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    <doctitle>Le Patriarche</doctitle>
<trititle>Le Premier Monde</trititle>
<booktitle>Le Bien</booktitle>
    <author>
      <firstname>Florent</firstname>
      <lastname>Villard</lastname>
      <surname>Warly</surname> 
    </author>
    <date>Décembre 2002 - Septembre 2003</date>
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    <version>0.7.5</version>
<last_change>11 septembre 2005</last_change>
<unit>14</unit>
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    <copyright>
      <year>2002,2003,2004,2005,2006</year>
      <holder>Florent Villard</holder>
    </copyright>
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    <cc></cc>

<synopsis>
<width>5in</width>
<para>Le patriarche est le regroupement des récits de témoins de la
grande révolution. L'histoire débute par un fait divers, en 2002, à
Paris, en France, mais au gré des récits de nombreuses époques et
événements seront relatés. L'un des témoins et acteurs principaux sera
Ylraw, jeune défenseur des logiciels libres, qui, à son insu, fut le
déclencheur du bouleversement.</para>
</synopsis>

<book_synopsis>
<width>3.5in</width>
<left>1.7in</left>
<top>1.5in</top>
<para>Dans le tome 2 du Patriarche, Thomas et Carole continuent leur
enquête, qui va les mener à Nice. Ylraw, toujours poursuivi, arrive
jusqu'en Australie.</para>
</book_synopsis>

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  <body>

    <acknowledgments>
      <para>Toujours à Monsieur Yves Gueniffey, sans lequel ces
      écrits n'auraient peut-être jamais commencé.</para>

      <para>À Zborg pour m'avoir relu, corrigé et critiqué.</para>

      <para>À Manu pour m'avoir critiqué.</para>

      <para>À Geoffroy pour ses nombreuses corrections.</para>

      <para>À Aline, Titi, Poulpy, Pterjan, Pixel, Anne pour m'avoir
      relu.</para>

      <para>À Vanessa pour m'avoir inspiré quelque peu.</para>

    </acknowledgments>
    
    <preface>

<para>L'appellation "Le Bien" pour le tome deux est désormais quelque
peu obsolète, dans la mesure où l'initial tome deux, avant l'inclusion
de l'histoire de Thomas et Carole, était censé apporter la vision
idyllique d'une société telle que la voudrait Ylraw.</para>

    </preface>
<chapter>
<mark>Ylraw</mark>
<title>Sarah</title>

<day>Samedi 14 décembre 2002</day>

<para>Je distingue la silhouette d'une fille qui entre dans la
pièce... Un ange ?</para>

<para>J'ai une absence, puis je la vois proche de moi, elle me parle
dans cette langue bizarre, d'une voix faible et hésitante. Je ne
comprends absolument rien. Je suis appuyé contre l'une des parois en
métal, j'ai sommeil, tellement sommeil. Face à la porte. Les huit
personnes sont assommées au sol, parfois écrasées par une des tables
qui ont aussi été projetées. Je suis presque nu, il ne me reste que
quelques bouts de mes jeans et des lambeaux de mon tee-shirt. Je ne
crois pas que je puisse bouger. Je suis épuisé. Je respire plus
fortement qu'après un sprint. Je m'endormirais volontiers...</para>

<para>La fille s'approche un peu plus de moi, de plus près je
m'aperçois qu'elle est jeune, et très jolie. Cheveux bruns. Mais il
fait sombre et je ne distingue pas très bien ses traits. Elle se
penche vers moi. Elle me parle encore. Je comprends qu'elle me fait
signe de la suivre. Je n'ai pas vraiment le courage de le faire,
d'autant plus que je ne sais pas du tout qui elle est ni ce qu'elle
veut. Elle me saisit par le bras et tente de me soulever. Après tout,
si elle me sortait d'ici, me dis-je. J'accepte alors son aide et tente
avec elle de me mettre debout. J'y parviens difficilement, en me
reposant sur son épaule. Je pense à ma pierre, je ne l'ai plus dans la
main. Je m'écrie.</para>

<para>- Ma pierre, attendez, je dois récupérer ma pierre !</para>

<para>Elle me fait signe de me taire, et me tire par le bras pour me
faire comprendre que je dois la suivre. Je la repousse et je me mets à
quatre pattes à la recherche de ma pierre. Elle n'a pas l'air de bien
comprendre ce que je fais, et elle me tire par le bras en me parlant
toujours à voix basse dans sa langue. Je résiste et m'écrie :</para>

<para>- Non, non, c'est impossible, je dois la retrouver !</para>

<para>J'ai crié encore plus fort que la première fois. Elle est très
décontenancée. Finalement elle comprend que je cherche quelque chose
et regarde aussi au sol pour tenter de trouver ce que je dois bien
vouloir récupérer. Je ne vois pas trop, il fait sombre. Pourtant il
reste peu d'objets qui encombrent le sol, hormis près des parois et
les quelques lambeaux de tissus qui traînent. Sûrement les restes de
mes habits. Je remarque aussi avec étonnement que les autres personnes
n'ont pas leurs habits brûlés et déchiquetés comme les miens. Ils
devaient être plus loin que moi de l'explosion. Je continue ma
recherche en pensant que je n'ai dû lâcher ma pierre que lors de mon
choc contre la paroi et que je ne devrais pas avoir trop de mal à
mettre la main dessus.</para>

<para>Après quelques instants j'entends un cri. La fille vient de
ramasser quelque chose et l'a lâché subitement l'instant suivant en se
redressant. Je pense qu'elle a dû trouver le bracelet encore brûlant,
mais en vérifiant il s'avère que c'est ma pierre. Je la récupère en
lui jetant un regard empli de curiosité quant à sa réaction, elle
est pas bien ou quoi de traiter ma pierre comme cela ? En effet, elle
n'est pas du tout chaude et la prendre ne provoque rien de
particulier. Elle ne semble pour autant pas très d'accord pour que je
l'emporte. J'ai finalement la présence d'esprit de lui demander si
elle parle anglais, je m'écriai en français jusqu'alors :</para> 

<para>- Anglais ?</para>

<para>- Oui... Nous devons partir, vite ! Et il ne faut pas toucher
cette pierre, laissez-là !</para>

<para>- Hors de question, je ne bougerai pas sans elle.</para>

<para>Elle insiste encore un peu mais comprend que je ne partirai
vraiment pas sans elle. L'incident est clos et j'accepte de nouveau
son aide pour me relever. Mais je hurle quand elle me saisit par
l'épaule gauche. Je lui fais signe de me prendre de l'autre
épaule. Nous sortons de la pièce et je constate que les murs sont
vraiment très épais, un vrai coffre-fort, comme je l'avais
pressenti. La luminosité est un peu plus grande à l'extérieur mais il
fait tout de même très sombre. Nous bifurquons à gauche. Elle me
traîne le long de divers couloirs. Nous passons aux côtés de quelques
pièces, j'ai l'étrange impression que tout le monde est endormi à
l'intérieur. Elle a peut-être utilisé un produit ou un gaz somnifère
avant d'arriver... C'est sans doute pour cela que je suis complètement
dans les vapes. Nous prenons divers escaliers. Je suis péniblement son
rythme, elle a l'air très pressée. Je serais complètement incapable de
me rappeler par où nous passons. Il me semble que nous montons. Les
tunnels se sont assombris et il fait presque complètement nuit, je me
demande bien comment elle parvient à se diriger. Elle me laisse me
reposer un moment sur le bord d'un couloir, alors qu'elle ouvre une
lourde porte. Elle ne prend pas la peine de la refermer et nous
continuons notre progression. Je suis vraiment sonné. Nous traversons
une sorte de cave. Puis de nouveau elle doit ouvrir une lourde porte,
puis une troisième. Nous marchons toujours dans l'obscurité
complète. Mais il me semble désormais que les murs sont plus
réguliers, plus lisses, avec l'aspect du béton plutôt que celui des
pierres inégalement posées. Nous franchissons à présent deux portes
semble-t-il beaucoup plus modernes que les lourdes portes
précédentes. Nous montons facilement l'équivalent de deux étages,
parcourons quelques couloirs, et je suis soudain ébloui quand elle
ouvre une dernière porte qui nous amène en pleine lumière. Elle me
porte encore quelques instants et m'aide à m'asseoir sur une sorte de
canapé.</para>

<para>Nous devons être dans l'entrée d'un bâtiment. Nous voyons
l'extérieur par les portes ouvertes. Ça a tout l'air d'être un vieux
bâtiment, d'après les décors et les lampes alambiquées. Il fait jour,
je n'ai aucune idée de l'heure. La fille me laisse et se dirige vers
des personnes vraisemblablement à l'accueil. Tout le monde me regarde
éberlué, il est vrai que je suis à moitié nu, couvert d'ecchymoses,
avec une blessure de balle dans l'épaule qui date d'à peine un jour ou
deux. La fille qui m'a tiré de là est habillée étrangement, elle porte
une sorte de combinaison grise légèrement moulante, qui laisse deviner
ses formes superbes. Elle est bien brune comme il m'avait paru. Elle
doit faire à peu près ma taille. Elle a la peau bronzée. Je lui
donnerais entre vingt-cinq et trente ans. Elle a comme un petit sac à
dos, enfin plus exactement il semblerait que sa combinaison contienne
un sac intégré dans le dos. Des sortes de bretelles passent au niveau
des épaules, d'aspect métallique, ainsi qu'une ceinture du même
aspect. Je crois en tout état de cause que je ne suis pas trop
réveillé et je ne distingue pas très bien. Elle parle avec les
personnes à l'accueil et me désigne du doigt à un moment. La personne
à l'accueil passe un coup de fil. La fille lui dit de tout évidence
merci et se dirige vers la sortie. Quand je réalise qu'elle s'en va,
je tente de me lever pour la suivre, mais je suis très faible. J'ai
beau serrer ma pierre cela ne change pas beaucoup les choses, à croire
que son effet avait une durée limitée. Et alors que je me lève, la
dame de l'accueil accourt vers moi. Elle me parle en anglais.</para>

<para>- Non non monsieur, restez assis, j'ai appelé l'ambulance
ils seront là dans une minute. Votre collègue m'a expliqué pour
l'explosion dans la cave. Mais elle devait partir et ne pouvait
attendre.</para>

<para>Je n'ai pas la force d'en faire plus, je me laisse retomber dans
le canapé. La dame de l'accueil me propose de boire un peu d'eau, que
j'accepte. J'appréhende un peu de voir sortir mes poursuivants de la
porte par laquelle nous sommes arrivés dans ce hall. Mais je suis
épuisé et dort à moitié. Heureusement l'ambulance ne tarde pas à
arriver, et je n'ai pas vraiment le temps de m'inquiéter. La dame de
l'accueil va à l'encontre des ambulanciers et leur explique sans doute
ce que lui a raconté la fille. Ils me placent sur une civière, et
environ trois quarts d'heure plus tard, peut-être beaucoup plus ou
beaucoup moins car j'ai légèrement perdu le sens du temps et je n'ai
plus de montre, je suis dans un lit d'hôpital. Avant même qu'un
docteur n'arrive, je m'endors, épuisé.</para>

<para>Une infirmière me réveille. J'ai dû dormir plusieurs heures.
Elle m'explique que le docteur va passer me voir, qu'ils ne m'ont pas
réveillé après mon arrivée ce matin, mais que je dois répondre à
quelques questions. Je suis attaché, j'ai une menotte au poignet
gauche, ainsi qu'une seringue pour accueillir un tube dans une des
veines. Ils m'ont peut-être déjà injecté quelque chose, du sucre ou un
sédatif. Plutôt un sédatif que du sucre parce que j'ai vraiment du mal
à me réveiller. Je m'aperçois aussi que j'ai une trace de brûlure très
prononcée au poignet droit. De toute évidence ma sensation juste avant
que je ne me débarrasse du bracelet était bien réelle. J'ai des
douleurs partout, à mon épaule entre autres. J'ai très faim. Je suis
habillé en petite tenue d'hôpital. Quelques secondes plus tard le
docteur entre dans la pièce.</para>

<para>- Bonsoir, je suis le docteur Alexander Gallus. Je vous ai
laissé vous reposer un peu avant de venir vous poser quelques
questions. Vous êtes salement amoché, que vous est-il arrivé ? Je
veux bien croire que l'explosion alors que vous travailliez dans les
caves vous ait occasionné tous vos bleus et blessures superficielles,
mais ce n'est sûrement pas elle qui vous a tiré une balle dans
l'épaule. Alors, qui êtes-vous ? Je vous avertis, je dois déclarer
toute blessure par balle à la police, et je l'ai déjà fait. Deux
policiers sont venus vous prendre en photo et récupérer vos
empreintes. Des amis sont aussi passés pour vous voir, mais vous
dormiez, nous ne leur avons pas permis d'entrer, d'autant que nous
préférons attendre le rapport de police avant de vous laisser voir qui
que ce soit. Ils n'ont pas laissé de message, et ont dit qu'ils
repasseraient.</para>

<para>Je ne mets pas longtemps à m'imaginer que ces personnes sont
sans doute des personnes de l'organisation, qui d'autre pourrait venir
me voir ? Il m'ont déjà retrouvé ! Décidément je crois que je ne
pourrai pas leur échapper encore longtemps. Voilà deux fois que je
réussis à leur fausser compagnie, j'ai peur que la troisième je n'aie
plus cette chance. Et qui est donc cette fille qui m'a sorti de là ? 
Le docteur s'impatiente.</para>

<para>- Vous comprenez ce que je dis ?</para>

<para>- Oui, oui, excusez-moi. Je réfléchissais à qui pouvaient être ces
personnes qui désiraient me voir.</para>

<para>Je décide de ne rien cacher, après tout je n'ai rien fait de
mal.</para>

<para>- Je m'appelle François Aulleri, je suis français. Je ne
travaillais pas dans les caves, j'y étais retenu prisonnier. Je suis
poursuivi pour des raisons que j'ignore depuis plus de deux semaines
par des personnes que je ne connais pas. Quelle heure est-il et quel
jour sommes-nous ?</para>

<para>Il est très surpris.</para>

<para>- Nous sommes le dimanche 17 novembre, il est 6 heures passées
du soir. Hum, soit vous ne manquez pas d'imagination, soit
j'ai du mal à vous suivre. Mais vous arrivez d'où, de France ?</para>

<para>- Du Mexique, mais j'ai bien été enlevé une première fois en
France, il y a deux semaines, ensuite je me suis retrouvé aux USA,
prisonnier du Pentagone. D'où je me suis échappé pour arriver au
Texas, puis au Mexique. J'ai été de nouveau enlevé et pris dans une
fusillade où j'ai reçu la balle dans l'épaule que vous avez
remarquée. Par la suite un gars m'a attaqué mais j'ai réussi à m'en
tirer. Cela explique toutes les ecchymoses et blessures
superficielles. J'ai finalement pris un vol pour Sydney après un petit
problème à la correspondance de Los Angeles ; et aussitôt à l'aéroport
je me suis encore une fois fait kidnapper. Et c'est une fille qui m'a
délivré et sorti de je ne sais pas où, de caves d'après ce que vous me
dites.</para>

<para>Il ne peut s'empêcher d'éclater de rire.</para>

<para>- Des caves de la Maison du Gouvernement, dans les Jardins
botaniques royaux, ce n'est pas rien comme endroit pour se faire
enlever ! Décidément entre ça et le Pentagone, vous choisissez
bien !...</para>

<para>Il fait une pause et se dirige vers la fenêtre ; il se retourne
vers moi et reprend :</para>

<para>- Mais je ne vous crois pas. Je crois juste que vous êtes un petit
employé d'entretien, ou un réfugié qui se fait passer pour un autre et
cherche l'asile.</para>

<para>- Vous me croyez si vous avez envie, je m'en moque. Ce qui est
sûr c'est que dès que la nuit sera tombée et la plupart des personnes
parties de l'hôpital, mes prétendus amis vont revenir et demain vous
n'entendrez plus jamais parler de moi, sauf dans un fait divers d'un
de vos quotidiens peut-être. Je m'appelle François Aulleri, les gens
m'appellent généralement Ylraw, vous pouvez vérifier, si vous voulez je
vous donne le numéro de mes parents où d'amis en France qui parlent
anglais, ce serait d'ailleurs bien aimable de votre part, car ils
doivent s'inquiéter. Quoi qu'il en soit je vous remercie de m'avoir
aidé même si vous ne me croyez pas, mais est-ce que vous pourriez
m'enlever ces menottes, j'aimerais vraiment partir.</para>

<para>Un large sourire s'inscrit sur son visage.</para>

<para>- Désolé, pas avant que la police ne me confirme que vous
n'êtes pas connu de leurs fichiers.</para>

<para>Je n'ai pas la force de plus insister... Je soupire et pense à
ma pierre :</para>

<para>- Et ma pierre ? Où est ma pierre ?</para>

<para>- Votre pierre ? Ah oui le caillou que vous serriez si fort dans
votre main, il est là sur la table de nuit. Et qu'est-ce que c'est que
cette pierre ? Ce ne serait pas la pierre magique pour laquelle le
monde entier vous poursuit ?</para>

<para>Je me rends compte à quel point cette histoire est
démente. Comment pourrait-il me croire ? Et comment pourrais-je lui
expliquer sans qu'il ne me prenne pour un fou que je pense que cette
pierre est un moyen de me protéger contre les bracelets que portent
les gens qui me poursuivent ?</para>

<para>- Laissez tomber, vous avez raison, cette histoire est folle et
je dois l'être aussi. Mais s'il vous plaît, est-ce que vous pourriez
me détacher ?</para>

<para>Le docteur s'appuie contre le bas du lit et prend un air désolé :</para>

<para>- Pas avant demain matin, désolé. Vous me rappelez l'orthographe
de votre nom, je vérifierai demain matin avec votre ambassade, on ne
sait jamais. Je vais aussi leur envoyer une photo de
vous. J'utiliserai celle que j'ai faite pour la police
tout à l'heure.</para>

<para>Je lui répète mon nom, donne quelques numéros de téléphone en
France où il pourra se renseigner sur moi. Il m'explique qu'une
infirmière va passer pour me laver et soigner mes blessures,
qu'ensuite le repas est à 7 heures du soir et que lui repassera demain
vers 9 heures du matin. Il complète sur la procédure en cas de besoin
d'aller aux toilettes, c'est vrai qu'en étant attaché au lit ce n'est
pas des plus pratiques, puis il quitte la pièce.</para>

<para>Je me retrouve seul. Il fait encore très jour pour
l'heure. L'hôpital doit être climatisé. Il est vrai que nous sommes
sans doute en plein été ici. La chambre n'a rien qui la différencie
vraiment d'un hôpital français. Je reste rêveur quand je me dis qu'un
peu plus de deux semaines auparavant je partais pour l'Île de Ré et me
noyais presque dans l'eau glacée de l'Atlantique. Je suis maintenant
de l'autre côté de la Terre proche des eaux sûrement plus tièdes du
Pacifique... Que sont désormais toutes mes interrogations que j'avais
alors ? Ne plus avoir qu'à penser au jour le jour élimine-t-il toutes
les questions plus profondes sur la vie et ses raisons ? Mais le monde
tourne-t-il mieux ? Ne vais-je pas retrouver, aussitôt cette histoire
terminée, toujours la même vie, les mêmes déceptions ? Cette histoire
se terminera-t-elle un jour pour moi, d'ailleurs, ou vais-je y rester
? Serait-il possible que tous mes désespoirs face au monde tel qu'il
est aient étrangement un lien avec cette organisation qui me poursuit,
et qui semble être présente partout ? La Maison du Gouvernement a dit
le docteur, ce ne peut être un hasard après le Pentagone. Et Juan lui
aussi disait que cette organisation était infiltrée dans le pouvoir
mexicain. Mais quelle influence a-t-elle vraiment ? N'est-elle qu'un
ensemble d'hommes et de femmes qui profitent uniquement de positions
privilégiées, ou décident-ils d'une politique globale ? Sont-ils
maîtres des choix économiques, des guerres, des différences entre les
pays ? Si seulement j'avais encore ces cahiers, j'aurais pu y trouver
sans doute d'autres informations. Mais j'ai bien peur qu'ils ne soient
tous détruits désormais, les six que j'avais ont brûlé dans la Viper,
et la personne qui a volé les cinq autres les a sûrement faits
disparaître sur le champ. Ah Sac ! Tu as disparu toi-aussi... J'espère
que Deborah va bien, j'ai tellement peur qu'il lui ait fait du
mal... Je reste songeur et perplexe, réalisant que j'ai peut-être à
portée de main les éléments qui expliqueraient pourquoi le monde
tourne comme il tourne et pas autrement.</para>

<para>Je reviens à une considération plus terre-à-terre et je tente de
tirer un peu sur ma menotte. Mais je suis attaché par mon bras gauche,
et avec ma blessure je n'ai vraiment aucune force. Quelques minutes
plus tard une infirmière entre dans la pièce. Elle me pose des
questions sur comment tout m'est arrivé tout en me passant diverses
pommades et en me rajoutant un bandage pour ma blessure à l'épaule,
ainsi que de nombreux pansements. Je n'ai pas la force de tenter de
lui expliquer la véritable histoire, et j'invente diverses choses
banales. Il lui faut tout de même un peu de temps pour me nettoyer et
venir à bout de l'ensemble de mes blessures ; je suis vraiment
recouvert de brûlures, de plaies, d'ecchymoses... Elle termine juste
avant que le repas du soir ne soit servi. Cela fait du bien de se
sentir propre à nouveau, je traînais cette impression de crasse et de
saleté depuis plusieurs jours, je crois que mon moral en prenait un
peu un coup. Je mange avidement, j'ai une faim de loup. J'en profite
pour mettre une cuillère de côté, elle pourrait peut-être, sait-on
jamais, m'aider à démonter la barre à laquelle je suis attaché.</para>

<para>Je demande à l'infirmière qui revient chercher mon plateau
comment faire pour aller aux toilettes, elle me dit qu'elle repassera
avec le gardien dans un moment de manière à ce qu'il m'accompagne. Ce
sera une occasion pour moi de me faire la belle, je me motive
d'avance. Cependant je n'ai plus d'habit, plus d'argent, plus de
papiers. J'ai tout perdu dans l'explosion. Comment vais-je bien
pouvoir faire pour survivre ici, à Sydney ? Je vais devoir voler ? Je
devrais aller à l'ambassade, plutôt, me dis-je. Et dire qu'ils m'ont
déjà retrouvé... C'est trop dur. Je suis à la fois passionné par ce
qu'il m'arrive, et tellement fatigué. On est toujours beaucoup moins
fort que l'on croit quand on se retrouve vraiment face au danger. À ce
moment je dormirais bien encore, mais je crois que ce n'est pas très
raisonnable et que je dois partir au plus vite, être près à saisir la
moindre occasion. Je regarde un peu plus en détail si je ne pourrais
pas démonter la barre du lit avec ma cuillère, mais ce sont des
boulons, c'est peine perdue.</para>

<para>Dix minutes plus tard l'infirmière repasse avec le gardien pour
que je puisse aller aux toilettes, c'est un molosse qui n'a pas l'air
de rigoler, je me dis que ce n'est pas gagné pour que je lui file
entre les doigts, quoi qu'il ne doit pas être très agile. Les grands
sont souvent assez mous, sans doute dû la vitesse de l'influx nerveux
qui met plus de temps pour arriver à leurs membres ; ou tout du moins
est-ce un réconfort quant à ma taille. D'autant que le gardien est
loin d'être imprudent, il est bien organisé. En effet il me rajoute
une menotte alors que je suis encore attaché au lit. Il utilise un
engin à roulettes. Il me détache ensuite du lit. Aucune chance que je
puisse m'échapper avec cette disposition, l'engin à roulettes pèse une
tonne à déplacer. Il ne m'en détache même pas dans les toilettes, à
moi de me débrouiller avec une seule main. Je ne peux même pas
récupérer du savon en me lavant les mains, pour tenter de faire
glisser la menotte. Moralité, après vingt minutes de cogitation
intensive, c'est fichu, à aucun moment je ne suis libre de mes
menottes ou ne trouve un moyen de m'en libérer. Bref, je me retrouve
dans mon lit, avec ma cuillère. J'ai un sérieux doute sur le fait
qu'elle suffise à éloigner tous les vampires qui tournent autour de
moi.</para>

<para>La seule chose que j'espère désormais, c'est qu'ils ne repassent
pas dans la nuit, que je puisse la passer tranquillement. Pourtant ils
savent de toute évidence que je suis là ; je ne vois pas qui d'autre
aurait pu passer me voir cette après-midi. Il sera bien avancé, le
docteur, me dis-je, quand il ne retrouvera plus que mon poignet
attaché au lit, demain matin ! Il doit bien y avoir un moyen tout de
même. Je remarque que j'ai toujours la seringue dans une veine de mon
poignet gauche, j'ai alors l'idée de m'en servir pour tenter d'ouvrir
les menottes. Le moins que l'on puisse dire c'est que c'est un peu
douloureux à retirer. J'essaie de tirer l'aiguille doucement mais il
semble que de l'enlever d'un coup net soit plus efficace. Je serre les
dents et laisse échapper quelques injures. Je n'ai pas le coup de main
de l'infirmière et je mets un peu de sang partout sur les draps. Mais
bien sûr toutes mes références se limitant à James Bond et Indiana
Jones, je me rends compte qu'il est beaucoup plus difficile qu'il n'y
paraît d'ouvrir une paire de menottes avec une simple aiguille. J'y
passe bien trois quarts d'heure à une heure, sans résultat. Résigné je
tente sans succès de trouver autour de moi d'autres objets pour
m'aider. Il est presque 22 heures quand, déçu et inquiet, je
m'endors.</para>

<para>Je me réveille au milieu de la nuit. Je n'ai plus vraiment
sommeil, le décalage horaire doit jouer un peu. Quelqu'un est passé
pour éteindre la lumière, à moins qu'il n'y ai un mécanisme
d'extinction automatique. Me retrouver dans le noir n'est pas pour me
rassurer. J'écoute attentivement, persuadé d'entendre des bruits
suspects, qui ne doivent être que des toussotements d'autres
patients. Je tente de trouver l'interrupteur pour rallumer mais pas
moyen de mettre la main dessus. Je me dis vraiment que j'aurais dû
faire attention à son emplacement avant de m'endormir. Mon manque de
prévoyance me perdra ! J'ai toujours mon aiguille que je me suis
retiré du bras. Certes elle ne fera guerre le poids contre un pistolet
ou un couteau, mais d'une part c'est tout ce que j'ai, et d'autre part
elle pourrait suffire pour mettre en déroute un maraudeur un peu
douillet. Je suis tellement sur mes gardes qu'il me sera sans doute
impossible de me rendormir. Je n'ai aucune idée de l'heure ni de mon
temps de sommeil, mais il fait encore nuit noire. Il ne doit pas être
plus qu'une heure ou deux du matin. Je tire un coup sec sur mes
menottes, énervé. J'ai une vive douleur dans l'épaule comme retour de
bâton. Si seulement je n'étais pas attaché, je pourrais partir
d'ici...</para>

<para>Trente minutes, peut-être une heure, passent. Je suis à l'affût
du moindre bruit. Mes yeux ne se sont que difficilement habitués à
l'obscurité qui est presque complète ; un store doit empêcher les
lumières de la ville de pénétrer dans la pièce. J'entends ou crois
entendre une porte qui se ferme. Je retiens ma respiration. Mon coeur
tambourine dans ma poitrine et résonne dans mes oreilles. Il y a
quelqu'un qui marche doucement dans le couloir, j'en suis presque
sûr. Je prends l'initiative de me cacher sous le lit. Je me lève en
tentant de faire le moins de bruit possible, mais inévitablement le
lit produit quelques grincements. Je descends doucement et me place
sous le lit. Je tire le drap de manière à ce qu'il cache la menotte
encore attachée et laisse croire que je me suis échappé. Le drap pend
et forme une petite tente qui me cache. Je retiens de nouveau ma
respiration pour entendre mieux et discerner si les pas sont toujours
audibles. Je n'entends rien de quelques secondes. Puis un léger
couinement s'échappe de la poignée de ma chambre. Mon coeur
s'accélère, quelqu'un est en train de rentrer dans la pièce ! Je serre
la seringue dans ma main droite, et tente de faire le moins de bruit
possible. Les pas s'approchent, il ne doit y avoir qu'une seule
personne, maintenant à quelques dizaines de centimètres seulement de
moi. Elle fait le tour du lit, doucement. Je retiens toujours ma
respiration. Quelques secondes passent puis elle semble s'éloigner
pour quitter la salle. Je dois absolument reprendre mon
souffle. J'essaie de le faire le plus doucement possible.</para>

<para>Mais j'échoue. La personne revient abruptement vers le lit et
soulève le drap en l'arrachant du lit. Je tente de lui planter
l'aiguille dans la jambe mais elle m'attrape le bras et me tire de
dessous le lit. Dans le même mouvement elle me lance un coup de pied
tellement violent qu'elle me fait décoller du sol et atterrir contre
la table de nuit. Tout se renverse dans un fracas terrible. Je lâche
ma seringue. Je crie à l'aide de toutes mes forces mais elle me
soulève de nouveau par le bras et la jambe et me projette en avant, je
voltige jusqu'à ce que la chaîne des menottes se tende et m'arrache
des cris de douleur. Je ne peux pas distinguer mon agresseur, mais en
tentant de m'aggriper j'ai pu deviner que c'est un homme, très
grand. Je retombe de l'autre côté du lit. Je sens ma blessure s'ouvrir
et du sang en sortir, en imbiber le bandage, et couler sur mon
torse. J'ai le bras complètement tordu en arrière, je me plie tant
bien que mal pour avoir un peu moins mal. Alors qu'il s'approche je
m'aide du rebord du lit et lui décoche un puissant coup de pied dans
le torse. Il est beaucoup trop grand pour que je parvienne à le
toucher au visage. Mon coup de pied le propulse en arrière et il tape
dans le mur du fond mais ne semble pas affecté outre mesure car deux
secondes plus tard je reçois son tibia dans mon estomac. Il a donné le
coup avec une telle force que le lit s'est presque dévissé du
sol. Mais je ne me laisse pas faire et rétorque par un coup de poing,
qu'il pare et utilise pour me retourner, s'avancer un peu en
contournant le lit et me lancer de nouveau en me tirant de toutes ses
forces pour me projeter jusqu'à ce que je sois de nouveau écartelé par
les menottes et que je m'écrase lamentablement contre le deuxième lit
de la pièce. Je sens cependant que la barre de mon lit est en train de
céder. Il va falloir qu'elle cède vite si je veux avoir une chance !
Mais je n'ai pas beaucoup le temps de faire des suppositions. Je
continue à crier à l'aide quand il me donne de nouveau un coup de pied
qui termine de détruire ce qui reste de table de nuit. Dans
l'obscurité, je tombe par hasard le genou sur ma seringue, je la
récupère et lui donne rapidement plusieurs coups dans la poitrine
quand il s'approche de moi. Mais il semble insensible à la douleur, et
réussit à me subtiliser mon aiguille en me broyant la main. Je ne sais
plus si je crie toujours à l'aide ou si ce ne sont que des hurlements
de douleur. Satisfait d'avoir récupéré ma seule arme, il me la plante
dans le ventre. La douleur est immédiate et insupportable. Mais il ne
s'arrête pas là et me soulève de la même main, en me tenant au bout de
son poing avec l'aiguille dans mon ventre. Je pends plié sur ses avant
bras, près à tourner de l'oeil. Je pardonne le petit Jésus d'avoir mis
le pain à l'envers sur la table...</para>

<para>Mais ce n'est pas nécessaire, la lumière envahit la pièce, et
j'entends le gardien crier "mains en l'air". Alors l'homme me lâche, et
je retombe lourdement au sol, à moitié tourné, pendouillant au bout de
mon bras gauche toujours attaché au lit par les menottes. L'homme
saute par-dessus le lit, il y a un coup de feu, et un bruit de bris de
glace. Je ne sais pas si c'est la balle qui a brisé la vitre, ou
l'homme qui s'est jeté par la fenêtre. Le gardien court vers elle et
je l'entends jurer, laissant présager que mon agresseur s'est enfui. Il
accourt par la suite vers moi. Il me demande si je vais bien.</para>

<para>- Tout baigne...</para>

<para>Lui dis-je en crachant du sang.</para>

<para>- Qu'est ce qu'il s'est passé ? Il vous voulait quoi ce type
?</para>

<para>Pour l'instant j'ai une aiguille de cinq ou six centimètres
plantée dans le bide et je crache la moitié de mon sang. De plus je ne
serais pas étonné d'avoir aussi un bras cassé ou l'épaule démise,
alors j'ai d'autres soucis que savoir ce que me voulait ce gars.</para>

<para>- Il voulait m'offrir des fleurs, mais j'ai refusé.</para>

<para>- C'est vrai ? Vous êtes sûr ?</para>

<para>Je m'énerve pour de bon.</para>

<para>- Mais bordel j'en sais rien ce qu'il voulait ce mec ! Il
voulait me buter, c'est pas assez clair comme ça ! Ça vous arrive
souvent de tabasser les gens et leur trouer le bide à leur faire
pisser le sang avec autre chose en tête ! D'ailleurs vous voyez pas que je suis
en train de perdre tout mon sang bordel, ça vous viendrait pas à
l'esprit d'appeler une infirm... Kof ! Kof !</para>

<para>Je m'étouffe à moitié avec mon sang en hurlant. Mais
l'infirmière arrive déjà et avec l'aide du gardien, elle me replace
sur le lit. Elle me retire l'aiguille du ventre. J'ai quelques
contractions quand elle nettoie avec un coton ou un tissu imbibé
d'alcool ou de désinfectant. Je ne veux perdre connaissance à aucun
prix.</para>

<para>- Détachez-moi !</para>

<para>Je les supplie mais le gardien refuse.</para>

<para>- Mais il va revenir !</para>

<para>Le gardien s'approche de la fenêtre avant de répondre.</para>

<para>- Ouh ça m'étonnerait, avec la balle que je lui ai tirée dans
le dos ! Nous ne sommes qu'au deuxième étage, mais il y a bien trois ou
quatre mètres de haut. Il ne va sûrement pas faire long feu. De plus
je vais appeler sur le champ le poste de police, et dans quelques
instants ils seront sur place.</para>

<para>- Si ce n'est pas lui qui va revenir, il y en aura
d'autres. Détachez-moi, je n'aurai pas autant de chance la prochaine
fois...</para>

<para>L'infirmière est de mon avis et me soutient.</para>

<para>- C'est vrai, détachez-le donc, que peut-il bien faire dans
l'état où il est ? Regardez-le, il ne peut même pas bouger.</para>

<para>- Désolé, je ne voudrais pas me faire taper sur les
doigts.</para>

<para>C'est sans espoir, ce froussard ne changera pas
d'avis. L'infirmière prend soin de moi. Je pars dans quelques
rêvasseries. Je me demande ce que je vais bien pouvoir faire. Comment
pourrais-je m'en sortir ? Ils me retrouvent toujours. Et ce marabout,
où peut-il bien être, comment le retrouver dans une si grande ville ?
Cette histoire est démente... Comment le retrouver, c'est impossible,
j'aurais dû m'en douter depuis le début... J'ai plus envie d'aller
directement à l'Ambassade française et me faire rapatrier, ne
serait-ce que pour prendre du repos et mettre un peu d'ordre dans ma
tête. D'autant plus que je n'ai plus ni papiers ni argent ici et que
je ne pourrai pas m'en sortir très longtemps, surtout dans l'état où
je suis. Je demande l'heure à l'infirmière. Il est 2 heures 30 du
matin. Je n'ai pas eu le temps de voir mon agresseur, mais au vu des
méthodes je parierais pour un copain de celui du Mexique. Mais que me
veulent ces gars, pourquoi ne pas me tirer une balle dans la tête
directement s'ils veulent me tuer ? Cherchent-ils à m'intimider, à me
faire abandonner ? Mais c'est eux qui me courent après, que
pourrais-je bien leur avoir fait ? En pensant cela je me remémore le
vieil homme dans la pièce où j'étais retenu prisonnier après mon
arrivée à Sydney. Il a dit que je m'acharnais sur eux. Est-ce vraiment
le cas ? Est-ce que par le simple fait que je recherche ce marabout et
que je cherche à comprendre ce qu'il se passe, cela les met en danger
? Ne serais-je pas plutôt un guignol dans l'histoire, manipulé par
quelqu'un d'autre qui veut me faire porter le chapeau ? Pourquoi le
gars au Pentagone m'avait détaché ? Pourquoi le gars au Texas m'a
conseillé de venir ici, à Sydney, juste avant de mourir ? Était-ce une
mise en scène ? Pourquoi cette fille me sort d'affaire pour
disparaître aussitôt ? Mais qui pourrait avoir intérêt à s'attaquer à
cette organisation ? Un autre mouvement rival ?  Certains services
secrets ? Je ne comprends rien. Mon attaque de ce soir serait-elle une
représaille suite à l'explosion qui m'a délivré ?  Serais-je quelqu'un
d'autre ? Aurais-je perdu la mémoire d'une partie de ma vie ? Est-ce
que j'ai loupé un épisode ? Est-ce que je me suis réveillé hors de
l'eau à l'Île de Ré en effaçant tout un pan de ma vie ? Mais c'est
impossible, Guillaume, les autres, ils étaient tous là, il n'a rien pu
se passer d'autre. À quel moment alors, au Pentagone ?  Ce n'est pas
possible non plus, j'ai appelé mes parents du Texas et tout était
comme je m'y attendais. Je suis tout de même subitement paniqué à
l'idée de ne pas être au moment où je le crois. Je demande
confirmation à l'infirmière.</para>

<para>- Pardon, mais quel jour sommes-nous ?</para>

<para>- Nous sommes dimanche 17, euh non en fait lundi 18 novembre
désormais. Vous ne vous rappelez plus où vous êtes ?</para>

<para>- Si si, c'est juste pour vérifier... Mais, euh, de quelle année
?</para>

<para>- 2002, nous sommes en 2002, répond l'infirmière, le pauvre, il
peird la tête...</para>

<para>Cela me rassure au moins sur un point, c'est que je n'ai
semble-t-il pas perdu la mémoire. Je continue alors mon
raisonnement. Imaginons que l'organisation pense que je suis contre
elle. Cette histoire de marabout est peut-être juste une manigance
pour me faire courir à la recherche d'une explication qui n'existe
peut-être pas. Mais pourquoi moi ? Me font-ils passer pour quelqu'un
d'autre ? Cela expliquerait au moins pourquoi ils s'obstinent tous à
me parler dans leur fichue langue.</para>

<para>Je reviens brutalement à la réalité moins complexe d'une
souffrance directe quand l'infirmière s'attaque à refaire mon
bandage. Toutefois j'ai au moins choisi que faire ; je vais le plus
tôt possible à l'ambassade de France pour tenter de rentrer chez moi,
c'est fini les cavalcades, je vais rentrer chez mes parents et puis je
verrai bien alors... Je me laisse soigner sans broncher, presque las
et accoutumé à la douleur, encore une dizaine de minutes avant que les
policiers n'arrivent. Ils me posent plusieurs questions. Pourquoi je
pense que cette personne m'a attaqué. Si je l'ai vue, si je peux la
décrire. J'essaie d'en dire suffisamment pour les satisfaire, mais pas
trop pour ne pas me lancer dans d'interminables explications. Personne
ne croirait mon histoire, de toute façon. Je demande ensuite à être
détaché, mais ils refusent. Ils disent ne pas savoir pourquoi j'ai été
attaché, mais qu'il y a sûrement de bonnes raisons et qu'ils ne
veulent pas prendre le risque. Je ne tente pas plus de les convaincre,
je suis fatigué et de toute manière c'est peine perdue.</para>

<para>Encore quelques minutes de soins. L'infirmière remarque que mon
lit est complètement bancal. Elle pense qu'il serait préférable de me
changer de chambre, d'autant que la fenêtre est cassée et qu'il va y
avoir des courants d'air. Elle me demande de patienter quelques
instants pendant qu'elle descend au premier retrouver le gardien pour
qu'il me détache pendant le transvasement. C'est vrai que le lit a pas
mal souffert. Je secoue un peu la barrière. Elle a été bien endommagée
pendant la bagarre, et je pense que je pourrai parvenir à la
désolidariser du lit. Si je veux partir c'est maintenant ou
jamais. Mais je ne peux me le permettre qu'en comptant que je puisse
marcher dans mon état. De plus je serai assez vite repéré attaché à un
tube en métal avec des menottes. Vont-ils vraiment tenter de revenir
une fois de plus ? Ou serait-il envisageable de faire un somme jusqu'à
l'arrivée du docteur ? Je réalise aussi qu'en Australie, comme les
autres pays anglo-saxons, le premier étage doit être le
rez-de-chaussée. Le gardien a mentionné que nous étions au deuxième
étage tout à l'heure, mais il équivaut à un premier étage en
France. Il a précisé trois ou quatre mètres de hauteur, c'est sûrement
jouable. C'est souvent quand on doit prendre des décisions rapidement
que l'on prend la mauvaise, mais c'est aussi toujours là qu'on
regrette de n'avoir rien fait.</para>

<para>Je suis tenté mais tout bien réfléchi je décide de ne rien
faire. Je parie sur le fait qu'ils ne vont pas revenir me tabasser de
la nuit, et que de rester gentiment à l'hôpital me rendra les choses
plus simple vis-à-vis de l'ambassade. Fuir donnerait sans aucun doute
des arguments pour supposer que j'ai quelque chose à me reprocher. Le
gardien et l'infirmière reviennent, et je me retrouve quelques
instants plus tard dans une nouvelle chambre, proche de la loge de
l'infirmière de garde, pour me rassurer. Je le suis effectivement et
je m'endors presque paisiblement, en m'imaginant que dès le lendemain
j'aurai un vol pour la France et que si le vent a vraiment tourné dans
deux jours je serai dans mon appartement à Paris, ou chez mes parents
au Soleil... Ah, Soleil...</para>

<para>C'est le bruit de la clé dans la serrure des menottes qui me
réveille. Le docteur qui m'a vu la veille est dans la pièce, ainsi que
le gardien.</para>

<para>- Toutes mes excuses, monsieur Aulleri, nous avons bien eu
confirmation de votre ambassade que vous êtes porté disparu en France
depuis une semaine, avec un dernier contact du Texas. J'ai peine à
y croire mais votre histoire semble véridique. L'ambassade se charge
de transmettre à vos parents que vous êtes bien sain et...</para>

<para>Il se reprend.</para>

<para>- Enfin sauf, du moins.</para>

<para>Il sourit, comme s'il pensait avoir fait une bonne blague. Ce qui
ne me fait pas rire. Si ce charlot ne s'était pas obstiné à vouloir
m'attacher, je n'aurais peut-être pas eu un second nombril. Enfin,
c'est tout de même une bonne nouvelle. Il voit que je ne ris pas,
reprend un air sérieux et poursuit.</para>

<para>- Une personne de l'ambassade va passer dans la journée pour
vous demander quelques informations pour votre rapatriement, et le
règlement avec l'hôpital. Je suis vraiment confus de vous avoir traité
ainsi, mais comprenez que je ne peux prendre aucun risque à
l'intérieur de l'hôpital.</para>

<para>Je ne réponds pas. Il quitte la pièce quand un infirmier
m'apporte mon petit-déjeuner. Et tout en déjeunant, ma pierre me
revient à l'esprit. Je ne prends pas le temps de terminer, me lève et
sort de la pièce pour demander à une infirmière où se trouve mon
ancienne chambre. Elle ne sait pas mais quand je lui précise que c'est
celle où la vitre a été cassée la nuit précédente, elle comprend tout
de suite et m'indique comment m'y rendre. Personne n'a encore fait le
ménage et je retrouve ma pierre rapidement. Une fois de plus je me sens
mieux en la serrant de nouveau dans ma main, elle me redonne du
courage, d'autant que les choses se présentent plutôt bien
maintenant. Je retourne doucement vers ma chambre, en boitant un
peu.</para>

<para>- Excusez-moi, mais si j'étais vous je n'y retournerais pas et
je partirais sur le champ. Parce qu'il y en a d'autres qui
arrivent.</para>

<para>Je me retourne subitement, surpris. C'est la fille de l'autre
jour, et elle m'a parlé d'une voix timide en français. Elle est
habillée de la même manière, avec sa combinaison.</para>

<para>- Suivez-moi, nous pouvons sortir par là.</para>

<para>- Et pourquoi devrais-je vous suivre, qui me dit que vous n'êtes pas
comme tout les autres en train de vous jouer de moi ?</para>

<para>- Vous faites comme vous voulez, mais deux de vos poursuivants
habillés en policier ne vont pas tarder. Et puis je vous ai tiré
d'affaire l'autre jour. Je ne pouvais pas savoir que vous ne seriez pas
en sécurité dans cet hôpital.</para>

<para>- Comment vous savez que je ne suis pas en sécurité ? Vous étiez
là la nuit dernière ? Et pourquoi vous parlez français tout d'un coup
? Et comment vous savez que ces deux policiers sont contre moi
?</para>

<para>Elle est gênée et ne répond pas. Elle s'en va alors, en me
disant que je suis libre de choisir de la suivre ou pas. Je suis très
énervé mais je décide de lui faire confiance. Elle marche rapidement
et j'ai un peu de mal à aller à son rythme. Nous descendons un
escalier pour nous retrouver sur l'arrière de l'hôpital ; nous
traversons une avenue puis un petit parc. Je n'ai pas de chaussures et
j'ai beaucoup de mal à marcher par terre. J'ai toujours ma pierre dans
ma main. Je tente de marcher le plus possible dans l'herbe, ce n'est
pas très pratique et je titube souvent, d'autant que je n'ai pas une
forme olympique. J'ai mal à ma blessure au ventre, en plus des autres
auxquelles je me suis presque accoutumé, presque... Je tente de lui
poser des questions tout en marchant mais elle ne répond pas. Elle
avait raison sur un point, il y a bien deux policiers qui nous ont
pris en chasse. Ils débouchent de la même sortie que nous quelques
minutes plus tard. Quand elle s'en aperçoit elle part en courant. Je
lui crie que je ne peux la suivre et je trottine difficilement à ses
trousses. Elle me distance en un clin d'oeil et disparaît dans une rue
alors que je suis en plein milieu d'un carrefour. Je ne suis pas au
bout de mes peines, arrive en même temps sur moi l'autre homme de la
nuit précédente, ou tout du moins le présumais-je à sa démarche et sa
stature. Il a un peu de mal à marcher, sans doute sa blessure par
balle, ou son saut du deuxième, mais face à lui je ne ferai pas long
feu. Et alors qu'il arrive vers moi par le côté, les deux policiers
l'interpellent et lui demandent de s'arrêter. Il semble ne pas les
écouter et il est à deux doigts de m'attraper quand ils lui tombent
dessus. S'ensuit une bagarre entre l'homme, qui tient tête, et les
deux policiers qui semblerait-il n'ont pas l'intention de se servir de
leurs armes. Toujours est-il que je ne cherche pas à admirer le
spectacle et je m'éclipse discrètement dans la même petite rue que la
fille, avec maigre espoir de la retrouver.</para>

<para>Je marche vite, trottine un peu, pendant une bonne trentaine de
minutes en espérant que cela suffira pour leur faire perdre ma
trace. Mais je ne sais pas quoi faire ni où aller. Je n'ai pas
d'argent, pas d'habits. Moi qui me faisais une joie à l'idée de
rencontrer la personne de l'ambassade pour planifier mon retour. Je me
dis alors que le mieux est de m'y rendre directement. J'ai cependant
besoin de vêtements. J'envisage de les voler, après tout je n'ai pas
beaucoup d'autres choix. Mais je réfléchis que pour peu que le magasin
dans lequel je fais mon forfait soit équipé de caméras, un vol
pourrait me causer des tracas pour mon retour en France. Alors je me
convaincs de trouver une jolie vendeuse dans une boutique de
vêtements, de lui expliquer tous mes problèmes en espérant qu'elle
apitoiera et aura la bonté de me donner de vieux habits ou des
invendables. Je ne vais pas jusqu'à m'imaginer un rendez-vous
galant. Dans l'état où je suis je ne pourrai guère être séduisant, je
mise plus sur la pitié. Je ne rechignerais pas contre un peu de
tendresse, toutefois, après tout ces coups, pensé-je,
mélancolique. Mais j'imagine que c'est plus qu'accessoire
par les temps qui courent. J'évite plusieurs magasins objectivement
beaucoup trop classiques où la tête des vendeurs m'inspire plus un
bon coup de pied au derrière qu'un peu d'aide. Je trouve après quelques
centaines de mètres un magasin plutôt tendance mode jeune. J'entre sur
la vision agréable d'une jeune et jolie vendeuse. Elle me regarde d'un
air très suspicieux, et je la comprends, entre mes multiples blessures
et ma courte chemise de nuit, je dois avoir l'air du parfait
psychopathe tout juste échappé d'un hôpital psychiatrique.</para>

<para>- Bonjour, avant que vous ne me mettiez dehors, laissez-moi vous
expliquer en deux mots. Voilà je suis français, je me suis fait
agresser, j'ai perdu tous mes papiers, mes habits et mon argent. Je
sors de l'hôpital où l'on m'a soigné mais en attendant mon rapatriement
en France je n'ai pas de quoi m'habil...</para>

<para>- C'est qui lui ?</para>

<para>Celui que j'identifie comme le patron est arrivé dans la salle,
et me regarde d'un mauvais oeil. La fille tente de lui expliquer.</para>

<para>- Il dit qu'il est français et qu'on lui a volé ses habits, je
crois qu'il veut du blé.</para>

<para>- Français mon cul oui ! Allez casse-toi avant que j'appelle les
flics ! Encore un taré !</para>

<para>- Mais non je ne veux pas d'argent, je veux juste de vieux habits
si vous avez et...</para>

<para>Je n'ai pas le temps de finir ma phrase qu'il m'a déjà fichu
dehors. Je repars alors, l'âme en peine. Je marche toujours en
direction de ce que je crois être le centre-ville, ne serait-ce que
par les grands immeubles qui s'y trouvent. Soudain je réalise qu'un
type me suit. Je commence à trottiner, mais il marche vite et commence
même à courir. J'oublie mes douleurs et je cours moi aussi. Mais il me
bouscule et je m'écrase contre des poubelles. Je tombe au sol mais je
tiens bon ma pierre dans ma main. Les poubelles se déplacent sous le
choc, et elles dérangent un groupe de sans-abri qui squattait un peu
après. L'homme m'attrape, me relève du sol et s'apprête à me frapper
quand trois ou quatre personnes du groupe de sans-abris l'entourent et
commencent à lui chercher des noises, lui demandant si c'est lui qui a
bousculé les poubelles. Il les ignore mais l'un d'eux lui donne une
tape dans l'épaule pour qu'il se retourne. Il se tourne et le pousse
violemment. Le SDF tombe au sol. Ses collègues démarrent au quart de
tour et se jettent sur lui. Il se débat mais ils sont maintenant cinq
à le frapper, le mordre, lui arracher ses vêtements. Je commence à
m'éloigner, et quand les sirènes de la police sifflent, le groupe de
SDF laisse tomber et ils prennent tous leurs jambes à leur cou. Une
des filles du groupe me prend par le bras et m'entraîne avec eux. Je
les suis.</para>

<para>Nous courons et faisons divers détours dans de nombreuses
petites rues avant de nous arrêter. J'ai eu beaucoup de mal à les
suivre et j'arrive en dernier, un peu à la traîne. Ils me demandent ce
que me voulait ce type. J'explique tout d'abord la même histoire qu'à
la vendeuse, et j'y rajoute que des personnes me poursuivent pour une
raison que j'ignore, et que de toute évidence elles veulent me
tuer. Ils m'agressent de questions. Si je suis quelqu'un d'important,
si j'ai de l'argent, si j'ai volé quelque chose, d'où je viens... Face
à cette avalanche de questions je me dis qu'il est plus prudent que je
les laisse, n'étant pas très sûr de pouvoir compter sur eux. Et
surtout après tout ce sont mes soucis, et ils sont déjà suffisamment
en galère, semble-t-il, pour ne pas encore leur faire prendre
des risques à ma place. Je les remercie beaucoup de m'avoir tiré de ce
mauvais pas, et je repars. Ils m'ont entraîné dans des petites rues,
peut-être moins fréquentées, mais sûrement aussi plus idéales pour se
débarrasser discrètement de quelqu'un. J'ai l'impression que nous
sommes partis à l'opposé de la direction dans laquelle je situais le
centre.</para>

<para>Malheureusement, le sort s'acharne, et je n'ai pas même retrouvé
avec plaisir une rue passante que je retrouve de même à mes trousses
l'homme de tout à l'heure. Je pars en courant sur le champ, il fait de
même. Je cours tout droit, je ne sais pas où je vais. Je serre fort ma
pierre pour oublier la douleur à mes pieds et ailleurs, et
j'accélère. Je tente de crier à l'aide, mais personne ne semble
vraiment réagir. Je cherche en courant à repérer un policier. Je
m'excuse du mieux que je peux quand je renverse ou bouscule des
gens. Mais le saligaud court vite, plus vite que moi, et si je ne
trouve pas un moyen de m'en sortir rapidement il va me rattraper. Je
cours toujours sur les larges trottoirs d'une grande avenue. Je ne
veux pas qu'il me tape encore, je n'en peux plus de ces histoires, je
veux me retrouver en paix. J'en ai trop marre ! Je sens que je vais
craquer si tout continue sans jamais s'arrêter... Il n'est plus qu'à
quelques mètres de moi. Je me rapproche de la chaussée à ma droite. En
Australie les voitures roulent à gauche. Alors je veux tenter le tout
pour le tout. Quand je sens sa main sur mon bras, je serre ma pierre
encore plus fort, je hurle, lance mon bras en arrière, le saisis par
la manche et je dévie subitement sur la droite. Je m'engage sur la
chaussée en regardant au dernier moment pour voir qu'une voiture me
fonce dessus. L'homme est déséquilibré et entraîné avec moi. Je le
lâche, m'élance et saute pour éviter la voiture qui freine en
urgence. Mon pied percute le montant du pare-brise. Cela me fait
virevolter. J'entends les crissements des pneus qui hurlent et les
coups de klaxon. Je retombe alors le dos contre le pare-brise de la
voiture sur l'autre file. Elle avançait encore un peu et je suis
propulsé en avant. Je roule sur le capot et m'écroule au sol. J'ai de
la chance que les voitures aient de bons freins ! Je ne pense pas être
trop amoché. La dernière voiture qui m'a percuté ne roulait plus très
vite. J'ai juste le pied gauche en compote. Mais mon plan à
fonctionné, le gars s'est pris la voiture en plein dedans. Je me
demande même si elle ne lui a pas roulé dessus. Les gens sortent des
voitures et se regroupent autour de nous. Il faut que je parte au plus
vite avant que la police n'arrive. De plus si je reste au sol mon
corps va s'engourdir et je ne pourrai plus bouger. Je me lève en
grande peine, j'ai mal partout. Les gens me disent de rester allongé
et d'attendre les secours. Je leur dis que je ne peux pas, que je dois
partir au plus vite. Mon pied me fait horriblement mal. J'écrase la
pierre dans mon poing presque pour avoir une douleur supérieure au
reste de mon corps. J'ai la tête qui tourne. Je remarque à
l'intersection suivant un arrêt de bus avec justement un bus qui
arrive. Je pars en clochant et en sautant sur un pied en faisant des
signes au conducteur pour qu'il m'attende. Je suis presque comme dans
un nuage, comme si mon corps criait qu'il veut s'arrêter, perdre
conscience, et que je continue malgré tout. Je monte dans le bus au
dernier moment. Les portes se ferment, le bus part. Le conducteur ne
me demande pas de ticket, et se contente de me regarder d'un drôle
d'oeil. Cela me convient.</para>

<para>Je n'ai aucune idée d'où va le bus, ni l'endroit où je vais
descendre. J'espère seulement distancer un peu mes poursuivants. Dans
le bus mon corps reprend petit à petit le dessus. La douleur à mon
pied gauche s'intensifie, tout comme une douleur dans le dos, sûrement
le choc avec la voiture. J'ai peur d'avoir la cheville brisée. Je
récupère difficilement de ma course. Ma blessure au ventre s'est
rouverte et saigne. Je fais compresse avec ma main pour ne pas laisser
le sang trop s'écouler. J'essaie de regarder le trajet du bus pour rester
éveillé mais tout défile sans que je saisisse vraiment les images ;
impossible de reconnaître ou distinguer quoi que ce soit. Je demande
finalement à un passager s'il peut m'indiquer la direction du bus. Je
ne comprends pas tout mais après quelques précisions il semble que le
bus s'éloigne du centre-ville. Je me renseigne par la même occasion
sur l'adresse de l'ambassade française et l'heure qu'il est. Il est 11 heures 45
mais il ne sait pas où se trouve l'ambassade. J'envisage de descendre
alors assez rapidement du bus, celui-ci s'éloignant du centre. Mais je
n'en ai pas la force ; je suis exténué et je décide de rester à l'intérieur
pour me reposer un peu, et surtout m'éloigner pour être un peu
tranquille, prendre le temps de récupérer des habits et de quoi
manger. Le centre de Sydney est sans doute surveillé par des caméras,
et ils peuvent de cette façon me retrouver sans encombre dans
l'hypothèse où ils sont effectivement infiltrés dans la police. D'un
autre côté, me retrouver dans un quartier résidentiel ne m'avancera pas
beaucoup. Mais la brûlure continue et mon pied me fait très mal, je
n'ai pas le courage ni la volonté de bouger avant le terminus.</para>

<para>Terminus qui se trouve dans une partie de Sydney, à moins que ce
ne soit une ville limitrophe, qui s'appelle Glebe, et qui se révèle
être un choix judicieux. Je reprends mes esprits après m'être
momentanément assoupi. En descendant du bus, mon pied étant froid, je
me rends compte que je ne peux pas du tout marcher. Mais à peine
m'appuie-je contre un poteau pour me reposer un peu et réfléchir où
aller, que deux jeunes me demandent si je vais bien. Je suis toujours
en courte chemise de nuit, et s'ajoute à mes bleus et blessures une
cheville qui a doublé de volume, en plus du sang sur mon ventre. Je
leur explique rapidement que j'ai peut-être la cheville brisée. Ils
sont curieux de savoir ce qui m'arrive. Je détaille un peu plus en
leur racontant mon kidnapping, mon évasion, l'explosion, l'hôpital, la
fuite, la course-poursuite et la voiture qui me renverse... Je suis
très étonné qu'ils ne me prennent pas tout de suite pour un fou. Je
leur explique de plus mon intention de trouver l'ambassade pour tenter
de retourner en France, car je suis français, précisé-je. Sur ce ils
disent avoir rencontré à leur hôtel deux Français qui sauront
éventuellement me renseigner. Ils me proposent de m'y accompagner,
leur hôtel n'étant qu'à quelques centaines de mètres.</para>

<para>Une fois dans leur chambre, ils m'expliquent que Glebe est un peu
l'endroit où tous les voyageurs itinérants se retrouvent. Ils me
proposent quelques trucs à grignoter que j'accepte plus que
volontiers. Nous faisons les présentations, et ils me demandent
ensuite un peu plus de détails sur l'histoire qui vient de
m'arriver. J'ai affaire à deux anglais de Londres, Steve et Gordon. Ils
m'expliquent qu'ils sont un couple homosexuel, et qu'ils font le tour du
monde suite à la fin de leurs études, avant de se lancer dans la vie
active. Ils arrivent de l'Île de Pâques et par la suite ils vont
remonter vers l'Europe en passant par l'Asie du Sud-Est. Je trouve
leur trajet très amusant car j'ai justement un ami qui fait, si je me
rappelle bien, exactement la même trajectoire. Je leur dis son nom,
mais ils ne semblent pas l'avoir croisé. Cela aurait été une sacrée
coïncidence pourtant !</para>

<para>Bref, après qu'ils m'aient expliqué leur trajet, l'un d'eux va
voir s'il trouve les Français. Ils sont bien là, juste revenus des
courses pour le repas du midi. Nicolas et Fabienne, qui eux aussi sont
des randonneurs mais qui se contentent de l'Australie et
l'Océanie. Ils sont un peu plus âgés, la trentaine passée. Ils
viennent de Paris. Chaque année pendant les cinq semaines de vacances
qu'ils peuvent prendre, ils font une région du monde à pied. Cela me
fait du bien de retrouver quelques compatriotes. Les deux anglais
m'ont prêté un tube de crème pour les entorses, et je leur raconte à
mon tour mon histoire, pendant que je me pommade la cheville. Je
n'omets rien de la découverte du bracelet jusqu'à maintenant. Ils sont
éberlués. Un moment où Steve va aux toilettes, et où je fais une
pause, ils me demandent s'ils peuvent toucher et regarder la pierre,
que j'ai toujours dans la main. Bien sûr ils ne ressentent rien de
particulier. Et je leur explique que je suis conscient qu'elle n'a
sûrement aucun effet. Mais j'ai tellement l'impression qu'elle me
donne de la force et du courage que je ne m'en séparerais pour rien au
monde. Steve revient et je continue de raconter.</para>

<para>- Je sais que mon histoire est démente, et moi-même j'ai peine
à y croire. Mais mes multiples blessures et notamment la balle
que j'ai reçue dans l'épaule sont là pour en témoigner.</para>

<para>Je ne sais pas s'ils me croient ou pas. Toujours est-il qu'ils
sont très gentils et me donnent chacun quelques habits dont ils
veulent se débarrasser, ou en mauvais état. Je me retrouve habillé de
la tête aux pieds. J'ai même une paire de sandales cassées réparées
avec une ficelle. Certes, le tout n'est pas des plus assortis, mais
qu'importe, cette tenue ne changera pas trop de mes habitudes
vestimentaires classiques de toute manière. Je range précieusement ma
pierre dans la poche que je juge la plus sûre. Ensuite nous déjeunons
tous ensemble, il est une heure et demie passées de l'après-midi. Ils
me proposent de m'accompagner à l'ambassade. Pour trouver l'adresse
nous passons dans un cybercafé. J'en profite pour envoyer quelques
mails de façon à donner des nouvelles. J'ai reçu plusieurs mails de
Deborah, elle était rentrée sans encombre chez elle, mais s'inquiète
pour moi. Je tente de lui répondre en racontant les grandes lignes de
ce qui m'est arrivé. Je ne veux pas abuser de la gentillesse de mes
quatre compagnons qui me payent la place, je tente de faire vite. Je
reçois et donne des nouvelles au plus de personnes que je peux, en
envoyant un mail récapitulatif à la plupart que je connais. Je ne
cache rien. Je dis clairement que je suis dans une situation délicate,
que plusieurs personnes ont tenté de me tuer, et que je ne suis pas
persuadé de rentrer un jour en France en état. Je suis cependant
étonné que certaines personnes comme Guillaume ou Fabrice, à qui
j'avais déjà écrit de Raleigh semblent ne pas avoir reçu mes
précédents messages, au vu des questions qu'ils posent. Une fois mon courrier
terminé, je vérifie l'adresse de l'ambassade, qui est en fait un
consulat. Je ne saurais trop dire la différence, toujours est-il qu'il
se trouve dans le centre de Sydney, Market Street. Ce n'est pas très
loin d'ici, il doit se trouver à environ deux kilomètres, mais vu ma
cheville, mes amis conseillent de chercher un bus qui passe par
là-bas.</para>

<para>Nous ressortons en direction de l'arrêt de bus le plus proche de
manière à trouver une carte des différentes lignes. Ils m'aident à
marcher, et j'essaie de ne pas poser le pied par terre. Ils me
convainquent d'aller voir un médecin après mon passage au consulat, ne
serait-ce que pour vérifier que c'est juste une entorse et que les
ligaments ou les os n'ont pas trop souffert. Pendant le trajet, ils
continuent à me poser des questions sur mes aventures. Je profite de
leur présence pour réfléchir avec eux sur les différentes possibilités
quant à une explication. Parmi les idées de complot généralisé, autres
guerres entre services secrets, histoire de Templiers et j'en passe,
Fabienne a une suggestion. Elle connaît plusieurs personnes dans la
presse grand public, de par son travail, du type VSD et autres
Gala. Et mon histoire pourrait être le genre d'aventures
extraordinaires qui les intéresse. Elle m'assure envoyer, si cela ne
me dérange pas, quelques détails de mon cas ainsi que mes coordonnées
à une de ses amies, de manière à ce qu'elle organise une entrevue à
mon retour en France. Elle pense en effet que cette exposition, comme
on l'apprend dans tous les films américains, permettra au moins de
rendre la tâche de mes poursuivants beaucoup plus compliquée. Je ne
dis pas non, même si je reste dubitatif. Je n'en reste pas moins assez
peu avancé quant à mes interrogations.</para>

<para>Nous arrivons au consulat un peu avant 16 heures. Manque de
chance, il n'est ouvert au public que de 9 heures à 13
heures. J'insiste lourdement auprès du gardien pour le convaincre
d'aller vérifier que je suis François Aulleri, porté disparu depuis
une semaine ou deux, et que je devais rencontrer une personne du
consulat ce matin, mais que j'ai eu un empêchement. La négociation est
âpre, surtout que mes camarades et compatriotes s'énervent un peu eux
aussi contre lui, ce qui n'accélère pas les choses ; mais j'ai gain de
cause et il va vérifier. Il revient une quinzaine de minutes plus tard
et m'invite à le suivre. Nous convenons, Steve, les autres et moi,
qu'ils repassent devant le consulat dans deux heures, le temps qu'ils
aillent se promener un peu en centre ville. Si je m'y trouve, tant
mieux, sinon nous nous reverrons à leur hôtel dont ils me laissent
l'adresse, ou en France plus tard si je parviens à partir dès ce
soir. Nous échangeons nos adresses électroniques, je les remercie pour
tout, nous nous souhaitons bonne chance, et le gardien me précède vers
les bâtiments.</para>

<para>Il m'indique alors l'accueil, qui m'invite à me rendre dans une
salle d'attente où une personne viendra me chercher. J'y patiente
plus d'une demi-heure, retrouvant avec plaisir quelques exemplaires de
journaux et magazines français. Un homme vient me quérir alors que
je me remettais au goût du jour des événements des deux dernières
semaines.</para>

<para>Il n'est pas très bavard, c'est un grand type qui a plus
l'allure d'un garde du corps que d'un assistant. Il a l'air un peu
essouflé, mais sur le coup je n'y fais pas plus attention. Il
m'explique que nous devons sortir du présent bâtiment pour nous rendre
au bureau des rapatriements. Je suis étonné qu'il ne parle pas
français. Mais après tout peut-être me conduit-il juste à un bureau,
lui n'étant que secrétaire ou à un poste qui n'est pas en relation
directe avec des Français. Nous descendons et nous nous retrouvons à
l'arrière du consulat. Soudain un homme m'attrape par derrière et me
met un tissu sur la bouche. J'ai juste le temps de réaliser avant de
m'endormir que je me suis fait une nouvelle fois prendre dans un
traquenard. Je m'endors inquiet de ne peut-être plus jamais me
réveiller.</para>

<day>Dimanche 15 décembre 2002</day>

<para>Mais je me réveille. Et à bien réfléchir sur le moment je me
demande si je n'aurais pas préféré rester endormi. Je suis allongé sur
le sol de ce que j'identifie être l'intérieur d'une camionnette ou
d'un fourgon. J'ai un mal au crâne terrible. Je reste quelques minutes
abasourdi, j'ai un peu de mal à me tirer du sommeil, mais je suis
rapidement réveillé par l'odeur qui empeste. Je suis allongé sur le
dos. Il fait très chaud, j'ai énormément transpiré et je meurs de
soif. J'ai quelque chose sur moi. Je lève la tête et me mets sur les
coudes. À la vue du spectacle je pousse un cri et me traîne rapidement
en arrière en me débarrassant de ce que j'ai sur le corps. Je me
plaque contre la paroi du fourgon, en haletant et en lançant des
regards inquiets autour de moi. J'avais étendu sur mes jambes un corps
presque complètement carbonisé. Et un autre se trouve dans le même
état dans le coin opposé. Je suis recouvert de sang. Il n'y a aucune
fenêtre, juste deux néons au plafonnier qui éclairent l'intérieur. Le
fourgon est en mouvement. Mes habits sont aussi en piteux état. Il ne
m'en reste plus grand-chose. Ils sont complètement brûlés sur tout mes
avant-bras et mes jambes, ainsi que sur mon torse. Il ne me reste
guère qu'un court short à moitié calciné. J'ai néanmoins toujours mes
sandales, à peu près en état. Ma pierre ! Elle est à côté de moi,
tombée de la poche de mon pantalon qui n'existe plus, brûlé ou
vaporisé. Je la reprends dans ma main. J'ai un bracelet, je le retire
tout de suite et le jette au fond du camion. Je ne sais pas du tout
combien de temps je suis resté endormi. Je ne comprends pas du tout ce
qu'il a pu se passer, qui sont ces deux personnes ? Est-ce que c'est
une mise en scène ? Je ne saurais pas dire depuis quand elles sont
mortes. Cela empeste vraiment à l'intérieur ; j'étouffe et j'ai la
nausée. Il y a trois pistolets sur le sol, deux normaux et un plus
petit. Il n'y a pas grand-chose d'autre. Les deux corps ont encore
quelques lambeaux de leurs habits sur eux. Par contre leurs vestes se
trouvent dans un coin. Je suis toujours assis plaqué au fond. Je me
lève difficilement. Il me semble que j'ai moins mal à la
cheville. Peut-être suis-je resté terriblement longtemps dans ce
fourgon ? C'est étrange car j'ai soif et faim, mais pas au point de ne
pas avoir mangé pendant plusieurs jours. Mon dernier repas datant de
l'après-midi où je me suis fait enlever, il peut difficilement être
plus d'une demi-journée plus tard. Cependant avec l'odeur qui règne
ici et les produits qu'ils ont pu m'administrer, je ne suis sûr de
rien. Je m'aide des parois pour ne pas tomber et aller jusqu'aux
vestes dans le coin opposé. J'enjambe avec précaution les deux
cadavres. Je ne trouve pas grand-chose à l'intérieur des vestes, il
n'y a aucun papier. Même pas d'argent ; les temps sont durs, par le
passé j'aurais sûrement déniché mille ou deux mille dollars... Mais
cela n'a pas d'importance, j'aurais donné beaucoup pour trouver ne
serait-ce qu'un semblant d'explication.</para>

<para>Je vais dans un premier temps tenter d'ouvrir la porte
arrière. Mais il n'y a aucune poignée, la porte ne semble pas prévue
pour qu'on puisse l'ouvrir de l'intérieur. Je frappe et donne quelques
coups, mais j'ai faible espoir de pouvoir l'ouvrir. Je me demande
comment les personnes à l'intérieur faisaient pour communiquer avec
l'extérieur. D'un autre côté si c'est impossible, cela expliquerait
pourquoi le fourgon ne s'est pas arrêté de rouler. Si le conducteur
n'est pas au courant du carnage qui s'est produit ici, il n'avait
aucune raison de stopper. Une sorte d'interphone se trouve sur la
paroi avant, je suis vraiment bigleux de ne pas l'avoir vu
auparavant. Il y a un petit haut-parleur derrière une grille et un
bouton marche/arrêt à côté. C'est étrange il est sur la position
"marche" mais je n'entends aucun son. Je manipule l'interrupteur mais
rien ne change. Je me retourne et réfléchis aux différentes
possibilités qui s'offrent à moi. Je pourrais tirer avec les pistolets
sur la porte arrière pour tenter de l'ouvrir. L'idée de moisir ici ne
me séduit guère. J'ai bien de la viande rôtie à volonté mais
franchement je serais plus tenté par un steak de soja aux
olives.</para>

<para>Il n'y a vraiment aucun objet ou outil disponible. Je pose ma
pierre sur les deux vestes, pour avoir les mains libres. C'est
presque devenu un réflexe de constamment vérifier de l'avoir sur
moi. Auparavant, je vérifiais aussi instinctivement que j'avais mon
portefeuille dans la poche, désormais c'est pour mon caillou. Comme
quoi il est bon de se donner des réflexes de temps en temps. Quoique,
réflexion faite, elle ne va sans doute pas beaucoup m'aider à sortir
d'ici. Je ne lui connais pas de vertu d'ouverture de porte... Après
quelques instants sans idée, résigné, je décide d'inspecter plus en
détail les deux cadavres.</para>

<para>Celui qui se trouvait dans le fond était recroquevillé sur
lui-même, dans une position foetale. L'autre, qui était étendu sur
moi, avait les bras repliés sous lui mais pas les jambes, comme si la
combustion avait été plus rapide. Ce dernier est vraiment complètement
carbonisé, alors que l'autre a une partie du bas des jambes encore en
bon état, si je puis dire. Il semblerait que ce soient leurs bras qui
aient le plus souffert. Un peu comme s'ils avaient touché quelque
chose. C'est vraiment très impressionnant. Je ne comprends pas,
comment se peut-il qu'ils soient dans cet état et que je n'aie rien,
j'aurais dû brûler avec eux ? Peut-être sommes-nous trois prisonniers
dont il veulent se débarrasser et à qui ils ont fait prendre un poison
qui n'a pas eu d'effet sur moi ? Ou peut-être n'en ai-je pas reçu ?
Ils n'ont simplement pas eu le temps de me l'administrer, et ils se
sont contentés de me charger endormi à l'intérieur avant de nous
emmener je ne sais pas où. Peut-être pour jeter le camion dans la mer
ou dans un précipice ? Je ne pense pas qu'ils soient morts avant de
monter dans le fourgon, ils n'auraient pas leurs vestes dans le coin
si c'était le cas. Mais alors à qui sont ces pistolets ? Ce n'est pas
logique de nous enfermer avec des armes si nous sommes tous les trois
des condamnés. Mon interprétation ne tient pas. Ces gars-là devaient
avoir des armes pour me surveiller ou même pour se débarrasser de
moi. En effet l'un des revolvers a un silencieux vissé à son bout. Ils
avaient peut-être un poison à m'injecter, et ont commis une fausse
manipulation et l'ont respiré ou touché par erreur ? Ou alors
n'étais-je pas endormi. Peut-être que je ne me souviens pas, mais que
j'ai réussi par surprise à les prendre à leur propre jeu. Voir les
choses ainsi expliquerait pourquoi une partie de mes habits sont
brûlés. Pourtant je n'ai pas de brûlure sur ma peau. Le gaz était
peut-être inactif sur moi, et m'a juste fait perdre la mémoire
? C'est vraiment incompréhensible...</para>

<para>Je retourne vers l'interphone, mes deux camarades n'étant
décidément pas bavards du tout. Je parle en direction de ce que je
pense être un microphone. Je n'ai aucune réponse. Je retourne vers la
porte arrière et tente un peu plus fort de tabasser dessus : aucun
résultat. Je récupère alors ma pierre et m'assois contre la paroi du
fond, en attendant de trouver mieux à faire. Le fourgon semble rouler
à bonne allure, même si j'ai du mal à l'évaluer. Ma seule alternative
désormais c'est d'utiliser ces pistolets, mais j'ai peur que ce ne
soit dangereux de l'intérieur. Je conviens alors de ne pas les
utiliser tant que le fourgon roule, les risques que le conducteur se
jette avec dans le vide étant limités. Ce fourgon ne peut pas rouler
éternellement, il devra bien refaire le plein à un moment ou à un
autre... J'ai du mal à trouver une explication plausible à cette
situation surréaliste. Et dire que j'étais à deux doigts de pouvoir
retourner en France au Consulat de Sydney... J'ai vraiment la
poisse...</para>

<para>Nous roulons sûrement encore bien plus d'une heure, peut-être
deux. Au début le fourgon semble accélérer un peu, puis sur la fin
l'allure est beaucoup plus faible, et le terrain beaucoup plus
accidenté, appuyant mon hypothèse du précipice. Plusieurs dizaines de
minutes passent encore avant que le fourgon ne stoppe. Je souffle et
je me prépare alors, je me lève et saisis deux pistolets, un dans
chaque main, en face de la porte, me préparant à tirer au moindre
mouvement du camion. Quelques secondes passe, le camion ne bouge
pas. Soudain quelqu'un ouvre la porte. J'ai un noeud au ventre et un
frisson dans le dos, les doigts sur la gâchette. Il ne faut surtout
pas que je tire si c'est quelqu'un que je connais. Il faut bien que
j'analyse avant de faire une bêtise, je n'ai pas vraiment envie
d'avoir un deuxième mort sur la conscience... Voire un
troisième... Ah, bah ! Oublions ça ! Concentrons-nous... Je patiente
un dixième de seconde avant de voir la personne qui a ouvert la porte,
c'est un jeune homme type boys-band, caractéristique des membres de
l'organisation. Je m'avance et crie, en anglais :</para>

<para>- Ne bougez pas, je suis armé, reculez-vous de la porte.</para>

<para>Mais il n'en fait rien.</para>

<para>- Tes armes ne fonctionnent pas, mon garçon. Allez, ne fais
pas d'histoires, sors de là.</para>

<para>Je me demande comment il sait qu'elles ne fonctionnent
pas. Était-ce vraiment une mise en scène ? Il tient lui aussi une arme
pointée vers moi. Cependant il n'a pas l'air si sûr de lui. Je
continue à le tenir en joue, espérant que le doute subsiste et qu'il
ne fasse rien. Je recule doucement, et je me baisse en pointant
toujours une arme vers lui. Je récupère ma pierre et la place dans la
paume de ma main tout en tenant le pistolet. Je conçois que la
situation ne s'y prête pas, mais, dans de tels moments de tension,
elle m'apporte toujours le courage nécessaire. De plus, je ne me suis
pas embêté à toujours la récupérer jusqu'à présent pour la laisser
tomber désormais. Je me dirige ensuite doucement vers l'extérieur, il
fait presque nuit. Il se recule. Il y a une voiture garée juste à
l'arrière du fourgon ; nous sommes sur un petit chemin de terre au
milieu de petites collines vaguement boisées, il y a un petit bois à
ma gauche. Ils sont trois à l'extérieur. Les deux que j'identifie
comme membres de l'organisation sont armés. Le troisième doit être le
chauffeur du fourgon, il se tient à l'écart. Je pointe une arme sur
les deux hommes armés, et ils me visent réciproquement. Celui qui a
déjà parlé tout à l'heure se répète :</para>

<para>- Je vous le redis, vos armes ne fonctionnent pas, posez-les et
rendez-vous, vous êtes cuit de toute façon.</para>

<para>Je ne réponds pas, laisser exprimer le moindre doute serait
fatal. Je ne sais pas comment m'en sortir et je profite de leur
embarras pour réfléchir à une solution. Ma seule chance serait
sûrement de partir en courant dans le bois, mais d'une part ma
cheville risque de ne pas tenir, mais c'est un risque à prendre, et
d'autre part ils n'auront pas de mal à me viser de là où ils se
trouvent. Je pourrais partir rapidement en passant derrière le fourgon,
il leur faudrait alors quelques secondes pour m'avoir en visée. De
plus la nuit étant presque tombée, ils auront plus de mal dès que je
me serai un peu éloigné. Je me recule un peu. Quelques secondes
passent...</para>

<para>Tout se passe alors très vite. J'appuie sur les gâchettes de mes
deux pistolets en me jetant derrière le fourgon. Et dans le même temps
je crie du plus fort que je peux un "PAN" pour les effrayer. Ils
sursautent, l'un d'eux replie ses bras et se recroqueville pour se
protéger, l'autre se recule et tire mais touche la porte du
fourgon. Mes pistolets n'ont pas fonctionné comme il l'avait prévu
; je les jette au sol. Après m'être lancé sur le côté je suis
déséquilibré mais ne tombe pas et en m'appuyant sur le fourgon je ne
perds que quelques dixièmes de seconde avant de partir en courant du
plus vite que je peux vers la forêt. Ils me poursuivent mais souffrent
de quelques dizaines de mètres de retard. Ils tirent et j'entends les
balles percuter le sol autour de moi. Je m'engouffre sous les arbres
et tente de me protéger grâce à ceux-ci en me faufilant pour en
laisser toujours placés entre moi et mes poursuivants. Je suis désolé
pour eux et leur promets de leur rendre la pareille si je m'en
sors. Les deux ne doivent pas avoir beaucoup de balles, car ils tirent
assez peu. Et pour ma veine ils n'ont pas l'air de très bons
tireurs. J'ai toutefois une sueur froide à un moment quand une balle
percute l'arbre se trouvant à quelques centimètres de moi. Il est des plus
périlleux de courir avec mes pseudo-sandales aux pieds. Je
tente d'accélérer, ma cheville est toujours douloureuse mais dans
l'urgence de la situation je suis bien près à la perdre si je peux y
gagner la vie.</para>

<para>Le temps passe toujours très lentement dans ces moments-là, mais
plusieurs dizaines de secondes doivent s'écouler. Ma chance tourne. Une
balle m'effleure la jambe droite. La douleur me fait trébucher et je
tombe au sol sur mon épaule blessée, je crie de douleur. Je tente de
me relever mais une nouvelle balle m'atteint à la jambe droite. Elle
me fait rouler au sol, et j'ai tout juste le temps de les voir se ruer
sur moi avec leur armes pointées. Je me crois perdu.</para>

<para>Mais les vents sont décidément violents et la chance tourne
souvent. Subitement les deux hommes s'écroulent au sol, comme
morts. Je ne saisis pas et regarde rapidement autour de moi qui a bien
pu faire une chose pareille. Nous étions dans une petite pente et
derrière, un peu plus haut, je crois distinguer la silhouette de la
fille qui m'a déjà sorti d'affaire deux fois. Elle me salue de la
main, elle se trouve à une cinquantaine de mètres environ. Je
l'interpelle mais elle s'éloigne. Je me relève difficilement et
vérifie mes blessures à la jambe avant de me lancer à sa
poursuite. Elles sont douloureuses, mais la balle qui m'a effleuré n'a
laissé qu'une brûlure, tandis que l'autre a traversé la jambe sur le
côté, touchant principalement le muscle sur deux ou trois
centimètres. La plaie ne saigne pas beaucoup, tout du moins pas
suffisamment pour me passer l'envie de partir à ses trousses en
boitant de façon à avoir une explication à tout ce fichu fouttoir.</para>

<para>Mais une fois debout en marchant la douleur est autrement plus
forte. Elle ne m'arrête pas pour autant, et je trottine difficilement
jusqu'au sommet de la colline. Je descends un peu sur l'autre flanc,
mais je ne la vois nulle part. Il fait presque nuit noire dans les
sous-bois, impossible de distinguer quoi que ce soit. J'avance encore
un peu en scrutant de part et d'autre, mais impossible de déterminer
par où elle est passée. D'autre part je ne suis pas très rassuré dans
le noir. Je retourne alors doucement en arrière. C'est tout de suite
beaucoup moins facile quand l'adrénaline ne vous réchauffe plus. En me
rapprochant je fais tout de même attention, de peur que mes deux
poursuivants ne soient qu'endormis, ou assomés. J'observe
discrètement, mais ils sont toujours étendus au même endroit. Je
m'approche, récupère leurs armes dans un premier temps, puis vérifie
s'ils sont toujours en vie. Aucun d'eux n'a de poul, ils sont
morts... Je reste quelques instants debout, dubitatif... Finalement je
me décide à les fouiller, un peu à contre-coeur. Je trouve leurs
papiers et leurs portefeuilles. Pas grand-chose de très intéressant,
"William Robinson" et "Martin Glen", respectivement 28 et 34 ans,
australiens semblerait-il ; quelques cartes de crédit ; un téléphone
mobile auquel je ne touche pas. Je réalise alors que je ferais mieux
de ne pas traîner près d'eux, car si on me trouve ici je serais
facilement accusé. Je récupère leurs cartes d'identité et l'argent qui
se trouvait à l'intérieur de leurs portefeuilles. Je nettoie tout ce
que j'ai touché, et que je n'emporte pas, pour enlever d'éventuelles
traces de doigts, et je remets tout en place. En m'éloignant je compte
mon maigre butin, environ deux cents dollars australiens. Je ne sais
pas combien cette somme représente, mais j'ai peur qu'elle ne me mêne
pas bien loin. Enfin ! Toujours est-il qu'elle devrait au moins me
permettre de m'acheter à manger et peut-être de nouveaux habits. Je
suis conscient et gêné que cela fait un peu charognard que de
dépouiller ses victimes, quoique ce ne sont pas réellement mes
victimes. Mais dans la situation présente, je n'ai guère de remords à
enfreindre une éthique implacable, et surtout guère le choix,
malheureusement. Je pourrais aussi récupérer de quoi m'habiller, mais
je ne me sens pas de leur prendre leurs vêtements, j'aimerais ne
jamais avoir pris ce camion, ne jamais avoir été dans ce bois, ne
jamais avoir vu ces deux hommes morts... J'ai vu beaucoup trop de
morts depuis deux semaines, beaucoup trop...</para>

</chapter>

<chapter>
<mark>Thomas</mark>
  <title>Châteauvieux</title>

<para>Thomas regarda le jeune, qui ne devait avoir finalement que
quelques années de moins que lui. Quelque chose le dérangeait, il
avait comme une envie de s'approcher de lui. Il s'imagina presque le
prenant dans ses bras, il ne pouvait s'empêcher de le regarder. Cette
sensation le troubla énormément, il eut une peur terrible de ressentir
une sensation homosexuelle. Il détourna la tête du jeune pour se
concentrer sur les inscriptions, mais quelque chose le troublait
vraiment chez le jeune, sans qu'il ne comprît pourquoi. Pourtant il
n'avait jamais ressenti une chose identique auparavant, il n'avait
jamais regardé un homme avec envie, il n'avait jamais eu le désir
d'en prendre un dans ses bras. Le jeune fit quelques pas en arrière,
puis s'éloigna doucement du caveau, rejoignant le bas du cimetière et
sa sortie. Thomas ne put s'empêcher de le suivre du regard. Il fut
doublement rassuré, par la remarque du jeune, peut-être qu'Ylraw était
bien un connard, après tout, et par cette sensation étrange qui passa ;
il était peut-être trop fatigué, il devrait prendre le temps de se
reposer un peu plus, il commençait sans doute à péter les
plombs.</para>

<para>Thomas réalisa soudain qu'il aurait dû lui demander où habitait
les parents d'Ylraw, il hésita une seconde, il avait à la fois envie
de revoir ce jeune, et il se l'interdisait. Il se trouva stupide et
après ses quelques secondes d'hésitation il redescendit en trombe du
cimetière, mais le jeune avait déjà disparu. Thomas regagna alors la
place du village, et demanda à la première personne qui voulut bien
lui ouvrir où il pourrait trouver la maison des Aulleri.</para>

<para>Il fut renseigné et trouva sans trop de difficulté le petit
chemin montant en face de la nouvelle mairie. Il se gara devant la
maison entourée d'arbres de toute sorte. Il était presque deux heures
de l'après-midi, il ne pensait pas déranger. Il monta le petit
escalier qui arrivait sur la terrasse et sonna à la porte
d'entrée. Une femme vint lui ouvrir, sans doute la mère d'Ylraw, se
dit-il.</para>

<para>- Bonjour, Thomas Berne, je suis policier, j'enquête sur le
meurtre d'une femme intervenu dans la région parisienne au mois
d'août, et il semblerait qu'elle ait eu des contacts avec votre fils,
François Aulleri.</para>

<para>Le visage de la femme se crispa.</para>

<para>- Mais... Vous savez il est...</para>

<para>Thomas tenta de garder un ton neutre et pragmatique, lui-aussi
était troublé quand il parlait de la mort de Seth.</para>

<para>- Décédé, oui, toutes mes condoléances, mais c'est justement
pour déterminer le lien entre ces deux disparitions que je suis là.</para>

<para>Un homme apparu aux côtés de la femme, sans doute le père de
Ylraw, pensa Thomas.</para>

<para>- Qu'est-ce que c'est ?</para>

<para>La femme ouvrit la porte en grand.</para>

<para>- Ce monsieur est policier, il enquête sur la mort de Fafa...</para>

<para>Puis elle s'adressa de nouveau à Thomas.</para>

<para>- Vous savez à l'époque des policiers étaient déjà venus, mais
nous n'avons jamais rien su, ils ne nous ont jamais dit ce qu'ils
avaient découvert.</para>

<para>- Oui. Je peux entrer ?</para>

<para>- Oui, oui, entrez...</para>

<para>Ils s'écartèrent pour le laisser passer, la femme lui indiqua le
chemin de la salle à manger pendant que son mari fermait la
porte. Pour une fois, Thomas sentit qu'il pourrait être fin, qu'il
pourrait arriver à monnayer des informations. Il en savait peu, mais
il pensait que son statut de policier lui permettrait d'avoir des
réponses par le simple espoir qu'avaient les parents d'en recevoir en
échange. Il avait d'autant moins de remord que dans son esprit Ylraw
prenait de plus en plus l'archétype du looser drogué qui finit sa vie
pour un trip raté au bout du monde.</para>

<para>Les parents d'Ylraw l'invitèrent à s'asseoir, Thomas jeta un
oeil au mobilier et fut étonné par le nombre de plantes, il y en avait
partout, dans les quatre coins de la pièce, sur les meubles... La mère
d'Ylraw se dépêcha de lui proposer à boire et quelques biscuits
apéritifs, qu'il entama avec appétit. Le frère d'Ylraw vint le saluer,
mais à la surprise de Thomas il ne s'assit pas à la table, peut-être
ne voulait-il pas en savoir plus sur la disparition de son
frère. C'est la maman d'Ylraw qui lui posa les premières
questions.</para>

<para>- Mais comment se fait-il que vous enquêtiez encore sur sa
disparition presque un an plus tard ?</para>

<para>Thomas se dit qu'il n'aurait pas dû rester silencieux et prendre
tout de suite le contrôle de la discussion.</para>

<para>- Euh... Nous avons eu des nouveaux éléments. Vous connaissez
cette personne ?</para>

<para>Thomas sortit une photo de Seth et la leur montra.</para>

<para>- Oui, elle a sans doute une maison sur Châteauvieux, ou de la
famille, nous l'avions vu plusieurs fois déjà dans le village, et elle
est passée nous voir au début du mois d'Août.</para>

<para>Thomas perdit un peu de son calme et de sa volonté de monnayer
les informations. Seth était venu dans cette maison !</para>

<para>- Ah ? Que voulait-elle ?</para>

<para>Le père d'Ylraw sentit peut-être que Thomas était plus intéressé
par la fille que son fils, il recentra le débat.</para>

<para>- Quel est son lien avec Ylraw ? C'était son petit-ami ?</para>

<para>Thomas rejeta l'idée comme une immondice.</para>

<para>- Non !... Enfin je ne... Nous ne croyons pas.</para>

<para>Il se reprit, il valait mieux qu'il ne dévoilât pas sa relation
avec Seth.</para>

<para>- Cette fille est morte assassinée...</para>

<para>Thomas fit un pause, tout cela devenait malsain...</para>

<para>- ...vers la mi-août, et il semble qu'elle ait suivi votre
fils. Elle était à Paris depuis 1999, avant cela à Nancy, Grenoble, et
enfin Gap.</para>

<para>La maman d'Ylraw confirma.</para>

<para>- Oui, oui, c'est bien ça, Champollion, les Mines, puis
Paris. Mais pourquoi le suivait-elle ? Quand nous l'avons vu nous nous
sommes dit que peut-être elle avait été sa copine, mais ça m'étonne,
elle était beaucoup plus vieille que lui, même si elle était toujours
très jolie.</para>

<para>Thomas fut interpellé par cette remarque.</para>

<para>- Beaucoup plus vieille, que voulez-vous dire ?</para>

<para>- Et bien voilà quand même quelques années que nous la voyons,
elle doit... Devait avoir quand même pas loin de la quarantaine, non ?
Joseph, qu'est-ce que tu en penses ?</para>

<para>- Oh peut-être pas tant, elle avait quand même l'air jeune, non,
peut-être trente ou trente-cinq ans.</para>

<para>Thomas ne comprenait pas, Seth l'aurait-elle aussi trompé sur
son âge ? Elle ne pouvait pas avoir quarante ans, ni même
trente-cinq... Elle était si belle, si parfaite. Pas une ride, pas un
seul signe du temps... Peut-être avait-elle une grande soeur, ou
peut-être tout simplement les parents d'Ylraw l'avaient-ils vu il y a
de cela dix ans, et elle en paraissait alors vingt alors qu'elle n'en
avait que quinze. Thomas voulut en avoir le coeur net.</para>

<para>- Vous l'aviez déjà rencontrée avant qu'elle ne vienne vous voir
en août ? Enfin je veux dire, pas uniquement croisée de loin.</para>

<para>La mère d'Ylraw lui répondit sans hésitation.</para>

<para>- Non nous ne l'avions jamais vraiment rencontrée, enfin je veux
dire que nous l'avions croisée quand elle se baladait sur la route, mais
on se disait bonjour et c'est tout, nous ne savions pas qui
c'était. Mais bon on la voyait quand même pour s'apercevoir que ce
n'était plus une enfant.</para>

<para>- Quand est-ce que vous l'avez rencontré pour la première fois ?</para>

<para>Le père d'Ylraw prit la parole :</para>

<para>- Oh il y a un bon moment, je me rappelle encore que François
ne devait pas avoir dix ans qu'il nous parlait d'elle.</para>

<para>- Il vous parlait d'elle ?</para>

<para>La mère d'Ylraw acquiesça :</para>

<para>- Oui, il l'aimait bien, je ne sais pas trop pourquoi, il devait
la trouver jolie, il disait qu'il voulait se marier avec, je pense
qu'ils avaient dû se rencontrer quelques fois sur la route.</para>

<para>Le père d'Ylraw approuva :</para>

<para>- Oui c'était une belle femme, même quand elle est venue en
août. Si on ne l'avait pas déjà vu avant on lui aurait donné
vingt-cinq ans à peine.</para>

<para>Thomas n'y comprenait plus rien. Ylraw était né en 1976, il
avait donc vingt-sept ans ou presque au moment de sa mort, ce qui
était l'âge que Seth lui avait donné, et qui correspondait tout à
fait. Mais en supposant que celle-ci en eut quinze quand Ylraw en
avait dix, elle aurait eu elle trente-et-un ? Il fut satisfait de son
calcul, pour peu que les parents d'Ylraw se fussent trompés de
quelques années, peut-être Seth avait-elle entre trente et
trente-cinq. Mais pourquoi lui aurait-elle menti sur son âge ? Et
pourquoi suivait-elle ce Ylraw ? En était-elle vraiment amoureuse ? Et
que voulait-elle quand elle est venue voir les parents d'Ylraw en août
?</para>

<para>- Et que vous a-t-elle dit quand elle est venue en août ?</para>

<para>La mère d'Ylraw commeça à répondre :</para>

<para>- Et bien elle a dit quelque chose de très bizarre...</para>

<para>Mais elle fut coupée par son mari :</para>

<para>- Mais est-ce qu'on sait qui a tué cette fille, comment
s'appelait-elle d'ailleurs, je crois qu'on a jamais su son nom ?</para>

<para>- Seth Imah.</para>

<para>La mère d'Ylraw répéta le nom, en regardant son fils restant.</para>

<para>- Seth Imah ? Quel drôle de nom, ça vient d'où ça ?</para>

<para>Le père d'Ylraw prit la parole :</para>

<para>- Elle ne s'appelait pas Élizabeth ?</para>

<para>Mais la mère d'Ylraw ne fut pas d'accord :</para>

<para>- Mais non, tu confonds, Élizabeth c'est la fille des Richards.</para>

<para>- Ah, oui.</para>

<para>Thomas se rendit compte qu'il ne le savait même pas d'où venait
ce nom. Le frère d'Ylraw, qui était repartit puis revenu quelques
secondes plus tôt pour grignoter quelques biscuits apéritifs, prit la
parole :</para>

<para>- Seth c'est un nom égyptien, non ?</para>

<para>Thomas se rappela l'explication de Carole sur le Dieu Seth :</para>

<para>- Oui, sans doute.</para>

<para>Le père d'Ylraw trouva cela étrange.</para>

<para>- C'est tout de même bizarre, elle n'avait pas du tout le type.</para>

<para>La mère d'Ylraw voulut qu'on passât ces détails :</para>

<para>- Bah peut-être sa famille était-elle en France depuis longtemps, ou
alors juste son père était-il d'origine egyptienne, et a-t-elle tiré
de sa mère ? Mais...</para>

<para>Thomas sentit qu'il perdait le contrôle de la discussion, il
coupa la mère d'Ylraw :</para>

<para>- Et donc, que voulait-elle ?</para>

<para>Le frère d'Ylraw, appuyé contre le montant de la séparation
entre la cuisine et la salle-à-manger, le coupa :</para>

<para>- Mais on sait qui l'a assassinée, cette fille ? Ce serait la
même personne qui a assassiné François ?</para>

<para>Thomas répondit sans même réfléchir :</para>

<para>- Non.</para>

<para>Puis il se reprit :</para>

<para>- Enfin a priori nous ne pensons pas que les deux meurtres
soient...</para>

<para>La mère d'Ylraw le coupa :</para>

<para>- Meurtres ? Cela veut dire que vous savez qu'Ylraw a bien été
assassiné, mais par qui, et pourquoi ?</para>

<para>Thomas se mordit les doigts d'avoir parlé de meurtre, il se
corrigea :</para>

<para>- Non, mais nous ne savons pas encore s'il s'agit d'un meurtre
en ce qui concerne Ylraw, disons plutôt "disparition". Mais alors,
vous ne m'avez pas répondu, que voulait Seth quand elle est venue vous
voir en août ?</para>

<para>La mère d'Ylraw lui répondit, finalement :</para>

<para>- Elle nous a laissé un message pour Ylraw, une lettre.</para>

<para>- Une lettre ? Mais Ylraw était déjà mort en août, vous ne lui
avez pas dit ?</para>

<para>- Si, si, mais elle le savait très bien, elle était là lors de son
enterrement, mais elle ne le croyait pas, elle pensait qu'il n'était
pas vraiment mort, ou que ce n'était pas lui.</para>

<para>- Comment ça ?</para>

<para>- Elle nous a maintenu qu'il n'était pas mort, et que s'il
revenait, il nous faudrait lui donner cette lettre.</para>

<para>- Et cette lettre, que dit-elle, je peux la voir ?</para>

<para>- Oui, oui, tiens, Fabien, va la chercher, elle est dans le
tiroir du meuble dans le coin de la cuisine.</para>

<para>Le frère d'Ylraw alla chercher la lettre, il la tendit à
Thomas. L'enveloppe était décachetée, Thomas n'eut qu'à sortir le
petit mot se trouvant à l'intérieur, il reconnu l'écrite douce et
belle de Seth, qu'il avait vue tant de fois sur les petits mots
qu'elle lui laissait...</para>

<para>"Je ne te verrai sans doute plus, je ne pourrai t'enseigner,
mais la pierre saura te donner la voie. Ne la perds pas, garde la
toujours, elle est ta force."</para>

<para>Thomas resta silencieux un instant. Voulait-elle dire qu'elle
savait qu'elle allait mourir ? Thomas fut sorti de ses réflexions par
la mère d'Ylraw :</para>

<para>- Quelle est donc cette pierre dont elle parle ?</para>

<para>- Je ne sais pas, aucune idée.</para>

<para>- Mais vous croyez qu'elle pouvait savoir certaines choses sur
Ylraw ? Quand on lui a demandé elle a dit qu'il allait revenir, elle
en était persuadée, vous croyez qu'elle peut vraiment dire juste,
qu'il va revenir ? Est-ce que cette fille avait des problèmes
psychologique ? Est-ce qu'elle était folle, ou je ne sais pas,
ou...</para>

<para>- Non je ne sais pas. Je ne sais pas pourquoi elle vous a dit
ça. C'est très bizarre. D'autant que vous avez dit qu'elle avait
assisté à son enterrement ?</para>

<para>- Oui, en janvier, elle était présente.</para>

<para>- Elle ne vous a rien dit de plus ?</para>

<para>- Non... Elle n'est même pas rentrée dans la maison. Elle nous a
juste donné le mot, en insistant lourdement pour que nous fassions en
sorte que François l'ait, et depuis nous ne l'avons plus revue. Mais si
elle s'est faite assassinée à la mi-août, la pauvre, c'était quelques
jours à peine après qu'elle soit passée...</para>

<para>Thomas était pensif, il ne comprenait toujours pas. Que voulait
Seth à Ylraw ? Quels étaient leurs liens ? Quelle est cette pierre ?
Un bijou ? Une pierre précieuse ? Il avait tout du moins la certitude
qu'Ylraw n'était pas frère ou cousin de Seth, mais quoi alors ? Elle
le suivait depuis peut-être quinze ans, mais pourquoi ?</para>

<para>Le père d'Ylraw lui demanda :</para>

<para>- Mais comment avez-vous fait le lien entre François et cette
fille, que faisait-elle à Paris ?</para>

<para>Thomas fut embarassé :</para>

<para>- Et bien... Nous pensions que peut-être elle suivait quelqu'un,
et nous avons simplement fait le recoupement entre les lieux où elle
se trouvait et ceux où étaient votre fils.</para>

<para>- Impressionnant, mais vous avez des ordinateurs, des
informations sur tout ce que font les gens, pour arriver à trouver ce
genre de chose ?</para>

<para>Thomas eut honte que ce soit Carole qui trouvât le lien par une
simple recherche sur internet.</para>

<para>- Nous avons beaucoup d'information, oui.</para>

<para>- Et elle avait un travail à Paris ?</para>

<para>- Non, elle était sans profession.</para>

<para>- Et ben ! Elle devait être riche alors, habiter à Paris sans
travailler, que font ses parents ?</para>

<para>- Elle était orpheline.</para>

<para>Thomas regretta d'avoir donner cette information juste après l'avoir dite.</para>

<para>- Orpheline ? Mais où trouvait-elle son argent pour vivre ?</para>

<para>- Elle... Elle vivait chez son petit-ami...</para>

<para>- Ah ? Et lui, qu'est-ce qu'il fait ? Vous l'avez interrogé ?</para>

<para>- Oui, oui... Mais...</para>

<para>Thomas respira un grand coup.</para>

<para>- Il était un peu le pigeon dans l'histoire. Il ne sait
rien. Seth vivait avec lui mais il ne savait pas grand chose d'elle.</para>

<para>- Vraiment ? Mais c'est un menteur, il devait quand même en
savoir un peu ?</para>

<para>Thomas se sentit ridicule.</para>

<para>- Non, il ne savait rien, et tout nos renseignements sur lui
tendent à le confirmer. Seth était très forte.</para>

<para>- Mais elle, que faisait-elle de ses journées ? Vous devez avoir
des informations sur elle, non ?</para>

<para>Thomas se dit que l'interrogatoire tournait dangereusement en sa
défaveur, il lui fallait trouver d'autres questions ou partir avant de
s'embourber.</para>

<para>- Pas vraiment, nous savons juste où elle a habité, mais nous
n'en savons pas plus. Vous saviez si votre fils se droguait ?</para>

<para>- François ? Se droguer ? Non. Non aucune chance. Enfin je ne
crois pas, avant qu'il ne disparaisse en tout cas. Il faisait beaucoup
de sport, mangeait bio, ça m'étonnerait. Je ne crois pas qu'il ait
jamais fumé. Non, non, François ne se droguait pas.</para>

<para>Thomas fut bien désappointé, mais il se dit tout de même que les
parents n'étaient pas toujours au fait des pratiques de leurs enfants,
les considérant toujours comme des anges. Il se dit qu'il était temps
qu'il parte, avant d'être assailli par d'autres questions. Il fit mine
de regarder sa montre.</para>

<para>- Bien, et bien je vous remercie pour l'accueil et d'avoir
répondu à mes questions, je suis désolé mais je vais devoir vous
quitter, j'ai un autre rendez-vous.</para>

<para>Thomas se leva le premier, et commença à se diriger vers la
porte.</para>

<para>- Mais vous ne nous avez pas dit grand chose sur la disparition
de François. Vous n'avez pas d'autres informations ?</para>

<para>- Et bien, tant que rien n'est sûr, vous comprenez, je préfère
ne rien dire, mais je vais sans doute rester quelques jours dans le
coin, je vous recontacterai si j'ai du nouveau.</para>

<para>Il ne tarda pas, esquiva du mieux qu'il put les dernières
questions, puis reprit la route de Gap. Il se dit qu'il n'était pas
beaucoup plus avancé. Seth était venue voir Ylraw en août, alors
qu'elle savait qu'il était déjà mort, pour lui faire parvenir un mot
concernant une pierre. Il se demanda si finalement ce n'était pas Seth
qui était folle, qu'elle suivait ce Ylraw le prenant pour un Dieu ou
tout autre gourou ou patriarche. Pourtant Xavier ne lui avait rien
donné de plus le concernant. Il lui faudrait sans doute accéder
lui-même au dossier pour avoir tous les détails, ceux que Xavier
aurait sans doute éliminé les croyant anodins.</para>

<para>Il arriva doucement sur Gap et s'arrêta de nouveau au
McDonald's, plus par gourmandise que par faim. Mais cela lui permit de
faire une pause et, une fois deux muffins commandés et un mangé,
d'appeler Carole. Il était aux environs de 15 heures trente, il
n'était finalement pas resté très longtemps à Châteauvieux.</para>

<para>- Salut Carole, c'est Thomas.</para>

<para>- Tu es où ?</para>

<para>- Je suis à Gap, je rentre de Châteauvieux, j'ai vu les parents
d'Ylraw.</para>

<para>- Alors ?</para>

<para>- Pas grand chose. Mais ils ont bien vu Seth, apparemment elle
est venue plusieurs fois ici, et pour la dernière fois début août,
pour les voir.</para>

<para>- Ils la connaissaient bien ?</para>

<para>- Non, il ne l'avait que croisé de temps en temps, mais d'après
eux leur fils l'aimait bien.</para>

<para>- L'aimait bien, c'est à dire ?</para>

<para>Thomas se rendit compte qu'il ne voulait pas tout dire à Carole,
il se rendit compte qu'il ne voulait pas dire que les parents d'Ylraw
pensait que Seth avait entre trente-cinq et quarante ans, il se rendit
compte qu'il ne voulait pas dire que, petit, Ylraw voulait se marier
avec elle, il se rendit compte qu'il avait peur que Carole ne confirme
ce qu'il savait déjà, qu'il s'était fait duper plus encore qu'il ne le
croyait, pendant quatre ans.</para>

<para>- Et bien ils ne savaient pas trop, il l'a trouvée jolie. Elle
est venue à l'enterrement d'Ylraw début janvier, pourtant début août
elle leur a laissé un mot pour lui, en insistant sur le fait qu'il
allait revenir, même si ses parents lui ont rappelé qu'il était mort.</para>

<para>- Comment ça revenir ? Sortir de sa tombe ? Il n'est pas
vraiment mort ? Tu es allé au cimetière ?</para>

<para>- Oui j'ai vu sa tombe, et l'inscription concernant Ylraw, avec
plusieurs souvenirs qui lui étaient adressé. Les parents d'Ylraw aussi
n'ont pas compris ce que disait Seth. Je me demande si, finalement,
elle n'était pas un peu folle.</para>

<para>- Et que disait le mot ? Tu l'a vu ?</para>

<para>- Oui j'ai vu le mot, il disait un truc étrange, comme quoi
Ylraw ne devait pas perdre une pierre, que c'était sa force, qu'il
devait la garder.</para>

<para>- Un truc pas vraiment compréhensible, tu as le texte exact,
c'est sans doute un message codé, elle lui donnait peut-être
rendez-vous.</para>

<para>Une fois de plus Thomas se sentit bête face à Carole, il n'avait
pas un seul instant pensé à un message codé, et il n'avait pas le
texte exact, il lui faudrait retourner voir les parents d'Ylraw.</para>

<para>- Oui, oui, j'ai le texte, on pourra chercher à déterminer si
c'est un message codé.</para>

<para>- Et sinon, que savaient-ils de sa disparition ?</para>

<para>- Presque rien, encore moins que moi, ils attendaient surtout
des réponses.</para>

<para>- Il avait eu des soucis auparavant ? T'ont-ils dit s'il
pensaient qu'il avait eu une relation avec Seth ? Elle n'est pas de sa
famille, donc ? Il la connaissait depuis quand ?</para>

<para>Thomas était de plus en plus embarassé, il sentait qu'il passait
pour un rigolo, il aurait voulu qu'elle ne posât plus de question, et
qu'elle lui demandât simplement de revenir la voir, mais il savait que
c'était peine perdue...</para>

<para>- Il la connaissait depuis plusieurs années, et les parents ne
savaient pas si leur fils avait eu ou avait une relation avec
Seth. Apparemment Ylraw ne disait pas grand chose à ses parents,
d'après eux il faisait pas mal de sport, il mangeait bio et des trucs
du genre.</para>

<para>- Oui, cela ressort dans ce qu'il écrit. J'ai trouvé plein de
photos de lui sur internet, un peu après que tu sois parti. J'en ai
imprimé quelques unes et je suis retourné voir Théodore, mais il ne
l'avait jamais vu.</para>

<para>Thomas trouva cette idée stupide.</para>

<para>- Théodore est fou.</para>

<para>- Je ne serais pas aussi catégorique, je te rappelle que c'est
un peu grâce à lui que nous avons trouvé Ylraw.</para>

<para>- Ylraw est mort.</para>

<para>- Certes, mais nous avançons tout de même.</para>

<para>- Mouais...</para>

<para>- T'es pas drôle. Bon, je n'aime pas parler au téléphone
portable, la qualité est trop mauvaise, qu'est-ce que tu vas faire, tu
restes à Gap ou tu rentres à Paris ?</para>

<para>- Je ne sais pas trop, je pourrai peut-être demander ici qui a
déjà vu Seth.</para>

<para>- Oui, enfin cela dit maintenant nous avons deux personnes sur
qui enquêter, Seth et Ylraw. Comme tu es à Gap, et que tu as une
semaine de vacances, tu pourrais peut-être te trouver un hôtel, si
jamais nous voulons vérifier d'autres infos. Tu n'as pas
d'ordinateur portable avec toi ?</para>

<para>Thomas ne fut pas tellement enchanté dans l'idée de rester dans
ce coin perdu. Il n'avait pas spécialement envie de poireauter une
semaine pour les beaux yeux de Carole. Il voyait plus sa semaine
devant sa Playstation, quelques bons jeux vidéos, agrémentés de pizzas
et de bons films en réserve qu'il n'avait pas encore pris le temps de
regarder.</para>

<para>- Bof, tu crois vraiment que je peux trouver autre chose ici ?</para>

<para>- Je ne sais pas, mais comme tu es sur place. Quoique
j'interrogerais bien les dernières personnes qu'il a fréquentées,
enfin, les personnes avec qui il était à l'Île de Ré, je ne sais pas
si c'étaient les dernières.</para>

<para>- Mais tu as leurs noms ?</para>

<para>- Non, mais d'après son récit elles travaillaient avec lui à
Mandrakesoft, certaines y travaillent peut-être toujours.</para>

<para>- Je pourrai y passer lundi, demain, c'est dans Paris, non ?</para>

<para>- Oui, c'est dans le Sentier, dans le deuxième
arrondissement.</para>

<para>- OK, bon...</para>

<para>- Tu as d'autres éléments, tu ne veux pas me donner la
formulation exacte du mot, pour que je m'amuse à chercher un message
caché ?</para>

<para>- Bon attends, je me trouve un coin tranquille et je te
rappelle.</para>

<para>- OK</para>

<para>Thomas raccrocha, respira un bon coup et pris une grosse bouchée
de son deuxième muffin. Thomas mangeait rarement autre chose que des
Big Mac au McDonald's, mais il trouva que les muffins n'étaient
finalement pas si mauvais, et puis il avait plus envie de sucré que de
salé en ce moment, ce qui était assez rare. Il appela alors les
parents d'Ylraw pour leur demander de lui lire le mot. Ils le lui
donnèrent sans problème, et cinq minutes plus tard il rappelait Carole
pour le lui donner.</para>

<para>- C'est plutôt court pour un message codé, je serai plutôt
tentée de le prendre littéralement, mais alors quelle est cette pierre
dont elle parlait. Tu n'as pas d'idée ?</para>

<para>- Non, Seth n'aimait pas trop les bijoux, je ne crois pas
qu'elle avait des pierres précieuses. Je lui ai bien offert quelques
bagues, mais elle ne les mettait presque jamais, elle n'avait même
pas les oreilles percées.</para>

<para>- Et elle n'avait pas une sorte de boîte secrète, ou un endroit
où elle aurait pu cacher des choses de valeur ?</para>

<para>- Non, rien de tout ça, elle n'avait presque pas d'aff...</para>

<para>La pierre !</para>

<para>- Thomas ? Thomas ? Tu es toujours là ? Saloper...</para>

<para>Thomas resta silencieux un instant, puis jura :</para>

<para>- Merde, putain...</para>

<para>- Ah.</para>

<para>- Si ! Elle avait une pierre. Mais pas une pierre
précieuse. C'était un caillou, un galet. Je m'en rappelle, je l'ai
surprise une fois, elle l'avait dans la main. Quand je lui ai demandé
ce que c'était, elle a simplement dit qu'elle l'avait ramassée par
terre en se promenant, et qu'elle la trouvait jolie. Après elle
l'avait rangée dans ses habits, elle la mettait de temps en temps
dans sa poche, mais c'est vrai que depuis qu'elle est partie sur l'Île
de Ré je n'en avais plus entendu parler, même si auparavant je ne
l'avais pas remarqué plus de quatre ou cinq fois...</para>

<para>- Quand est-ce que tu l'as vue pour la première fois ?</para>

<para>- Pour la première fois ? Oh ! Ça doit bien faire trois ans,
trois ans et demi, je ne sais pas trop...</para>

<para>- Est-ce qu'elle aurait pu l'avoir avant que vous ne vous
rencontriez ?</para>

<para>- Oui, je pense, elle a très bien pu me mentir la première fois
que je l'ai vue avec. Elle ne la sortait pas souvent, c'est difficile
à dire.</para>

<para>- Et elle ressemblait à quoi, cette pierre ?</para>

<para>- Je n'ai pas trop fait attention, elle refusait catégoriquement
que je la touche, une sorte de galet blanc, trois ou quatre
centimètres, rien de spécial.</para>

<para>- Ça pourrait être ça alors... Je vais quand même jeter un oeil
au message, aux lettres, je sais pas trop. Vous n'avez pas des équipes
de décryptage chez vous ?</para>

<para>- Si, je pourrai leur filer pour voir s'il trouve quelque
chose.</para>

<para>- Bon, tu rentres alors ?</para>

<para>- Oui, je pense que je vais rentrer.</para>

<para>- Tu me rappelles une fois que tu es arrivé ? Je me couche
tard. Tu veux que je te fasse un itinéraire ?</para>

<para>- Je veux bien.</para>

<para>Carole lui donna le chemin pour rentrer. À son grand dam Thomas
comprit qu'il devait de nouveau passer par Grenoble et suivre la
petite route tortueuse entre les montagnes. La suite du parcourt était
simple, autoroute de Grenoble jusqu'à Paris. Thomas se sentit de
partir tout de suite, et il avait hâte, malgré le beau Soleil, de
rentrer chez lui. Il était 16 heures trente passées quand il quitta le
supermarché où il avait fait un détour pour s'acheter un pack de
canettes de coca et trois paquets de biscuits.</para>

</chapter>

<chapter>
<mark>Ylraw</mark>
<title>Désert</title>

<para>Arrivé à l'endroit où se trouvaient garés les véhicules, il ne
reste que le fourgon. J'imagine que le chauffeur est parti en douce
avec la voiture quand il a vu que les affaires tournaient mal. Je ne
suis pas très enchanté à l'idée de repartir avec deux cadavres
derrière moi. Je ne le suis pas plus à celle de devoir les
sortir. Mais si je me déplace avec ce véhicule, je ne pourrai pas
garder ces deux macchabées à l'arrière, je me ferai repérer en moins de
deux, et je risque gros. J'espère surtout que le camion marche
toujours... Je reste quelques secondes, pensif, regardant un peu les
alentours, aucune chance que je reparte à pieds, avec ma blessure à la
jambe... Nous sommes vraiment en pleine cambrousse, pas âme qui vive
à l'horizon... Je prends finalement mon courage à deux mains, et je
tire les deux corps à l'extérieur. Je conserve leurs vestes, mes
habits étant couverts de sang et pratiquement complètement déchirés et
brûlés. Avec l'une d'elles je confectionne un pansement de fortune
pour ma jambe. Je range les deux pistolets dans la boîte à gants. Il y
a une horloge dans le fourgon, il est 23 heures 40. Si nous sommes le
même jour que celui où je me suis fait enlever, nous avons roulé six
bonnes heures. Nous avons pu faire plusieurs centaines de kilomètres
en tout ce temps. Je préfère partir au plus vite et ne pas moisir
ici. Les clés du fourgon se trouvent sur le contact et il marche
toujours. La réserve d'essence est très basse, j'espère que je vais
pouvoir rejoindre une station-service, ou au moins m'approcher d'une
habitation. Ils avaient peut-être prévu de rouler au plus vite le plus
loin possible sans faire le plein, et de revenir avec la voiture. Je
repars doucement sur le chemin de terre, en tentant de trouver le
régime où je serais susceptible de faire le plus de kilomètres, sans
accélération brutale. Je m'habitue assez vite au poste de conduite à
droite. Mais il faut dire que la chose est rendue facile par
l'inexistence d'autre véhicule ; je ferai sans aucun doute moins le
malin en circulation, si j'y arrive...</para>

<para>Une heure plus tard le chemin de terre ne semble pas en
finir, et malheureusement il vient à bout de mon fourgon ; à peine plus
de quinze miles. Il ne me reste plus qu'à continuer ma route à
pied. Je récupère la veste restante, bien qu'il fasse plutôt bon
malgré la nuit tombée. J'y range ma pierre dans une poche. Je ne suis
pas fatigué, je pourrais dormir ici en attendant le jour, mais je
préfère m'éloigner tout de suite et ne pas prendre le risque d'être
pris sous la forte chaleur qu'il risque de faire en plein jour.</para>

<para>J'ai conservé une arme avec moi, je ne sais pas trop quel genre
d'animaux traînent dans les parages. J'ai toujours aussi soif et je
commence aussi à avoir très faim. Je boite et la douleur à ma jambe
s'amplifie. Je devrais me reposer un peu avant de marcher. Je cède
finalement au bout de trois heures, exténué par la faim et le mal. Je
trouve un coin un peu abrité, entre une grosse pierre et un petit
talus, et m'y endors difficilement, inquiet des bruits de la
nature. Cette nuit me rappelle ma marche dans le Texas.  Je rêve
qu'une aussi jolie fille, telle que Deborah, vienne me réveiller. Mais
ce ne sont que des fantômes, un mélange de mes agresseurs du Mexique,
de Sydney, et des deux monstres de la veille, qui me donne le bonjour
en cette nouvelle journée. Je me réveille au petit matin complètement
courbaturé et perturbé par mes cauchemars. J'ai assez mal dormi et je
meurs de faim ; mon ventre me tiraille. Si seulement je pouvais
trouver un koala, je pourrais me faire un rôti.</para>

<para>Mardi 19 novembre. Il fait chaud dès le petit matin. J'ai
terriblement soif, et je n'ai presque plus que cela à l'esprit. J'en
oublie presque toutes mes aventures de la veille, qui ne tournent dans
mon esprit que comme un mauvais rêve. Tout n'est d'ailleurs bien qu'un
mauvais rêve, tout est tellement fou, de toute façon, que ce n'est
sans doute qu'un mauvais rêve... Enfin, je suis quand même en train de
boiter en plein milieu du semi-désert australien avec un satané mal de
tête et aucune idée de comment me sortir de ce mauvais pas. Je marche
deux heures, pas plus ; j'ai mal à la tête, entre le Soleil et la
déshydratation j'ai du mal à savoir quel est le pire. Hein ! Soleil ! 
Tu pourrais être un peu plus cool avec moi, je ne t'ai jamais
trahi... Je ne pourrai pas continuer dans ces conditions très
longtemps... Il faut que j'attende le soir ou trouve de quoi boire et
manger. Mais le coin est encore plus désert qu'autour du fourgon. Il
n'y a que de basses collines et quelques arbres épars qui poussent
dans du sable rouge. L'herbe au sol est brûlée par le Soleil et n'a
même plus qu'un vague souvenir de sa couleur originelle. Je vais
devoir quitter le chemin, il semble se diriger vers des endroits
encore plus arides. Je devrais tenter d'aller vers les petits bois que
je vois sur la droite, en espérant y trouver de l'eau, des animaux ou
des insectes.</para>

<para>Tout est tellement sec, je n'ai absolument rien trouvé en deux
heures. J'ai bien goûté quelques plantes, mais le goût était affreux,
et je n'y ai pas trouvé la moindre trace d'humidité. Je me repose à
l'ombre d'un arbre, me demandant comment je pourrais bien me sortir de
là. Je suis dans un piteux état. La cheville gauche gonflée, deux
blessures à la jambe droite, un tatouage de bracelet en brûlure sur le
poignet droit, une cicatrice de balle dans l'épaule, une autre de
seringue au ventre, et je passe toutes les blessures
superficielles. Décidément ce n'est vraiment pas de tout repos d'être
aventurier, et je comprends que l'on n'y fasse pas de vieux
os. Finalement je me demande si je ne préférais pas faire des images
de CD pour Mandrakesoft, mes petits programmes sous Linux et des
junk-food parties avec mes potes... Mais c'est le passé, à présent je
suis perdu je ne sais où, sans rien à manger, sans eau et sans savoir
quelle direction prendre, et pour couronner le tout je suis recherché
partout dans le monde par des tueurs et autres tarés qui font griller
des gars dans des fourgons, sans que je n'y comprenne que dalle. J'ai
quand même la chance qu'une nana top-model me sauve des mauvaises
passes de temps en temps, c'est vraiment super...</para>

<para>Je nage en plein délire, à croire que le monde part complètement
en vrille... Je dois être dans la matrice et ça commence à bugguer
sévère...</para>

<para>Je somnole ou avance d'arbre en arbre le reste de la journée,
maudissant mon sort et pestant contre la chaleur. Je ne dois pas
avancer de plus d'un kilomètre ou deux. Je m'interroge s'il ne serait
pas plus prudent la nuit tombée de retourner marcher sur le chemin par
lequel nous sommes arrivés. L'Australie est immense et suivant où nous
nous trouvons, je pourrais marcher des jours sans jamais trouver ni
eau ni route, et mourir desséché dans un coin sans que jamais personne
n'en ait écho... J'ai repéré où se couchait le Soleil et qui doit
indiquer l'Ouest. C'est dérangeant de voir le Soleil au nord tourner à
l'envers. Sydney étant dans l'Ouest de l'Australie... J'ai une
hésitation, je ne sais plus. Je ne sais plus si Sydney est à l'ouest
ou à l'est. Je suis vraiment découragé d'être aussi nul en
géographie. Je me dis alors à bien y réfléchir qu'il est plus prudent
d'aller au sud. Même si malheureusement je vais revenir sur mes pas.</para>

<para>La nuit tombe, je me remets à marcher plus sérieusement. J'ai
beaucoup de mal. J'ai toujours l'arme avec moi, dans l'espoir de
dégommer un kangourou qui passe, ou un koala, ou n'importe quelle
bestiole locale avec un peu de viande, au diable les protéines
végétales ! J'avance pendant plusieurs heures. Soudain je croise une
sorte de gros lézard, je lui pars après en courant mais impossible de
mettre la main dessus. De plus je vois très peu dans
l'obscurité. C'est vraiment trop bête ! J'aurais dû le flinguer dès
que je l'ai vu. Je suis tout de même un peu sceptique à la fois sur ma
capacité à atteindre un lézard avec un pistolet et sur l'intérêt de
gâcher une balle pour si peu. Bref, je marche encore deux ou trois
heures, et je m'arrête, trop épuisé, lassé, meurtri, affamé, assoiffé,
blessé, enfin bref, dans un bien piteux état. J'ai terriblement mal à
la tête, et mon esprit n'est plus très clair. J'ai peur de faire une
bêtise et je me demande si je ne ferais pas mieux de me débarrasser de
mon arme. Je prends ma pierre dans la main, la serre fort en me
convaincant que je vais mieux, et je m'endors pour une nouvelle nuit
dans la nature.</para>

<para>Mercredi 20 novembre. Je n'ai dormi que quelques heures,
réveillé par la chaleur et la lumière, entre cauchemars et réalité. Je
me redresse un peu et m'assois et reste ainsi un moment, les yeux et
l'esprit dans le vide. Il faut que je trouve de l'eau avant demain
soir ou je suis foutu. J'ai déjà un réconfort, depuis que je suis
perdu, je ne me fais plus courir après par des hommes de
l'organisation. Espérons si je m'en sors que cette petite escapade
leur aura fait définitivement perdre ma trace. À ce sujet je me dis
que je ne devrais pas retourner à Sydney, mais à une autre ville où se
trouve un Consulat français, de façon à ne pas de nouveau me faire
remarquer. L'organisation ne doit pas se trouver dans toutes les
villes, il ne peut pas y avoir un réseau aussi grand sans que jamais
personne ne s'en soit aperçu. Ce doit être ma seule réflexion
intelligente de la journée... Jusqu'au soir je marche doucement en
faisant de nombreuses pauses. Pas de trace d'eau ni de vie. Toujours
cette chaleur. J'ai dû parcourir quinze kilomètres la nuit précédente,
et aux alentours d'une dizaine dans la journée. Quand le Soleil tape
vraiment trop fort je tente de me reposer sous la plus grosse ombre
que je trouve. J'ai la gorge sèche et la déshydratation ne fait
qu'empirer de plus en plus ma migraine. Les heures passent. Le Soleil
descend un peu. Une fois celui-ci un peu moins haut dans le ciel je
reprends la route. J'avance lentement, presque comme un zombi. La nuit
tombe. J'ai encore croisé un lézard, mais impossible de l'attraper. Je
crois que je serais prêt à manger n'importe quoi. Il est peut-être
temps que je me mange un bras, je me suis toujours demander à quel
niveau de désespoir et de faim il devenait opportun de se manger un
bras...</para>

<para>Je marche une bonne partie de la nuit. Je n'ai même plus
sommeil, plus envie de dormir. De plus, c'est la nuit que j'ai le plus
de chances de choper un de ces fichus lézards. Le paysage ne change
guère et les arbres et la nature ne semblent pas vraiment être plus
verts ni plus denses. Je me demande si je fais le bon choix en me
dirigeant vers le Sud. J'avance de plus en plus lentement, j'ai
tellement mal à la tête que je dois parfois garder mes bras autour pour
me soulager. Soudain un lézard me file entre les pattes. Je me lance à
sa poursuite comme par réflexe, et j'ai la veine de lui écraser la
tête avec mon pied, même si je me déséquilibre et tombe juste
après. C'est un beau spécimen, il doit bien peser deux ou trois cents
grammes. J'espère que ces bestioles n'ont pas de poison sur la peau
comme certaines variétés. Je tente malgré tout de la lui retirer, mais
ce n'est pas aussi facile que pour la peau de grenouille, surtout que
comme tout appareil contendant je n'ai que mes dents. Je m'installe
alors pour manger. J'ai tellement faim que je rogne la moindre petite
partie de viande, qui n'a d'ailleurs pas vraiment de goût, même si
j'ai un goût assez foireux à la base. Je laisse tout de même une
partie des os et les tripes, je le regretterai peut-être plus tard,
mais l'odeur est trop désagréable, et puis après ses cuisses charnues
je peux bien faire un peu le difficile. Satisfait de mon festin, je
fais une pause, puis je repars, avec un peu plus de courage, et dans
l'espoir d'en attraper un autre.</para>

<para>Mais ils se sont donnés le mot, et je n'en croise plus un seul
de la nuit. Je n'ai pas beaucoup plus avancé que la journée
précédente, voire sûrement moins car ma progression est de plus en
plus délicate. Quand les lueurs du jour pointent à l'est, je vais me
reposer sous un arbre. Je dors plusieurs heures. Je me réveille lors
de la plus forte chaleur, le Soleil étant presque au zénith. Jeudi 21
novembre, voilà maintenant deux jours et demi que je marche. Je ne
sais pas combien j'ai parcouru. Au total je pense avoir marché près de
cinquante kilomètres. Mais depuis que je me dirige exclusivement vers
le Sud, je n'ai dû parcourir qu'un peu plus d'une trentaine de
kilomètres. Sachant que j'avais roulé un peu plus de vingt kilomètres
avec le fourgon, je dois me trouver à peine à dix kilomètres plus au
sud de l'endroit où nous étions garés. Ces calculs n'ont pas pour
effet de me donner espoir. J'attends la majeure partie de
l'après-midi, très déprimé. J'avance de quelques centaines de mètres,
peut-être un kilomètre. Je n'en peux plus. Je sens toutes mes forces
me quitter. J'ai du mal à faire le moindre mouvement. Le lézard de la
nuit précédente m'avait donné un peu de courage, mais il s'est
dorénavant évaporé sous le brûlant Soleil, et il ne me reste plus que
le mal au ventre de mon estomac qui gargouille.</para>

<para>J'attends de longues heures que la chaleur tombe. Je crois que
j'ai des hallucinations. Je me suis retrouvé à un moment à pointer mon
pistolet en direction d'un arbre en pensant que c'était un
kangourou. Je ferais vraiment mieux de jeter ce truc, il va me causer
des ennuis. Je crois voir des lézards partout. Je ne sais pas si je
rêve ou si j'hallucine, il y en a même qui me parlent. Cela devient
vraiment très dur. Je jette mon pistolet dans un buisson, rassuré que
cette décision m'empêche de faire quelque chose que je pourrais
regretter. Et puis tant pis pour les kangourous, je les tuerai à mains
nues les salopiauds !</para>

<para>Le soir arrivé je reprends ma pierre dans ma main, je tente de
m'éclaircir les esprits, je me concentre et je me lève pour
repartir. Je marche doucement mais sûrement. J'ai mal de partout et la
tête qui tourne. Mais je tiens bon et je ne pense qu'à une seule
chose, avancer. Je croise plusieurs lézards, une souris et entends des
oiseaux. Bien sûr je ne réussis pas à en attraper, je n'en ai pas la
force, mais de voir un peu plus de vie me remonte le moral. Je me
traîne jusqu'au petit matin, et je suis enchanté de me rendre compte
que la végétation est un peu plus verte, et plus touffue. Je tente de
poursuivre mon chemin tant bien que mal dans le matin naissant. Mais
je dois faire une pause, exténué.</para>

<para>Vendredi 22 novembre. Je crois que je suis fichu... J'ai dormi
un peu. J'ai bien l'air de me rapprocher d'un endroit plus humide,
mais je ne parviendrai pas à y arriver. J'ai des hallucinations à
longueur de temps, je ne sais même plus si les animaux que j'ai vus la
nuit dernière étaient bien réels. Je crois que je ne pourrai plus me
relever. C'est trop bête de finir là contre un arbre... 22 novembre,
quelle ironie, c'est l'anniversaire de mon entrée à Mandrakesoft, 22
novembre 1999, voilà trois ans... Bien belle date pour mourir... C'est
vraiment mal fait la vie, je ne peux tout de même pas me laisser
mourir perdu au fin fond du monde, si loin, si loin de mes amis, si
loin de ma vie, si loin de mes montagnes... La nostalgie me redonne un
peu de courage, je me relève, difficilement. Je me persuade de ne plus
faire de pause, car si je m'endors j'ai peur de ne plus me
réveiller. Ma progression est lente, si lente. Je dois forcer pour
demander à chaque membre d'avancer. Plusieurs heures doivent s'écouler
sans que je ne parcoure plus de quelques kilomètres. Je sens des
changements dans mon corps. Il fait très chaud à l'extérieur, mais je
ressens en plus une chaleur à l'intérieur de moi. Comme une douleur
diffuse, une sorte de brûlure qui me pousse à marcher. Une tension qui
prend presque le contrôle, qui marche à ma place. Je suis à deux
doigts de dormir debout.</para>

<para>Toujours vendredi, début de soirée, j'ai cru entendre un
klaxon. Je tends l'oreille, et il me semble percevoir un bruit de
moteur. J'ai froid. Il doit faire plus de trente degrés mais j'ai
froid. Je veux encore avancer pour tenter de trouver cette
hypothétique route, mais je m'écroule au sol. Mon regain d'attention a
aussi ramené au galop la fatigue, le mal, la soif, la faim et la
migraine. Je tombe au sol et m'endors sur place. Des animaux ! Je suis
réveillé par le bruit de multiples petites bêtes au milieu de la
nuit. Des souris, des lézards, des insectes. Dans un dernier sursaut
d'énergie, je parviens à attraper de nouveau un lézard. Je dévore tout
cette fois-ci, la peau, les tripes et le reste. Mon ventre me fait
terriblement mal. Je mange aussi quelques grillons et autres sortes de
sauterelles que j'arrive sans trop de mal à capturer. J'ai beaucoup
plus de mal avec les souris qui sont encore trop rapides pour
moi. Bref, cette nuit me permet de regagner quelques forces. Je n'ai
toujours pas trouvé d'eau mais j'imagine que j'en ai tout de même
absorbé en mangeant les lézards. Je me rendors un peu plus tard, le
ventre un peu moins vide que jusqu'alors. Je retiens quelques
hypothétiques larmes.</para>

<para>Samedi 23 novembre. Je suis persuadé d'avoir entendu de nouveau
un bruit de voiture ou de camion. J'ai repris un peu de forces et il
est vrai que la nature est plus verdoyante. C'est plutôt bon signe.
C'est avec un peu plus de courage que je repars, toujours en direction
du Sud. Je presse le pas, ou tout du moins m'en donne l'impression car
j'avance toujours à une vitesse d'escargot, quand je vois l'herbe
verdir, et plusieurs oiseaux dans les arbres alentours. Je mange un
peu d'herbe verte, pensant que si je ne peux pas assimiler la
cellulose, j'y trouverai peut-être un peu d'eau. Le sable laisse petit
à petit place à de la terre sèche puis de plus en plus humide. Je
croise un kangourou, ou un truc qui ressemble ! Ah dommage que je
n'aie plus mon pistolet ! J'aurais fait un festin royal ! Mais je n'en
suis pas désolé outre mesure tant la vue de la nature verdissant
m'enchante. Je marche encore deux ou trois heures avant d'être en vue
d'une grande rivière. Elle ne doit se trouver qu'à deux ou trois
kilomètres dans cette vaste plaine, mais mon courage n'en a pas moins
encore ses limites, et je dois faire une pause. Je décide de tenter
d'attraper quelques insectes, ou autres lézards et souris. Je m'offre
le luxe de faire le difficile et de ne pas attraper une grosse
araignée. Je crois qu'il me faudrait être à l'article de la mort pour
manger ce genre de bestiole, et encore, seulement grillée et avec
beaucoup de pain. Je préfère me contenter de quelques sauterelles et
sorte de cafards. Le plus désagréable dans ces bestioles c'est leur
petites pattes qui remuent quand on les mange. Je digère mon frugal
repas lors d'une sieste d'une heure ou deux à l'ombre d'un grand
arbre, peut-être un baobab, mais je n'en suis pas sûr.</para>

<para>Ce que je croyais être la rivière n'est que le début d'une zone
plus ou moins marécageuse qui l'entoure. Je bois quelques gorgées,
mais je m'abstiens d'en faire plus, très suspicieux de ses eaux
troubles stagnantes. Je tente de remonter un peu le long pour trouver
un passage un peu plus au sec. C'est tout de même incroyable d'être
bloqué par de l'eau après trois ou quatre jours de sécheresse ! Il me
faut plusieurs heures et c'est après que le Soleil a  commencé à
décliner dans le ciel que je m'approche de la rivière proprement
dite. Il y a de nombreux arbres aux alentours. La route se trouve un
peu plus loin sur l'autre rive, je l'ai entr'aperçue à un moment où la
vue n'était pas masquée par des arbres. J'hésite à traverser la
rivière à la nage, pas très sûr d'en avoir la force. Je préfère suivre
la rive en amont, dans l'espoir de trouver un passage
plus évident. Je bois de nouveau quelques gorgées dans la rivière,
l'eau n'y est pas claire mais déjà un peu moins trouble que dans les
marécages.</para>

<para>La route semble se rapprocher de l'autre rive, et ce serait
vraiment une chance si elle pouvait traverser la rivière. J'ai
effectivement cette chance, alors que le soir tombe, j'entrevois un
pont sur la rivière.  La route n'a pas l'air très fréquentée. Les
arbres me masquent la plupart du temps l'horizon, mais je n'ai pas dû
entendre plus de deux ou trois passages depuis le début de la
journée. Je suis très fatigué mais j'insiste jusqu'à l'arrivée aux
abords de la route. Je décide alors de dormir là, sur un côté assez en
visibilité, dans l'espoir que quelqu'un m'aperçoive et s'arrête. Il
est déjà tard, sûrement plus de minuit ou une heure du matin, et je
m'endors, presque réconforté, dans l'herbe verte.</para>

<para>Je suis réveillé tôt. Dimanche 24 novembre. J'ai encore très
faim et terriblement soif. Mais j'ai aussi un peu mal au ventre et je
ne voudrais pas que cette eau me cause plus de mal que de bien. De
plus je me suis persuadé que j'allais croiser quelqu'un dans les
heures qui viennent. Nous sommes dimanche, c'est vrai, mais tout de
même, j'espère que je ne vais pas finir ici, si proche de trouver une
issue. Je marche un peu, en suivant le bord de la route. Le Soleil se
lève. Il fait toujours aussi chaud. Mais désormais je ne sais vraiment
plus que faire à part attendre, et le courage me manque pour avancer
plus loin. J'ai vraiment soif et, au bout d'un petit moment, n'en
pouvant plus, je me dirige vers la rivière pour boire de nouveau. Ce
sera peut-être fatal mais j'ai trop mal à la tête pour m'en passer. Je
fais une courte pause près de la fraîcheur puis retourne vers la route
; il me faut une dizaine de minutes pour aller de l'une à l'autre. Je
ne sais trop si rester là ou avancer. Je marche doucement sur le bord,
sans réelle conviction d'une direction à prendre. Je me tiens du côté
où les voitures viennent dans mon sens, sachant que je suis en
