.

- Détachez-moi !

Je les supplie mais le gardien refuse.

- Mais il va revenir !

Le gardien s'approche de la fenêtre avant de répondre.

- Ouh ça m'étonnerait, avec la balle que je lui ai tirée dans le dos ! Nous ne sommes qu'au deuxième étage, mais il y a bien trois ou quatre mètres de haut. Il ne va sûrement pas faire long feu. De plus je vais appeler sur le champ le poste de police, et dans quelques instants ils seront sur place.

- Si ce n'est pas lui qui va revenir, il y en aura d'autres. Détachez-moi, je n'aurai pas autant de chance la prochaine fois...

L'infirmière est de mon avis et me soutient.

- C'est vrai, détachez-le donc, que peut-il bien faire dans l'état où il est ? Regardez-le, il ne peut même pas bouger.

- Désolé, je ne voudrais pas me faire taper sur les doigts.

C'est sans espoir, ce froussard ne changera pas d'avis. L'infirmière prend soin de moi. Je pars dans quelques rêvasseries. Je me demande ce que je vais bien pouvoir faire. Comment pourrais-je m'en sortir ? Ils me retrouvent toujours. Et ce marabout, où peut-il bien être, comment le retrouver dans une si grande ville ? Cette histoire est démente... Comment le retrouver, c'est impossible, j'aurais dû m'en douter depuis le début... J'ai plus envie d'aller directement à l'Ambassade française et me faire rapatrier, ne serait-ce que pour prendre du repos et mettre un peu d'ordre dans ma tête. D'autant plus que je n'ai plus ni papiers ni argent ici et que je ne pourrai pas m'en sortir très longtemps, surtout dans l'état où je suis. Je demande l'heure à l'infirmière. Il est 2 heures 30 du matin. Je n'ai pas eu le temps de voir mon agresseur, mais au vu des méthodes je parierais pour un copain de celui du Mexique. Mais que me veulent ces gars, pourquoi ne pas me tirer une balle dans la tête directement s'ils veulent me tuer ? Cherchent-ils à m'intimider, à me faire abandonner ? Mais c'est eux qui me courent après, que pourrais-je bien leur avoir fait ? En pensant cela je me remémore le vieil homme dans la pièce où j'étais retenu prisonnier après mon arrivée à Sydney. Il a dit que je m'acharnais sur eux. Est-ce vraiment le cas ? Est-ce que par le simple fait que je recherche ce marabout et que je cherche à comprendre ce qu'il se passe, cela les met en danger ? Ne serais-je pas plutôt un guignol dans l'histoire, manipulé par quelqu'un d'autre qui veut me faire porter le chapeau ? Pourquoi le gars au Pentagone m'avait détaché ? Pourquoi le gars au Texas m'a conseillé de venir ici, à Sydney, juste avant de mourir ? Était-ce une mise en scène ? Pourquoi cette fille me sort d'affaire pour disparaître aussitôt ? Mais qui pourrait avoir intérêt à s'attaquer à cette organisation ? Un autre mouvement rival ? Certains services secrets ? Je ne comprends rien. Mon attaque de ce soir serait-elle une représaille suite à l'explosion qui m'a délivré ? Serais-je quelqu'un d'autre ? Aurais-je perdu la mémoire d'une partie de ma vie ? Est-ce que j'ai loupé un épisode ? Est-ce que je me suis réveillé hors de l'eau à l'Île de Ré en effaçant tout un pan de ma vie ? Mais c'est impossible, Guillaume, les autres, ils étaient tous là, il n'a rien pu se passer d'autre. À quel moment alors, au Pentagone ? Ce n'est pas possible non plus, j'ai appelé mes parents du Texas et tout était comme je m'y attendais. Je suis tout de même subitement paniqué à l'idée de ne pas être au moment où je le crois. Je demande confirmation à l'infirmière.

- Pardon, mais quel jour sommes-nous ?

- Nous sommes dimanche 17, euh non en fait lundi 18 novembre désormais. Vous ne vous rappelez plus où vous êtes ?

- Si si, c'est juste pour vérifier... Mais, euh, de quelle année ?

- 2002, nous sommes en 2002. Le pauvre, il perd la tête...

Cela me rassure au moins sur un point, c'est que je n'ai semble-t-il pas perdu la mémoire. Je continue alors mon raisonnement. Imaginons que l'organisation pense que je suis contre elle. Cette histoire de marabout est peut-être juste une manigance pour me faire courir à la recherche d'une explication qui n'existe peut-être pas. Mais pourquoi moi ? Me font-ils passer pour quelqu'un d'autre ? Cela expliquerait au moins pourquoi ils s'obstinent tous à me parler dans leur fichue langue.

Je reviens brutalement à la réalité moins complexe d'une souffrance directe quand l'infirmière s'attaque à refaire mon bandage. Toutefois j'ai au moins choisi que faire ; je vais le plus tôt possible à l'ambassade de France pour tenter de rentrer chez moi, c'est fini les cavalcades, je vais rentrer chez mes parents et puis je verrai bien alors... Je me laisse soigner sans broncher, presque las et accoutumé à la douleur, encore une dizaine de minutes avant que les policiers n'arrivent. Ils me posent plusieurs questions. Pourquoi je pense que cette personne m'a attaqué. Si je l'ai vue, si je peux la décrire. J'essaie d'en dire suffisamment pour les satisfaire, mais pas trop pour ne pas me lancer dans d'interminables explications. Personne ne croirait mon histoire, de toute façon. Je demande ensuite à être détaché, mais ils refusent. Ils disent ne pas savoir pourquoi j'ai été attaché, mais qu'il y a sûrement de bonnes raisons et qu'ils ne veulent pas prendre le risque. Je ne tente pas plus de les convaincre, je suis fatigué et de toute manière c'est peine perdue.

Encore quelques minutes de soins. L'infirmière remarque que mon lit est complètement bancal. Elle pense qu'il serait préférable de me changer de chambre, d'autant que la fenêtre est cassée et qu'il va y avoir des courants d'air. Elle me demande de patienter quelques instants pendant qu'elle descend au premier retrouver le gardien pour qu'il me détache pendant le transvasement. C'est vrai que le lit a pas mal souffert. Je secoue un peu la barrière. Elle a été bien endommagée pendant la bagarre, et je pense que je pourrai parvenir à la désolidariser du lit. Si je veux partir c'est maintenant ou jamais. Mais je ne peux me le permettre qu'en comptant que je puisse marcher dans mon état. De plus je serai assez vite repéré attaché à un tube en métal avec des menottes. Vont-ils vraiment tenter de revenir une fois de plus ? Ou serait-il envisageable de faire un somme jusqu'à l'arrivée du docteur ? Je réalise aussi qu'en Australie, comme les autres pays anglo-saxons, le premier étage doit être le rez-de-chaussée. Le gardien a mentionné que nous étions au deuxième étage tout à l'heure, mais il équivaut à un premier étage en France. Il a précisé trois ou quatre mètres de hauteur, c'est sûrement jouable. C'est souvent quand on doit prendre des décisions rapidement que l'on prend la mauvaise, mais c'est aussi toujours là qu'on regrette de n'avoir rien fait.

Je suis tenté mais tout bien réfléchi je décide de ne rien faire. Je parie sur le fait qu'ils ne vont pas revenir me tabasser de la nuit, et que de rester gentiment à l'hôpital me rendra les choses plus simple vis-à-vis de l'ambassade. Fuir donnerait sans aucun doute des arguments pour supposer que j'ai quelque chose à me reprocher. Le gardien et l'infirmière reviennent, et je me retrouve quelques instants plus tard dans une nouvelle chambre, proche de la loge de l'infirmière de garde, pour me rassurer. Je le suis effectivement et je m'endors presque paisiblement, en m'imaginant que dès le lendemain j'aurai un vol pour la France et que si le vent a vraiment tourné dans deux jours je serai dans mon appartement à Paris, ou chez mes parents au Soleil... Ah, Soleil...

C'est le bruit de la clé dans la serrure des menottes qui me réveille. Le docteur qui m'a vu la veille est dans la pièce, ainsi que le gardien.

- Toutes mes excuses, monsieur Aulleri, nous avons bien eu confirmation de votre ambassade que vous êtes porté disparu en France depuis une semaine, avec un dernier contact du Texas. J'ai peine à y croire mais votre histoire semble véridique. L'ambassade se charge de transmettre à vos parents que vous êtes bien sain et...

Il se reprend.

- Enfin sauf, du moins.

Il sourit, comme s'il pensait avoir fait une bonne blague. Ce qui ne me fait pas rire. Si ce charlot ne s'était pas obstiné à vouloir m'attacher, je n'aurais peut-être pas eu un second nombril. Enfin, c'est tout de même une bonne nouvelle. Il voit que je ne ris pas, reprend un air sérieux et poursuit.

- Une personne de l'ambassade va passer dans la journée pour vous demander quelques informations pour votre rapatriement, et le règlement avec l'hôpital. Je suis vraiment confus de vous avoir traité ainsi, mais comprenez que je ne peux prendre aucun risque à l'intérieur de l'hôpital.

Je ne réponds pas. Il quitte la pièce quand un infirmier m'apporte mon petit-déjeuner. Et tout en déjeunant, ma pierre me revient à l'esprit. Je ne prends pas le temps de terminer, me lève et sort de la pièce pour demander à une infirmière où se trouve mon ancienne chambre. Elle ne sait pas mais quand je lui précise que c'est celle où la vitre a été cassée la nuit précédente, elle comprend tout de suite et m'indique comment m'y rendre. Personne n'a encore fait le ménage et je retrouve ma pierre rapidement. Une fois de plus je me sens mieux en la serrant de nouveau dans ma main, elle me redonne du courage, d'autant que les choses se présentent plutôt bien maintenant. Je retourne doucement vers ma chambre, en boitant un peu.

- Excusez-moi, mais si j'étais vous je n'y retournerais pas et je partirais sur le champ. Parce qu'il y en a d'autres qui arrivent.

Je me retourne subitement, surpris. C'est la fille de l'autre jour, et elle m'a parlé d'une voix timide en français. Elle est habillée de la même manière, avec sa combinaison.

- Suivez-moi, nous pouvons sortir par là.

- Et pourquoi devrais-je vous suivre, qui me dit que vous n'êtes pas comme tout les autres en train de vous jouer de moi ?

- Vous faites comme vous voulez, mais deux de vos poursuivants habillés en policier ne vont pas tarder. Et puis je vous ai tiré d'affaire l'autre jour. Je ne pouvais pas savoir que vous ne seriez pas en sécurité dans cet hôpital.

- Comment vous savez que je ne suis pas en sécurité ? Vous étiez là la nuit dernière ? Et pourquoi vous parlez français tout d'un coup ? Et comment vous savez que ces deux policiers sont contre moi ?

Elle est gênée et ne répond pas. Elle s'en va alors, en me disant que je suis libre de choisir de la suivre ou pas. Je suis très énervé mais je décide de lui faire confiance. Elle marche rapidement et j'ai un peu de mal à aller à son rythme. Nous descendons un escalier pour nous retrouver sur l'arrière de l'hôpital ; nous traversons une avenue puis un petit parc. Je n'ai pas de chaussures et j'ai beaucoup de mal à marcher par terre. J'ai toujours ma pierre dans ma main. Je tente de marcher le plus possible dans l'herbe, ce n'est pas très pratique et je titube souvent, d'autant que je n'ai pas une forme olympique. J'ai mal à ma blessure au ventre, en plus des autres auxquelles je me suis presque accoutumé, presque... Je tente de lui poser des questions tout en marchant mais elle ne répond pas. Elle avait raison sur un point, il y a bien deux policiers qui nous ont pris en chasse. Ils débouchent de la même sortie que nous quelques minutes plus tard. Quand elle s'en aperçoit elle part en courant. Je lui crie que je ne peux la suivre et je trottine difficilement à ses trousses. Elle me distance en un clin d'oeil et disparaît dans une rue alors que je suis en plein milieu d'un carrefour. Je ne suis pas au bout de mes peines, arrive en même temps sur moi l'autre homme de la nuit précédente, ou tout du moins le présumais-je à sa démarche et sa stature. Il a un peu de mal à marcher, sans doute sa blessure par balle, ou son saut du deuxième, mais face à lui je ne ferai pas long feu. Et alors qu'il arrive vers moi par le côté, les deux policiers l'interpellent et lui demandent de s'arrêter. Il semble ne pas les écouter et il est à deux doigts de m'attraper quand ils lui tombent dessus. S'ensuit une bagarre entre l'homme, qui tient tête, et les deux policiers qui semblerait-il n'ont pas l'intention de se servir de leurs armes. Toujours est-il que je ne cherche pas à admirer le spectacle et je m'éclipse discrètement dans la même petite rue que la fille, avec maigre espoir de la retrouver.

Je marche vite, trottine un peu, pendant une bonne trentaine de minutes en espérant que cela suffira pour leur faire perdre ma trace. Mais je ne sais pas quoi faire ni où aller. Je n'ai pas d'argent, pas d'habits. Moi qui me faisais une joie à l'idée de rencontrer la personne de l'ambassade pour planifier mon retour. Je me dis alors que le mieux est de m'y rendre directement. J'ai cependant besoin de vêtements. J'envisage de les voler, après tout je n'ai pas beaucoup d'autres choix. Mais je réfléchis que pour peu que le magasin dans lequel je fais mon forfait soit équipé de caméras, un vol pourrait me causer des tracas pour mon retour en France. Alors je me convaincs de trouver une jolie vendeuse dans une boutique de vêtements, de lui expliquer tous mes problèmes en espérant qu'elle apitoiera et aura la bonté de me donner de vieux habits ou des invendables. Je ne vais pas jusqu'à m'imaginer un rendez-vous galant. Dans l'état où je suis je ne pourrai guère être séduisant, je mise plus sur la pitié. Je ne rechignerais pas contre un peu de tendresse, toutefois, après tout ces coups, pensé-je, mélancolique. Mais j'imagine que c'est plus qu'accessoire par les temps qui courent. J'évite plusieurs magasins objectivement beaucoup trop classiques où la tête des vendeurs m'inspire plus un bon coup de pied au derrière qu'un peu d'aide. Je trouve après quelques centaines de mètres un magasin plutôt tendance mode jeune. J'entre sur la vision agréable d'une jeune et jolie vendeuse. Elle me regarde d'un air très suspicieux, et je la comprends, entre mes multiples blessures et ma courte chemise de nuit, je dois avoir l'air du parfait psychopathe tout juste échappé d'un hôpital psychiatrique.

- Bonjour, avant que vous ne me mettiez dehors, laissez-moi vous expliquer en deux mots. Voilà je suis français, je me suis fait agresser, j'ai perdu tous mes papiers, mes habits et mon argent. Je sors de l'hôpital où l'on m'a soigné mais en attendant mon rapatriement en France je n'ai pas de quoi m'habil...

- C'est qui lui ?

Celui que j'identifie comme le patron est arrivé dans la salle, et me regarde d'un mauvais oeil. La fille tente de lui expliquer.

- Il dit qu'il est français et qu'on lui a volé ses habits, je crois qu'il veut du blé.

- Français mon cul oui ! Allez casse-toi avant que j'appelle les flics ! Encore un taré !

- Mais non je ne veux pas d'argent, je veux juste de vieux habits si vous avez et...

Je n'ai pas le temps de finir ma phrase qu'il m'a déjà fichu dehors. Je repars alors, l'âme en peine. Je marche toujours en direction de ce que je crois être le centre-ville, ne serait-ce que par les grands immeubles qui s'y trouvent. Soudain je réalise qu'un type me suit. Je commence à trottiner, mais il marche vite et commence même à courir. J'oublie mes douleurs et je cours moi aussi. Mais il me bouscule et je m'écrase contre des poubelles. Je tombe au sol mais je tiens bon ma pierre dans ma main. Les poubelles se déplacent sous le choc, et elles dérangent un groupe de sans-abri qui squattait un peu après. L'homme m'attrape, me relève du sol et s'apprête à me frapper quand trois ou quatre personnes du groupe de sans-abris l'entourent et commencent à lui chercher des noises, lui demandant si c'est lui qui a bousculé les poubelles. Il les ignore mais l'un d'eux lui donne une tape dans l'épaule pour qu'il se retourne. Il se tourne et le pousse violemment. Le SDF tombe au sol. Ses collègues démarrent au quart de tour et se jettent sur lui. Il se débat mais ils sont maintenant cinq à le frapper, le mordre, lui arracher ses vêtements. Je commence à m'éloigner, et quand les sirènes de la police sifflent, le groupe de SDF laisse tomber et ils prennent tous leurs jambes à leur cou. Une des filles du groupe me prend par le bras et m'entraîne avec eux. Je les suis.

Nous courons et faisons divers détours dans de nombreuses petites rues avant de nous arrêter. J'ai eu beaucoup de mal à les suivre et j'arrive en dernier, un peu à la traîne. Ils me demandent ce que me voulait ce type. J'explique tout d'abord la même histoire qu'à la vendeuse, et j'y rajoute que des personnes me poursuivent pour une raison que j'ignore, et que de toute évidence elles veulent me tuer. Ils m'agressent de questions. Si je suis quelqu'un d'important, si j'ai de l'argent, si j'ai volé quelque chose, d'où je viens... Face à cette avalanche de questions je me dis qu'il est plus prudent que je les laisse, n'étant pas très sûr de pouvoir compter sur eux. Et surtout après tout ce sont mes soucis, et ils sont déjà suffisamment en galère, semble-t-il, pour ne pas encore leur faire prendre des risques à ma place. Je les remercie beaucoup de m'avoir tiré de ce mauvais pas, et je repars. Ils m'ont entraîné dans des petites rues, peut-être moins fréquentées, mais sûrement aussi plus idéales pour se débarrasser discrètement de quelqu'un. J'ai l'impression que nous sommes partis à l'opposé de la direction dans laquelle je situais le centre.

Malheureusement, le sort s'acharne, et je n'ai pas même retrouvé avec plaisir une rue passante que je retrouve de même à mes trousses l'homme de tout à l'heure. Je pars en courant sur le champ, il fait de même. Je cours tout droit, je ne sais pas où je vais. Je serre fort ma pierre pour oublier la douleur à mes pieds et ailleurs, et j'accélère. Je tente de crier à l'aide, mais personne ne semble vraiment réagir. Je cherche en courant à repérer un policier. Je m'excuse du mieux que je peux quand je renverse ou bouscule des gens. Mais le saligaud court vite, plus vite que moi, et si je ne trouve pas un moyen de m'en sortir rapidement il va me rattraper. Je cours toujours sur les larges trottoirs d'une grande avenue. Je ne veux pas qu'il me tape encore, je n'en peux plus de ces histoires, je veux me retrouver en paix. J'en ai trop marre ! Je sens que je vais craquer si tout continue sans jamais s'arrêter... Il n'est plus qu'à quelques mètres de moi. Je me rapproche de la chaussée à ma droite. En Australie les voitures roulent à gauche. Alors je veux tenter le tout pour le tout. Quand je sens sa main sur mon bras, je serre ma pierre encore plus fort, je hurle, lance mon bras en arrière, le saisis par la manche et je dévie subitement sur la droite. Je m'engage sur la chaussée en regardant au dernier moment pour voir qu'une voiture me fonce dessus. L'homme est déséquilibré et entraîné avec moi. Je le lâche, m'élance et saute pour éviter la voiture qui freine en urgence. Mon pied percute le montant du pare-brise. Cela me fait virevolter. J'entends les crissements des pneus qui hurlent et les coups de klaxon. Je retombe alors le dos contre le pare-brise de la voiture sur l'autre file. Elle avançait encore un peu et je suis propulsé en avant. Je roule sur le capot et m'écroule au sol. J'ai de la chance que les voitures aient de bons freins ! Je ne pense pas être trop amoché. La dernière voiture qui m'a percuté ne roulait plus très vite. J'ai juste le pied gauche en compote. Mais mon plan à fonctionné, le gars s'est pris la voiture en plein dedans. Je me demande même si elle ne lui a pas roulé dessus. Les gens sortent des voitures et se regroupent autour de nous. Il faut que je parte au plus vite avant que la police n'arrive. De plus si je reste au sol mon corps va s'engourdir et je ne pourrai plus bouger. Je me lève en grande peine, j'ai mal partout. Les gens me disent de rester allongé et d'attendre les secours. Je leur dis que je ne peux pas, que je dois partir au plus vite. Mon pied me fait horriblement mal. J'écrase la pierre dans mon poing presque pour avoir une douleur supérieure au reste de mon corps. J'ai la tête qui tourne. Je remarque à l'intersection suivant un arrêt de bus avec justement un bus qui arrive. Je pars en clochant et en sautant sur un pied en faisant des signes au conducteur pour qu'il m'attende. Je suis presque comme dans un nuage, comme si mon corps criait qu'il veut s'arrêter, perdre conscience, et que je continue malgré tout. Je monte dans le bus au dernier moment. Les portes se ferment, le bus part. Le conducteur ne me demande pas de ticket, et se contente de me regarder d'un drôle d'oeil. Cela me convient.

Je n'ai aucune idée d'où va le bus, ni l'endroit où je vais descendre. J'espère seulement distancer un peu mes poursuivants. Dans le bus mon corps reprend petit à petit le dessus. La douleur à mon pied gauche s'intensifie, tout comme une douleur dans le dos, sûrement le choc avec la voiture. J'ai peur d'avoir la cheville brisée. Je récupère difficilement de ma course. Ma blessure au ventre s'est rouverte et saigne. Je fais compresse avec ma main pour ne pas laisser le sang trop s'écouler. J'essaie de regarder le trajet du bus pour rester éveillé mais tout défile sans que je saisisse vraiment les images ; impossible de reconnaître ou distinguer quoi que ce soit. Je demande finalement à un passager s'il peut m'indiquer la direction du bus. Je ne comprends pas tout mais après quelques précisions il semble que le bus s'éloigne du centre-ville. Je me renseigne par la même occasion sur l'adresse de l'ambassade française et l'heure qu'il est. Il est 11 heures 45 mais il ne sait pas où se trouve l'ambassade. J'envisage de descendre alors assez rapidement du bus, celui-ci s'éloignant du centre. Mais je n'en ai pas la force ; je suis exténué et je décide de rester à l'intérieur pour me reposer un peu, et surtout m'éloigner pour être un peu tranquille, prendre le temps de récupérer des habits et de quoi manger. Le centre de Sydney est sans doute surveillé par des caméras, et ils peuvent de cette façon me retrouver sans encombre dans l'hypothèse où ils sont effectivement infiltrés dans la police. D'un autre côté, me retrouver dans un quartier résidentiel ne m'avancera pas beaucoup. Mais la brûlure continue et mon pied me fait très mal, je n'ai pas le courage ni la volonté de bouger avant le terminus.

Terminus qui se trouve dans une partie de Sydney, à moins que ce ne soit une ville limitrophe, qui s'appelle Glebe, et qui se révèle être un choix judicieux. Je reprends mes esprits après m'être momentanément assoupi. En descendant du bus, mon pied étant froid, je me rends compte que je ne peux pas du tout marcher. Mais à peine m'appuie-je contre un poteau pour me reposer un peu et réfléchir où aller, que deux jeunes me demandent si je vais bien. Je suis toujours en courte chemise de nuit, et s'ajoute à mes bleus et blessures une cheville qui a doublé de volume, en plus du sang sur mon ventre. Je leur explique rapidement que j'ai peut-être la cheville brisée. Ils sont curieux de savoir ce qui m'arrive. Je détaille un peu plus en leur racontant mon kidnapping, mon évasion, l'explosion, l'hôpital, la fuite, la course-poursuite et la voiture qui me renverse... Je suis très étonné qu'ils ne me prennent pas tout de suite pour un fou. Je leur explique de plus mon intention de trouver l'ambassade pour tenter de retourner en France, car je suis français, précisé-je. Sur ce ils disent avoir rencontré à leur hôtel deux Français qui sauront éventuellement me renseigner. Ils me proposent de m'y accompagner, leur hôtel n'étant qu'à quelques centaines de mètres.

Une fois dans leur chambre, ils m'expliquent que Glebe est un peu l'endroit où tous les voyageurs itinérants se retrouvent. Ils me proposent quelques trucs à grignoter que j'accepte plus que volontiers. Nous faisons les présentations, et ils me demandent ensuite un peu plus de détails sur l'histoire qui vient de m'arriver. J'ai affaire à deux anglais de Londres, Steve et Gordon. Ils m'expliquent qu'ils sont un couple homosexuel, et qu'ils font le tour du monde suite à la fin de leurs études, avant de se lancer dans la vie active. Ils arrivent de l'Île de Pâques et par la suite ils vont remonter vers l'Europe en passant par l'Asie du Sud-Est. Je trouve leur trajet très amusant car j'ai justement un ami qui fait, si je me rappelle bien, exactement la même trajectoire. Je leur dis son nom, mais ils ne semblent pas l'avoir croisé. Cela aurait été une sacrée coïncidence pourtant !

Bref, après qu'ils m'aient expliqué leur trajet, l'un d'eux va voir s'il trouve les Français. Ils sont bien là, juste revenus des courses pour le repas du midi. Nicolas et Fabienne, qui eux aussi sont des randonneurs mais qui se contentent de l'Australie et l'Océanie. Ils sont un peu plus âgés, la trentaine passée. Ils viennent de Paris. Chaque année pendant les cinq semaines de vacances qu'ils peuvent prendre, ils font une région du monde à pied. Cela me fait du bien de retrouver quelques compatriotes. Les deux anglais m'ont prêté un tube de crème pour les entorses, et je leur raconte à mon tour mon histoire, pendant que je me pommade la cheville. Je n'omets rien de la découverte du bracelet jusqu'à maintenant. Ils sont éberlués. Un moment où Steve va aux toilettes, et où je fais une pause, ils me demandent s'ils peuvent toucher et regarder la pierre, que j'ai toujours dans la main. Bien sûr ils ne ressentent rien de particulier. Et je leur explique que je suis conscient qu'elle n'a sûrement aucun effet. Mais j'ai tellement l'impression qu'elle me donne de la force et du courage que je ne m'en séparerais pour rien au monde. Steve revient et je continue de raconter.

- Je sais que mon histoire est démente, et moi-même j'ai peine à y croire. Mais mes multiples blessures et notamment la balle que j'ai reçue dans l'épaule sont là pour en témoigner.

Je ne sais pas s'ils me croient ou pas. Toujours est-il qu'ils sont très gentils et me donnent chacun quelques habits dont ils veulent se débarrasser, ou en mauvais état. Je me retrouve habillé de la tête aux pieds. J'ai même une paire de sandales cassées réparées avec une ficelle. Certes, le tout n'est pas des plus assortis, mais qu'importe, cette tenue ne changera pas trop de mes habitudes vestimentaires classiques de toute manière. Je range précieusement ma pierre dans la poche que je juge la plus sûre. Ensuite nous déjeunons tous ensemble, il est une heure et demie passées de l'après-midi. Ils me proposent de m'accompagner à l'ambassade. Pour trouver l'adresse nous passons dans un cybercafé. J'en profite pour envoyer quelques mails de façon à donner des nouvelles. J'ai reçu plusieurs mails de Deborah, elle était rentrée sans encombre chez elle, mais s'inquiète pour moi. Je tente de lui répondre en racontant les grandes lignes de ce qui m'est arrivé. Je ne veux pas abuser de la gentillesse de mes quatre compagnons qui me payent la place, je tente de faire vite. Je reçois et donne des nouvelles au plus de personnes que je peux, en envoyant un mail récapitulatif à la plupart que je connais. Je ne cache rien. Je dis clairement que je suis dans une situation délicate, que plusieurs personnes ont tenté de me tuer, et que je ne suis pas persuadé de rentrer un jour en France en état. Je suis cependant étonné que certaines personnes comme Guillaume ou Fabrice, à qui j'avais déjà écrit de Raleigh semblent ne pas avoir reçu mes précédents messages, au vu des questions qu'ils posent. Une fois mon courrier terminé, je vérifie l'adresse de l'ambassade, qui est en fait un consulat. Je ne saurais trop dire la différence, toujours est-il qu'il se trouve dans le centre de Sydney, Market Street. Ce n'est pas très loin d'ici, il doit se trouver à environ deux kilomètres, mais vu ma cheville, mes amis conseillent de chercher un bus qui passe par là-bas.

Nous ressortons en direction de l'arrêt de bus le plus proche de manière à trouver une carte des différentes lignes. Ils m'aident à marcher, et j'essaie de ne pas poser le pied par terre. Ils me convainquent d'aller voir un médecin après mon passage au consulat, ne serait-ce que pour vérifier que c'est juste une entorse et que les ligaments ou les os n'ont pas trop souffert. Pendant le trajet, ils continuent à me poser des questions sur mes aventures. Je profite de leur présence pour réfléchir avec eux sur les différentes possibilités quant à une explication. Parmi les idées de complot généralisé, autres guerres entre services secrets, histoire de Templiers et j'en passe, Fabienne a une suggestion. Elle connaît plusieurs personnes dans la presse grand public, de par son travail, du type VSD et autres Gala. Et mon histoire pourrait être le genre d'aventures extraordinaires qui les intéresse. Elle m'assure envoyer, si cela ne me dérange pas, quelques détails de mon cas ainsi que mes coordonnées à une de ses amies, de manière à ce qu'elle organise une entrevue à mon retour en France. Elle pense en effet que cette exposition, comme on l'apprend dans tous les films américains, permettra au moins de rendre la tâche de mes poursuivants beaucoup plus compliquée. Je ne dis pas non, même si je reste dubitatif. Je n'en reste pas moins assez peu avancé quant à mes interrogations.

Nous arrivons au consulat un peu avant 16 heures. Manque de chance, il n'est ouvert au public que de 9 heures à 13 heures. J'insiste lourdement auprès du gardien pour le convaincre d'aller vérifier que je suis François Aulleri, porté disparu depuis une semaine ou deux, et que je devais rencontrer une personne du consulat ce matin, mais que j'ai eu un empêchement. La négociation est âpre, surtout que mes camarades et compatriotes s'énervent un peu eux aussi contre lui, ce qui n'accélère pas les choses ; mais j'ai gain de cause et il va vérifier. Il revient une quinzaine de minutes plus tard et m'invite à le suivre. Nous convenons, Steve, les autres et moi, qu'ils repassent devant le consulat dans deux heures, le temps qu'ils aillent se promener un peu en centre ville. Si je m'y trouve, tant mieux, sinon nous nous reverrons à leur hôtel dont ils me laissent l'adresse, ou en France plus tard si je parviens à partir dès ce soir. Nous échangeons nos adresses électroniques, je les remercie pour tout, nous nous souhaitons bonne chance, et le gardien me précède vers les bâtiments.

Il m'indique alors l'accueil, qui m'invite à me rendre dans une salle d'attente où une personne viendra me chercher. J'y patiente plus d'une demi-heure, retrouvant avec plaisir quelques exemplaires de journaux et magazines français. Un homme vient me quérir alors que je me remettais au goût du jour des événements des deux dernières semaines.

Il n'est pas très bavard, c'est un grand type qui a plus l'allure d'un garde du corps que d'un assistant. Il a l'air un peu essouflé, mais sur le coup je n'y fais pas plus attention. Il m'explique que nous devons sortir du présent bâtiment pour nous rendre au bureau des rapatriements. Je suis étonné qu'il ne parle pas français. Mais après tout peut-être me conduit-il juste à un bureau, lui n'étant que secrétaire ou à un poste qui n'est pas en relation directe avec des Français. Nous descendons et nous nous retrouvons à l'arrière du consulat. Soudain un homme m'attrape par derrière et me met un tissu sur la bouche. J'ai juste le temps de réaliser avant de m'endormir que je me suis fait une nouvelle fois prendre dans un traquenard. Je m'endors inquiet de ne peut-être plus jamais me réveiller.

Dimanche 15 décembre 2002

Mais je me réveille. Et à bien réfléchir sur le moment je me demande si je n'aurais pas préféré rester endormi. Je suis allongé sur le sol de ce que j'identifie être l'intérieur d'une camionnette ou d'un fourgon. J'ai un mal au crâne terrible. Je reste quelques minutes abasourdi, j'ai un peu de mal à me tirer du sommeil, mais je suis rapidement réveillé par l'odeur qui empeste. Je suis allongé sur le dos. Il fait très chaud, j'ai énormément transpiré et je meurs de soif. J'ai quelque chose sur moi. Je lève la tête et me mets sur les coudes. À la vue du spectacle je pousse un cri et me traîne rapidement en arrière en me débarrassant de ce que j'ai sur le corps. Je me plaque contre la paroi du fourgon, en haletant et en lançant des regards inquiets autour de moi. J'avais étendu sur mes jambes un corps presque complètement carbonisé. Et un autre se trouve dans le même état dans le coin opposé. Je suis recouvert de sang. Il n'y a aucune fenêtre, juste deux néons au plafonnier qui éclairent l'intérieur. Le fourgon est en mouvement. Mes habits sont aussi en piteux état. Il ne m'en reste plus grand-chose. Ils sont complètement brûlés sur tout mes avant-bras et mes jambes, ainsi que sur mon torse. Il ne me reste guère qu'un court short à moitié calciné. J'ai néanmoins toujours mes sandales, à peu près en état. Ma pierre ! Elle est à côté de moi, tombée de la poche de mon pantalon qui n'existe plus, brûlé ou vaporisé. Je la reprends dans ma main. J'ai un bracelet, je le retire tout de suite et le jette au fond du camion. Je ne sais pas du tout combien de temps je suis resté endormi. Je ne comprends pas du tout ce qu'il a pu se passer, qui sont ces deux personnes ? Est-ce que c'est une mise en scène ? Je ne saurais pas dire depuis quand elles sont mortes. Cela empeste vraiment à l'intérieur ; j'étouffe et j'ai la nausée. Il y a trois pistolets sur le sol, deux normaux et un plus petit. Il n'y a pas grand-chose d'autre. Les deux corps ont encore quelques lambeaux de leurs habits sur eux. Par contre leurs vestes se trouvent dans un coin. Je suis toujours assis plaqué au fond. Je me lève difficilement. Il me semble que j'ai moins mal à la cheville. Peut-être suis-je resté terriblement longtemps dans ce fourgon ? C'est étrange car j'ai soif et faim, mais pas au point de ne pas avoir mangé pendant plusieurs jours. Mon dernier repas datant de l'après-midi où je me suis fait enlever, il peut difficilement être plus d'une demi-journée plus tard. Cependant avec l'odeur qui règne ici et les produits qu'ils ont pu m'administrer, je ne suis sûr de rien. Je m'aide des parois pour ne pas tomber et aller jusqu'aux vestes dans le coin opposé. J'enjambe avec précaution les deux cadavres. Je ne trouve pas grand-chose à l'intérieur des vestes, il n'y a aucun papier. Même pas d'argent ; les temps sont durs, par le passé j'aurais sûrement déniché mille ou deux mille dollars... Mais cela n'a pas d'importance, j'aurais donné beaucoup pour trouver ne serait-ce qu'un semblant d'explication.

Je vais dans un premier temps tenter d'ouvrir la porte arrière. Mais il n'y a aucune poignée, la porte ne semble pas prévue pour qu'on puisse l'ouvrir de l'intérieur. Je frappe et donne quelques coups, mais j'ai faible espoir de pouvoir l'ouvrir. Je me demande comment les personnes à l'intérieur faisaient pour communiquer avec l'extérieur. D'un autre côté si c'est impossible, cela expliquerait pourquoi le fourgon ne s'est pas arrêté de rouler. Si le conducteur n'est pas au courant du carnage qui s'est produit ici, il n'avait aucune raison de stopper. Une sorte d'interphone se trouve sur la paroi avant, je suis vraiment bigleux de ne pas l'avoir vu auparavant. Il y a un petit haut-parleur derrière une grille et un bouton marche/arrêt à côté. C'est étrange il est sur la position "marche" mais je n'entends aucun son. Je manipule l'interrupteur mais rien ne change. Je me retourne et réfléchis aux différentes possibilités qui s'offrent à moi. Je pourrais tirer avec les pistolets sur la porte arrière pour tenter de l'ouvrir. L'idée de moisir ici ne me séduit guère. J'ai bien de la viande rôtie à volonté mais franchement je serais plus tenté par un steak de soja aux olives.

Il n'y a vraiment aucun objet ou outil disponible. Je pose ma pierre sur les deux vestes, pour avoir les mains libres. C'est presque devenu un réflexe de constamment vérifier de l'avoir sur moi. Auparavant, je vérifiais aussi instinctivement que j'avais mon portefeuille dans la poche, désormais c'est pour mon caillou. Comme quoi il est bon de se donner des réflexes de temps en temps. Quoique, réflexion faite, elle ne va sans doute pas beaucoup m'aider à sortir d'ici. Je ne lui connais pas de vertu d'ouverture de porte... Après quelques instants sans idée, résigné, je décide d'inspecter plus en détail les deux cadavres.

Celui qui se trouvait dans le fond était recroquevillé sur lui-même, dans une position foetale. L'autre, qui était étendu sur moi, avait les bras repliés sous lui mais pas les jambes, comme si la combustion avait été plus rapide. Ce dernier est vraiment complètement carbonisé, alors que l'autre a une partie du bas des jambes encore en bon état, si je puis dire. Il semblerait que ce soient leurs bras qui aient le plus souffert. Un peu comme s'ils avaient touché quelque chose. C'est vraiment très impressionnant. Je ne comprends pas, comment se peut-il qu'ils soient dans cet état et que je n'aie rien, j'aurais dû brûler avec eux ? Peut-être sommes-nous trois prisonniers dont il veulent se débarrasser et à qui ils ont fait prendre un poison qui n'a pas eu d'effet sur moi ? Ou peut-être n'en ai-je pas reçu ? Ils n'ont simplement pas eu le temps de me l'administrer, et ils se sont contentés de me charger endormi à l'intérieur avant de nous emmener je ne sais pas où. Peut-être pour jeter le camion dans la mer ou dans un précipice ? Je ne pense pas qu'ils soient morts avant de monter dans le fourgon, ils n'auraient pas leurs vestes dans le coin si c'était le cas. Mais alors à qui sont ces pistolets ? Ce n'est pas logique de nous enfermer avec des armes si nous sommes tous les trois des condamnés. Mon interprétation ne tient pas. Ces gars-là devaient avoir des armes pour me surveiller ou même pour se débarrasser de moi. En effet l'un des revolvers a un silencieux vissé à son bout. Ils avaient peut-être un poison à m'injecter, et ont commis une fausse manipulation et l'ont respiré ou touché par erreur ? Ou alors n'étais-je pas endormi. Peut-être que je ne me souviens pas, mais que j'ai réussi par surprise à les prendre à leur propre jeu. Voir les choses ainsi expliquerait pourquoi une partie de mes habits sont brûlés. Pourtant je n'ai pas de brûlure sur ma peau. Le gaz était peut-être inactif sur moi, et m'a juste fait perdre la mémoire ? C'est vraiment incompréhensible...

Je retourne vers l'interphone, mes deux camarades n'étant décidément pas bavards du tout. Je parle en direction de ce que je pense être un microphone. Je n'ai aucune réponse. Je retourne vers la porte arrière et tente un peu plus fort de tabasser dessus : aucun résultat. Je récupère alors ma pierre et m'assois contre la paroi du fond, en attendant de trouver mieux à faire. Le fourgon semble rouler à bonne allure, même si j'ai du mal à l'évaluer. Ma seule alternative désormais c'est d'utiliser ces pistolets, mais j'ai peur que ce ne soit dangereux de l'intérieur. Je conviens alors de ne pas les utiliser tant que le fourgon roule, les risques que le conducteur se jette avec dans le vide étant limités. Ce fourgon ne peut pas rouler éternellement, il devra bien refaire le plein à un moment ou à un autre... J'ai du mal à trouver une explication plausible à cette situation surréaliste. Et dire que j'étais à deux doigts de pouvoir retourner en France au Consulat de Sydney... J'ai vraiment la poisse...

Nous roulons sûrement encore bien plus d'une heure, peut-être deux. Au début le fourgon semble accélérer un peu, puis sur la fin l'allure est beaucoup plus faible, et le terrain beaucoup plus accidenté, appuyant mon hypothèse du précipice. Plusieurs dizaines de minutes passent encore avant que le fourgon ne stoppe. Je souffle et je me prépare alors, je me lève et saisis deux pistolets, un dans chaque main, en face de la porte, me préparant à tirer au moindre mouvement du camion. Quelques secondes passe, le camion ne bouge pas. Soudain quelqu'un ouvre la porte. J'ai un noeud au ventre et un frisson dans le dos, les doigts sur la gâchette. Il ne faut surtout pas que je tire si c'est quelqu'un que je connais. Il faut bien que j'analyse avant de faire une bêtise, je n'ai pas vraiment envie d'avoir un deuxième mort sur la conscience... Voire un troisième... Ah, bah ! Oublions ça ! Concentrons-nous... Je patiente un dixième de seconde avant de voir la personne qui a ouvert la porte, c'est un jeune homme type boys-band, caractéristique des membres de l'organisation. Je m'avance et crie, en anglais :

- Ne bougez pas, je suis armé, reculez-vous de la porte.

Mais il n'en fait rien.

- Tes armes ne fonctionnent pas, mon garçon. Allez, ne fais pas d'histoires, sors de là.

Je me demande comment il sait qu'elles ne fonctionnent pas. Était-ce vraiment une mise en scène ? Il tient lui aussi une arme pointée vers moi. Cependant il n'a pas l'air si sûr de lui. Je continue à le tenir en joue, espérant que le doute subsiste et qu'il ne fasse rien. Je recule doucement, et je me baisse en pointant toujours une arme vers lui. Je récupère ma pierre et la place dans la paume de ma main tout en tenant le pistolet. Je conçois que la situation ne s'y prête pas, mais, dans de tels moments de tension, elle m'apporte toujours le courage nécessaire. De plus, je ne me suis pas embêté à toujours la récupérer jusqu'à présent pour la laisser tomber désormais. Je me dirige ensuite doucement vers l'extérieur, il fait presque nuit. Il se recule. Il y a une voiture garée juste à l'arrière du fourgon ; nous sommes sur un petit chemin de terre au milieu de petites collines vaguement boisées, il y a un petit bois à ma gauche. Ils sont trois à l'extérieur. Les deux que j'identifie comme membres de l'organisation sont armés. Le troisième doit être le chauffeur du fourgon, il se tient à l'écart. Je pointe une arme sur les deux hommes armés, et ils me visent réciproquement. Celui qui a déjà parlé tout à l'heure se répète :

- Je vous le redis, vos armes ne fonctionnent pas, posez-les et rendez-vous, vous êtes cuit de toute façon.

Je ne réponds pas, laisser exprimer le moindre doute serait fatal. Je ne sais pas comment m'en sortir et je profite de leur embarras pour réfléchir à une solution. Ma seule chance serait sûrement de partir en courant dans le bois, mais d'une part ma cheville risque de ne pas tenir, mais c'est un risque à prendre, et d'autre part ils n'auront pas de mal à me viser de là où ils se trouvent. Je pourrais partir rapidement en passant derrière le fourgon, il leur faudrait alors quelques secondes pour m'avoir en visée. De plus la nuit étant presque tombée, ils auront plus de mal dès que je me serai un peu éloigné. Je me recule un peu. Quelques secondes passent...

Tout se passe alors très vite. J'appuie sur les gâchettes de mes deux pistolets en me jetant derrière le fourgon. Et dans le même temps je crie du plus fort que je peux un "PAN" pour les effrayer. Ils sursautent, l'un d'eux replie ses bras et se recroqueville pour se protéger, l'autre se recule et tire mais touche la porte du fourgon. Mes pistolets n'ont pas fonctionné comme il l'avait prévu ; je les jette au sol. Après m'être lancé sur le côté je suis déséquilibré mais ne tombe pas et en m'appuyant sur le fourgon je ne perds que quelques dixièmes de seconde avant de partir en courant du plus vite que je peux vers la forêt. Ils me poursuivent mais souffrent de quelques dizaines de mètres de retard. Ils tirent et j'entends les balles percuter le sol autour de moi. Je m'engouffre sous les arbres et tente de me protéger grâce à ceux-ci en me faufilant pour en laisser toujours placés entre moi et mes poursuivants. Je suis désolé pour eux et leur promets de leur rendre la pareille si je m'en sors. Les deux ne doivent pas avoir beaucoup de balles, car ils tirent assez peu. Et pour ma veine ils n'ont pas l'air de très bons tireurs. J'ai toutefois une sueur froide à un moment quand une balle percute l'arbre se trouvant à quelques centimètres de moi. Il est des plus périlleux de courir avec mes pseudo-sandales aux pieds. Je tente d'accélérer, ma cheville est toujours douloureuse mais dans l'urgence de la situation je suis bien près à la perdre si je peux y gagner la vie.

Le temps passe toujours très lentement dans ces moments-là, mais plusieurs dizaines de secondes doivent s'écouler. Ma chance tourne. Une balle m'effleure la jambe droite. La douleur me fait trébucher et je tombe au sol sur mon épaule blessée, je crie de douleur. Je tente de me relever mais une nouvelle balle m'atteint à la jambe droite. Elle me fait rouler au sol, et j'ai tout juste le temps de les voir se ruer sur moi avec leur armes pointées. Je me crois perdu.

Mais les vents sont décidément violents et la chance tourne souvent. Subitement les deux hommes s'écroulent au sol, comme morts. Je ne saisis pas et regarde rapidement autour de moi qui a bien pu faire une chose pareille. Nous étions dans une petite pente et derrière, un peu plus haut, je crois distinguer la silhouette de la fille qui m'a déjà sorti d'affaire deux fois. Elle me salue de la main, elle se trouve à une cinquantaine de mètres environ. Je l'interpelle mais elle s'éloigne. Je me relève difficilement et vérifie mes blessures à la jambe avant de me lancer à sa poursuite. Elles sont douloureuses, mais la balle qui m'a effleuré n'a laissé qu'une brûlure, tandis que l'autre a traversé la jambe sur le côté, touchant principalement le muscle sur deux ou trois centimètres. La plaie ne saigne pas beaucoup, tout du moins pas suffisamment pour me passer l'envie de partir à ses trousses en boitant de façon à avoir une explication à tout ce fichu fouttoir.

Mais une fois debout en marchant la douleur est autrement plus forte. Elle ne m'arrête pas pour autant, et je trottine difficilement jusqu'au sommet de la colline. Je descends un peu sur l'autre flanc, mais je ne la vois nulle part. Il fait presque nuit noire dans les sous-bois, impossible de distinguer quoi que ce soit. J'avance encore un peu en scrutant de part et d'autre, mais impossible de déterminer par où elle est passée. D'autre part je ne suis pas très rassuré dans le noir. Je retourne alors doucement en arrière. C'est tout de suite beaucoup moins facile quand l'adrénaline ne vous réchauffe plus. En me rapprochant je fais tout de même attention, de peur que mes deux poursuivants ne soient qu'endormis, ou assomés. J'observe discrètement, mais ils sont toujours étendus au même endroit. Je m'approche, récupère leurs armes dans un premier temps, puis vérifie s'ils sont toujours en vie. Aucun d'eux n'a de poul, ils sont morts... Je reste quelques instants debout, dubitatif... Finalement je me décide à les fouiller, un peu à contre-coeur. Je trouve leurs papiers et leurs portefeuilles. Pas grand-chose de très intéressant, "William Robinson" et "Martin Glen", respectivement 28 et 34 ans, australiens semblerait-il ; quelques cartes de crédit ; un téléphone mobile auquel je ne touche pas. Je réalise alors que je ferais mieux de ne pas traîner près d'eux, car si on me trouve ici je serais facilement accusé. Je récupère leurs cartes d'identité et l'argent qui se trouvait à l'intérieur de leurs portefeuilles. Je nettoie tout ce que j'ai touché, et que je n'emporte pas, pour enlever d'éventuelles traces de doigts, et je remets tout en place. En m'éloignant je compte mon maigre butin, environ deux cents dollars australiens. Je ne sais pas combien cette somme représente, mais j'ai peur qu'elle ne me mêne pas bien loin. Enfin ! Toujours est-il qu'elle devrait au moins me permettre de m'acheter à manger et peut-être de nouveaux habits. Je suis conscient et gêné que cela fait un peu charognard que de dépouiller ses victimes, quoique ce ne sont pas réellement mes victimes. Mais dans la situation présente, je n'ai guère de remords à enfreindre une éthique implacable, et surtout guère le choix, malheureusement. Je pourrais aussi récupérer de quoi m'habiller, mais je ne me sens pas de leur prendre leurs vêtements, j'aimerais ne jamais avoir pris ce camion, ne jamais avoir été dans ce bois, ne jamais avoir vu ces deux hommes morts... J'ai vu beaucoup trop de morts depuis deux semaines, beaucoup trop...

Désert

Arrivé à l'endroit où se trouvaient garés les véhicules, il ne reste que le fourgon. J'imagine que le chauffeur est parti en douce avec la voiture quand il a vu que les affaires tournaient mal. Je ne suis pas très enchanté à l'idée de repartir avec deux cadavres derrière moi. Je ne le suis pas plus à celle de devoir les sortir. Mais si je me déplace avec ce véhicule, je ne pourrai pas garder ces deux macchabées à l'arrière, je me ferai repérer en moins de deux, et je risque gros. J'espère surtout que le camion marche toujours... Je reste quelques secondes, pensif, regardant un peu les alentours, aucune chance que je reparte à pieds, avec ma blessure à la jambe... Nous sommes vraiment en pleine cambrousse, pas âme qui vive à l'horizon... Je prends finalement mon courage à deux mains, et je tire les deux corps à l'extérieur. Je conserve leurs vestes, mes habits étant couverts de sang et pratiquement complètement déchirés et brûlés. Avec l'une d'elles je confectionne un pansement de fortune pour ma jambe. Je range les deux pistolets dans la boîte à gants. Il y a une horloge dans le fourgon, il est 23 heures 40. Si nous sommes le même jour que celui où je me suis fait enlever, nous avons roulé six bonnes heures. Nous avons pu faire plusieurs centaines de kilomètres en tout ce temps. Je préfère partir au plus vite et ne pas moisir ici. Les clés du fourgon se trouvent sur le contact et il marche toujours. La réserve d'essence est très basse, j'espère que je vais pouvoir rejoindre une station-service, ou au moins m'approcher d'une habitation. Ils avaient peut-être prévu de rouler au plus vite le plus loin possible sans faire le plein, et de revenir avec la voiture. Je repars doucement sur le chemin de terre, en tentant de trouver le régime où je serais susceptible de faire le plus de kilomètres, sans accélération brutale. Je m'habitue assez vite au poste de conduite à droite. Mais il faut dire que la chose est rendue facile par l'inexistence d'autre véhicule ; je ferai sans aucun doute moins le malin en circulation, si j'y arrive...

Une heure plus tard le chemin de terre ne semble pas en finir, et malheureusement il vient à bout de mon fourgon ; à peine plus de quinze miles. Il ne me reste plus qu'à continuer ma route à pied. Je récupère la veste restante, bien qu'il fasse plutôt bon malgré la nuit tombée. J'y range ma pierre dans une poche. Je ne suis pas fatigué, je pourrais dormir ici en attendant le jour, mais je préfère m'éloigner tout de suite et ne pas prendre le risque d'être pris sous la forte chaleur qu'il risque de faire en plein jour.

J'ai conservé une arme avec moi, je ne sais pas trop quel genre d'animaux traînent dans les parages. J'ai toujours aussi soif et je commence aussi à avoir très faim. Je boite et la douleur à ma jambe s'amplifie. Je devrais me reposer un peu avant de marcher. Je cède finalement au bout de trois heures, exténué par la faim et le mal. Je trouve un coin un peu abrité, entre une grosse pierre et un petit talus, et m'y endors difficilement, inquiet des bruits de la nature. Cette nuit me rappelle ma marche dans le Texas. Je rêve qu'une aussi jolie fille, telle que Deborah, vienne me réveiller. Mais ce ne sont que des fantômes, un mélange de mes agresseurs du Mexique, de Sydney, et des deux monstres de la veille, qui me donne le bonjour en cette nouvelle journée. Je me réveille au petit matin complètement courbaturé et perturbé par mes cauchemars. J'ai assez mal dormi et je meurs de faim ; mon ventre me tiraille. Si seulement je pouvais trouver un koala, je pourrais me faire un rôti.

Mardi 19 novembre. Il fait chaud dès le petit matin. J'ai terriblement soif, et je n'ai presque plus que cela à l'esprit. J'en oublie presque toutes mes aventures de la veille, qui ne tournent dans mon esprit que comme un mauvais rêve. Tout n'est d'ailleurs bien qu'un mauvais rêve, tout est tellement fou, de toute façon, que ce n'est sans doute qu'un mauvais rêve... Enfin, je suis quand même en train de boiter en plein milieu du semi-désert australien avec un satané mal de tête et aucune idée de comment me sortir de ce mauvais pas. Je marche deux heures, pas plus ; j'ai mal à la tête, entre le Soleil et la déshydratation j'ai du mal à savoir quel est le pire. Hein ! Soleil ! Tu pourrais être un peu plus cool avec moi, je ne t'ai jamais trahi... Je ne pourrai pas continuer dans ces conditions très longtemps... Il faut que j'attende le soir ou trouve de quoi boire et manger. Mais le coin est encore plus désert qu'autour du fourgon. Il n'y a que de basses collines et quelques arbres épars qui poussent dans du sable rouge. L'herbe au sol est brûlée par le Soleil et n'a même plus qu'un vague souvenir de sa couleur originelle. Je vais devoir quitter le chemin, il semble se diriger vers des endroits encore plus arides. Je devrais tenter d'aller vers les petits bois que je vois sur la droite, en espérant y trouver de l'eau, des animaux ou des insectes.

Tout est tellement sec, je n'ai absolument rien trouvé en deux heures. J'ai bien goûté quelques plantes, mais le goût était affreux, et je n'y ai pas trouvé la moindre trace d'humidité. Je me repose à l'ombre d'un arbre, me demandant comment je pourrais bien me sortir de là. Je suis dans un piteux état. La cheville gauche gonflée, deux blessures à la jambe droite, un tatouage de bracelet en brûlure sur le poignet droit, une cicatrice de balle dans l'épaule, une autre de seringue au ventre, et je passe toutes les blessures superficielles. Décidément ce n'est vraiment pas de tout repos d'être aventurier, et je comprends que l'on n'y fasse pas de vieux os. Finalement je me demande si je ne préférais pas faire des images de CD pour Mandrakesoft, mes petits programmes sous Linux et des junk-food parties avec mes potes... Mais c'est le passé, à présent je suis perdu je ne sais où, sans rien à manger, sans eau et sans savoir quelle direction prendre, et pour couronner le tout je suis recherché partout dans le monde par des tueurs et autres tarés qui font griller des gars dans des fourgons, sans que je n'y comprenne que dalle. J'ai quand même la chance qu'une nana top-model me sauve des mauvaises passes de temps en temps, c'est vraiment super...

Je nage en plein délire, à croire que le monde part complètement en vrille... Je dois être dans la matrice et ça commence à bugguer sévère...

Je somnole ou avance d'arbre en arbre le reste de la journée, maudissant mon sort et pestant contre la chaleur. Je ne dois pas avancer de plus d'un kilomètre ou deux. Je m'interroge s'il ne serait pas plus prudent la nuit tombée de retourner marcher sur le chemin par lequel nous sommes arrivés. L'Australie est immense et suivant où nous nous trouvons, je pourrais marcher des jours sans jamais trouver ni eau ni route, et mourir desséché dans un coin sans que jamais personne n'en ait écho... J'ai repéré où se couchait le Soleil et qui doit indiquer l'Ouest. C'est dérangeant de voir le Soleil au nord tourner à l'envers. Sydney étant dans l'Ouest de l'Australie... J'ai une hésitation, je ne sais plus. Je ne sais plus si Sydney est à l'ouest ou à l'est. Je suis vraiment découragé d'être aussi nul en géographie. Je me dis alors à bien y réfléchir qu'il est plus prudent d'aller au sud. Même si malheureusement je vais revenir sur mes pas.

La nuit tombe, je me remets à marcher plus sérieusement. J'ai beaucoup de mal. J'ai toujours l'arme avec moi, dans l'espoir de dégommer un kangourou qui passe, ou un koala, ou n'importe quelle bestiole locale avec un peu de viande, au diable les protéines végétales ! J'avance pendant plusieurs heures. Soudain je croise une sorte de gros lézard, je lui pars après en courant mais impossible de mettre la main dessus. De plus je vois très peu dans l'obscurité. C'est vraiment trop bête ! J'aurais dû le flinguer dès que je l'ai vu. Je suis tout de même un peu sceptique à la fois sur ma capacité à atteindre un lézard avec un pistolet et sur l'intérêt de gâcher une balle pour si peu. Bref, je marche encore deux ou trois heures, et je m'arrête, trop épuisé, lassé, meurtri, affamé, assoiffé, blessé, enfin bref, dans un bien piteux état. J'ai terriblement mal à la tête, et mon esprit n'est plus très clair. J'ai peur de faire une bêtise et je me demande si je ne ferais pas mieux de me débarrasser de mon arme. Je prends ma pierre dans la main, la serre fort en me convaincant que je vais mieux, et je m'endors pour une nouvelle nuit dans la nature.

Mercredi 20 novembre. Je n'ai dormi que quelques heures, réveillé par la chaleur et la lumière, entre cauchemars et réalité. Je me redresse un peu et m'assois et reste ainsi un moment, les yeux et l'esprit dans le vide. Il faut que je trouve de l'eau avant demain soir ou je suis foutu. J'ai déjà un réconfort, depuis que je suis perdu, je ne me fais plus courir après par des hommes de l'organisation. Espérons si je m'en sors que cette petite escapade leur aura fait définitivement perdre ma trace. À ce sujet je me dis que je ne devrais pas retourner à Sydney, mais à une autre ville où se trouve un Consulat français, de façon à ne pas de nouveau me faire remarquer. L'organisation ne doit pas se trouver dans toutes les villes, il ne peut pas y avoir un réseau aussi grand sans que jamais personne ne s'en soit aperçu. Ce doit être ma seule réflexion intelligente de la journée... Jusqu'au soir je marche doucement en faisant de nombreuses pauses. Pas de trace d'eau ni de vie. Toujours cette chaleur. J'ai dû parcourir quinze kilomètres la nuit précédente, et aux alentours d'une dizaine dans la journée. Quand le Soleil tape vraiment trop fort je tente de me reposer sous la plus grosse ombre que je trouve. J'ai la gorge sèche et la déshydratation ne fait qu'empirer de plus en plus ma migraine. Les heures passent. Le Soleil descend un peu. Une fois celui-ci un peu moins haut dans le ciel je reprends la route. J'avance lentement, presque comme un zombi. La nuit tombe. J'ai encore croisé un lézard, mais impossible de l'attraper. Je crois que je serais prêt à manger n'importe quoi. Il est peut-être temps que je me mange un bras, je me suis toujours demander à quel niveau de désespoir et de faim il devenait opportun de se manger un bras...

Je marche une bonne partie de la nuit. Je n'ai même plus sommeil, plus envie de dormir. De plus, c'est la nuit que j'ai le plus de chances de choper un de ces fichus lézards. Le paysage ne change guère et les arbres et la nature ne semblent pas vraiment être plus verts ni plus denses. Je me demande si je fais le bon choix en me dirigeant vers le Sud. J'avance de plus en plus lentement, j'ai tellement mal à la tête que je dois parfois garder mes bras autour pour me soulager. Soudain un lézard me file entre les pattes. Je me lance à sa poursuite comme par réflexe, et j'ai la veine de lui écraser la tête avec mon pied, même si je me déséquilibre et tombe juste après. C'est un beau spécimen, il doit bien peser deux ou trois cents grammes. J'espère que ces bestioles n'ont pas de poison sur la peau comme certaines variétés. Je tente malgré tout de la lui retirer, mais ce n'est pas aussi facile que pour la peau de grenouille, surtout que comme tout appareil contendant je n'ai que mes dents. Je m'installe alors pour manger. J'ai tellement faim que je rogne la moindre petite partie de viande, qui n'a d'ailleurs pas vraiment de goût, même si j'ai un goût assez foireux à la base. Je laisse tout de même une partie des os et les tripes, je le regretterai peut-être plus tard, mais l'odeur est trop désagréable, et puis après ses cuisses charnues je peux bien faire un peu le difficile. Satisfait de mon festin, je fais une pause, puis je repars, avec un peu plus de courage, et dans l'espoir d'en attraper un autre.

Mais ils se sont donnés le mot, et je n'en croise plus un seul de la nuit. Je n'ai pas beaucoup plus avancé que la journée précédente, voire sûrement moins car ma progression est de plus en plus délicate. Quand les lueurs du jour pointent à l'est, je vais me reposer sous un arbre. Je dors plusieurs heures. Je me réveille lors de la plus forte chaleur, le Soleil étant presque au zénith. Jeudi 21 novembre, voilà maintenant deux jours et demi que je marche. Je ne sais pas combien j'ai parcouru. Au total je pense avoir marché près de cinquante kilomètres. Mais depuis que je me dirige exclusivement vers le Sud, je n'ai dû parcourir qu'un peu plus d'une trentaine de kilomètres. Sachant que j'avais roulé un peu plus de vingt kilomètres avec le fourgon, je dois me trouver à peine à dix kilomètres plus au sud de l'endroit où nous étions garés. Ces calculs n'ont pas pour effet de me donner espoir. J'attends la majeure partie de l'après-midi, très déprimé. J'avance de quelques centaines de mètres, peut-être un kilomètre. Je n'en peux plus. Je sens toutes mes forces me quitter. J'ai du mal à faire le moindre mouvement. Le lézard de la nuit précédente m'avait donné un peu de courage, mais il s'est dorénavant évaporé sous le brûlant Soleil, et il ne me reste plus que le mal au ventre de mon estomac qui gargouille.

J'attends de longues heures que la chaleur tombe. Je crois que j'ai des hallucinations. Je me suis retrouvé à un moment à pointer mon pistolet en direction d'un arbre en pensant que c'était un kangourou. Je ferais vraiment mieux de jeter ce truc, il va me causer des ennuis. Je crois voir des lézards partout. Je ne sais pas si je rêve ou si j'hallucine, il y en a même qui me parlent. Cela devient vraiment très dur. Je jette mon pistolet dans un buisson, rassuré que cette décision m'empêche de faire quelque chose que je pourrais regretter. Et puis tant pis pour les kangourous, je les tuerai à mains nues les salopiauds !

Le soir arrivé je reprends ma pierre dans ma main, je tente de m'éclaircir les esprits, je me concentre et je me lève pour repartir. Je marche doucement mais sûrement. J'ai mal de partout et la tête qui tourne. Mais je tiens bon et je ne pense qu'à une seule chose, avancer. Je croise plusieurs lézards, une souris et entends des oiseaux. Bien sûr je ne réussis pas à en attraper, je n'en ai pas la force, mais de voir un peu plus de vie me remonte le moral. Je me traîne jusqu'au petit matin, et je suis enchanté de me rendre compte que la végétation est un peu plus verte, et plus touffue. Je tente de poursuivre mon chemin tant bien que mal dans le matin naissant. Mais je dois faire une pause, exténué.

Vendredi 22 novembre. Je crois que je suis fichu... J'ai dormi un peu. J'ai bien l'air de me rapprocher d'un endroit plus humide, mais je ne parviendrai pas à y arriver. J'ai des hallucinations à longueur de temps, je ne sais même plus si les animaux que j'ai vus la nuit dernière étaient bien réels. Je crois que je ne pourrai plus me relever. C'est trop bête de finir là contre un arbre... 22 novembre, quelle ironie, c'est l'anniversaire de mon entrée à Mandrakesoft, 22 novembre 1999, voilà trois ans... Bien belle date pour mourir... C'est vraiment mal fait la vie, je ne peux tout de même pas me laisser mourir perdu au fin fond du monde, si loin, si loin de mes amis, si loin de ma vie, si loin de mes montagnes... La nostalgie me redonne un peu de courage, je me relève, difficilement. Je me persuade de ne plus faire de pause, car si je m'endors j'ai peur de ne plus me réveiller. Ma progression est lente, si lente. Je dois forcer pour demander à chaque membre d'avancer. Plusieurs heures doivent s'écouler sans que je ne parcoure plus de quelques kilomètres. Je sens des changements dans mon corps. Il fait très chaud à l'extérieur, mais je ressens en plus une chaleur à l'intérieur de moi. Comme une douleur diffuse, une sorte de brûlure qui me pousse à marcher. Une tension qui prend presque le contrôle, qui marche à ma place. Je suis à deux doigts de dormir debout.

Toujours vendredi, début de soirée, j'ai cru entendre un klaxon. Je tends l'oreille, et il me semble percevoir un bruit de moteur. J'ai froid. Il doit faire plus de trente degrés mais j'ai froid. Je veux encore avancer pour tenter de trouver cette hypothétique route, mais je m'écroule au sol. Mon regain d'attention a aussi ramené au galop la fatigue, le mal, la soif, la faim et la migraine. Je tombe au sol et m'endors sur place. Des animaux ! Je suis réveillé par le bruit de multiples petites bêtes au milieu de la nuit. Des souris, des lézards, des insectes. Dans un dernier sursaut d'énergie, je parviens à attraper de nouveau un lézard. Je dévore tout cette fois-ci, la peau, les tripes et le reste. Mon ventre me fait terriblement mal. Je mange aussi quelques grillons et autres sortes de sauterelles que j'arrive sans trop de mal à capturer. J'ai beaucoup plus de mal avec les souris qui sont encore trop rapides pour moi. Bref, cette nuit me permet de regagner quelques forces. Je n'ai toujours pas trouvé d'eau mais j'imagine que j'en ai tout de même absorbé en mangeant les lézards. Je me rendors un peu plus tard, le ventre un peu moins vide que jusqu'alors. Je retiens quelques hypothétiques larmes.

Samedi 23 novembre. Je suis persuadé d'avoir entendu de nouveau un bruit de voiture ou de camion. J'ai repris un peu de forces et il est vrai que la nature est plus verdoyante. C'est plutôt bon signe. C'est avec un peu plus de courage que je repars, toujours en direction du Sud. Je presse le pas, ou tout du moins m'en donne l'impression car j'avance toujours à une vitesse d'escargot, quand je vois l'herbe verdir, et plusieurs oiseaux dans les arbres alentours. Je mange un peu d'herbe verte, pensant que si je ne peux pas assimiler la cellulose, j'y trouverai peut-être un peu d'eau. Le sable laisse petit à petit place à de la terre sèche puis de plus en plus humide. Je croise un kangourou, ou un truc qui ressemble ! Ah dommage que je n'aie plus mon pistolet ! J'aurais fait un festin royal ! Mais je n'en suis pas désolé outre mesure tant la vue de la nature verdissant m'enchante. Je marche encore deux ou trois heures avant d'être en vue d'une grande rivière. Elle ne doit se trouver qu'à deux ou trois kilomètres dans cette vaste plaine, mais mon courage n'en a pas moins encore ses limites, et je dois faire une pause. Je décide de tenter d'attraper quelques insectes, ou autres lézards et souris. Je m'offre le luxe de faire le difficile et de ne pas attraper une grosse araignée. Je crois qu'il me faudrait être à l'article de la mort pour manger ce genre de bestiole, et encore, seulement grillée et avec beaucoup de pain. Je préfère me contenter de quelques sauterelles et sorte de cafards. Le plus désagréable dans ces bestioles c'est leur petites pattes qui remuent quand on les mange. Je digère mon frugal repas lors d'une sieste d'une heure ou deux à l'ombre d'un grand arbre, peut-être un baobab, mais je n'en suis pas sûr.

Ce que je croyais être la rivière n'est que le début d'une zone plus ou moins marécageuse qui l'entoure. Je bois quelques gorgées, mais je m'abstiens d'en faire plus, très suspicieux de ses eaux troubles stagnantes. Je tente de remonter un peu le long pour trouver un passage un peu plus au sec. C'est tout de même incroyable d'être bloqué par de l'eau après trois ou quatre jours de sécheresse ! Il me faut plusieurs heures et c'est après que le Soleil a commencé à décliner dans le ciel que je m'approche de la rivière proprement dite. I