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    <doctitle>Le Patriarche</doctitle>
<trititle>Le Premier Monde</trititle>
<booktitle>Crise</booktitle>
    <author>
      <firstname>Florent</firstname>
      <lastname>Villard</lastname>
      <surname>Warly</surname> 
    </author>
    <date>Janvier 1984 - Octobre 2003</date>
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    <version>0.5.1</version>
    <last_change>22 novembre 2006</last_change>
    <unit>7</unit>
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    <copyright>
      <year>2002,2003,2004,2005,2006</year>
      <holder>Florent Villard</holder>
    </copyright>
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<front>6.725in</front>
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</cover>

<cc></cc>

<synopsis>
<width>5in</width>
<para>Le patriarche regroupe les récits de témoins d'une grande
révolution. L'histoire débute par un fait divers, en 2002, à Paris, en
France, mais au gré des récits de nombreuses époques et événements
seront relatés. L'un des témoins et acteurs principaux sera Ylraw,
jeune défenseur des logiciels libres, qui, à son insu, fut le
déclencheur du bouleversement.</para>
</synopsis>

<book_synopsis>
<width>3.5in</width>
<left>1.7in</left>
<top>1.5in</top>
<para>Dans le tome 3 du Patriarche, marquant la fin de la première
trilogie, Ylraw connaîtra le calme de la vie de Stycchia, avant de
partir vers Adama, la planète mère, pour espérer trouver l'explication
de son exil, et retrouver la trace de la Terre.</para>
</book_synopsis>

  </header>
  <body>

    <acknowledgments>
           <para>Toujours et encore à Monsieur Yves Gueniffey, sans
           lequel ces écrits n'auraient peut-être jamais
           commencé.</para>

           <para>À personne d'autre encore pour l'instant.</para>
    </acknowledgments>
    
    <preface>

<para>La fin du Premier Monde.</para>
    
</preface>

    <chapter>
<mark>Ylraw</mark>
      <title>Passé</title>

<day>Vendredi 28 janvier 2005, jour 647</day> 

<para>Les traces du passé sont difficiles à déceler. Délicat de savoir
les éléments qui ont vraiment de l'importance. Une chance qu'Ylraw
eut toujours cette obsession de l'écriture, de raconter sa
vie.</para>

<para>Tout était différent depuis le début, je le savais, mais je ne
le croyais pas. Tous ces écrits m'ont aidé à tenter de comprendre qui
il est vraiment.</para>

<para>Son enfance est marquée par son attachement à son village,
Châteauvieux. Ces terres sur lesquelles il a grandi, et que Sarah
redoute tant. Il y a quelque chose là, quelque chose qui rend les
hommes différents.</para>

<para>Je me rappelle, je me rappelle ce jour où il s'est renversé
cette tasse de café bouillant dessus, je me rappelle qu'un peu après
une femme est venue. Je n'ai que l'image floue d'une jeune femme. Mais
elle était belle, tellement que je pense que ma vision de la beauté
n'est autre que son image.</para>

<para>1984, ses tout premiers écrits.</para>

<day>Jeudi 4 janvier 1984</day> 

<para>Nous sommes allés au ski aujourd'hui. Il a fait Soleil. Je suis
tombé deux fois et Mathilde quatre fois. Fabien est malade.</para>
      
<day>Vendredi 5 janvier 1984</day> 

<para>Il fait Soleil, Fabien est toujours malade.</para>

<day>Vendredi 28 janvier 2005, jour 647</day> 

<para>Fabien est son petit frère, de quatre ans son cadet. Il continua
ainsi d'énumérer quelques jours, se préoccupant principalement du
temps. Mais est-ce si anodin, finalement, cet attachement pour le
Soleil ? J'ai longtemps cru que c'était la simple influence de la
télévision, "Les Mystérieuses Cités d'or", qu'il regardait avec tant
d'assiduité, et où Esteban, fils du Soleil, pouvait le faire venir par
un sourire. Je me rappelle qu'il se demandait tout de même ce qui se
passerait si jamais il souriait la nuit.</para>

<para>J'ai retrouvé un agenda, de l'année suivante, 1985. Rien de très
intéressant, si ce n'est quelques jours après une chute qui lui valut
des points à la tête. Le médecin l'avait mal recousu, et sa
blessure s'infecta.</para>

<day>Lundi 26 août 1985</day> 

<para>Je suis tombé hier. À l'hôpital il ne m'ont pas endormi et ils
m'ont mis cinq points. J'ai eu très mal.</para>

<day>Dimanche 1 septembre 1985</day> 

<para>Je suis retourné à l'hôpital aujourd'hui. Le docteur m'a décousu
et recousu. Mais je pense que comme la dame elle m'avait guéri,
c'était pas la peine.</para>

<day>Vendredi 28 janvier 2005, jour 647</day> 

<para>C'est flou dans mon esprit, mais je pense me rappeler
qu'effectivement, le médecin n'avait pas jugé bon de l'endormir pour
le recoudre, il avait dû tout de même l'anesthésier un minimum, j'ai du
mal à croire qu'il l'eût recousu directement.</para>

<para>Cette dame dont il parle, c'est toujours la même que celle
évoquée plus haut, et c'est encore la même qui a rappelé à Ylraw de
retour d'Australie l'existence de la Pierre Univers et la nécessité
absolue pour lui de la retrouver ; c'est très clair dans mon esprit
désormais. Alors qu'il n'avait que neuf ans, elle est passée le voir,
un moment où il marchait seul sur la route pour rejoindre sa
grand-mère. Elle lui a parlé un instant, a touché sa blessure au
front. À l'époque il était persuadé qu'elle l'avait guéri. Et puis il
a oublié, comme on oublie tous ces mythes auxquels on croit quand on
est jeune.</para>

<para>Mais aujourd'hui il n'y a guère de mythes auxquels je ne crois
plus...</para>

<para>Je n'ai pas retrouvé de documents sur la période s'étalant de
1985 à 1992. Il est entré au Collège, à Gap, en 1987, et il l'a quitté
pour le lycée en 1991. Je ne me rappelle rien de notable sur cette
période, si ce n'est qu'il oubliait un peu son monde pour la réalité
des hommes. Il oubliait Dieu et se cantonnait à ce que voyaient ses
yeux.</para>

<para>Entre 1992 et 1994, il écrivit presque au jour le jour. Le
Soleil est toujours présent, presque chaque jour.</para>

<para>Après son bac, en 1994, il partit à Grenoble, pour ses classes
préparatoires. Il souffrit les premiers mois du manque de Soleil, puis
celui-ci revint. Il n'y a rien de bien notable sinon, en 1996 il
intégra les Mines de Nancy, pour trois années qui le menèrent à son
diplôme en 1999.</para>

<para>C'est aussi en 1999 qu'il commença la mise en place d'un site
web relatif à linux, sa passion grandissante depuis 1996. Il y écrivit
en réalité beaucoup plus, dépassant largement sur sa vie et sa vision
du monde. Il déménage de Nancy vers Orsay, dans l'Essonne, dans un
premier temps, pour son stage à Motorola, puis d'Orsay à
Gif-sur-Yvette et son premier emploi à Silicon Graphics. Il y restera
tout juste cinq mois, avant de rejoindre Mandrakesoft, société
éditrice du système d'exploitation Mandrakelinux. Il y entra le 22
novembre 1999, et marqua ainsi le début de son implication véritable
pour les logiciels libres, logiciels que tout un chacun peut modifier,
copier, revendre, ou l'accès à l'information et au savoir est protégé
et garanti pour tous. Une nouvelle vie qui lui valut aussi sa rencontre
avec Virginie et son déménagement pour le centre de Paris, rue
Crillon, en février 2000. Il écrit toujours, soit sur son site
internet, soit brièvement les détails de sa vie au jour le jour, puis,
vers l'été 2000, délaisse un peu l'écriture.</para>

</chapter>
<chapter>
<mark>Ylraw</mark>
   <title>Désespoir</title>

<day>Vendredi 28 janvier 2005, jour 647</day> 

<para>Juillet 2001, Virginie vient de le laisser. Il écrit de
nouveau.</para>

<para>Ses écrits n'étaient pas très ordonnés, je vous
préviens...</para>

<para>Ce n'était pas très ordonné et pourtant, pourtant en quoi une
vie qui coule, qui se construit, qui se détruit, n'est-elle pas
ordonnée ? C'est le temps qui passe, l'ordre.</para>

<para>Il était une fois. Il était une fois quelques jours, quelques
moments. Un peu d'une vie, un peu de désespoir, un peu d'espoir. Comme
une quête, une recherche. Jour après jour, en en oubliant certains,
trop fatigué, trop occupé. Le monde change, les hommes moins vite, les
paradoxes se créent, les incohérences. Les valeurs, la morale, les
envies, les vices, les buts, toutes ces questions avec mes
réponses. Le mal, le bien, le révoltant, le désespérant...</para>

<para>C'est dans cette période que l'on trouve sans doute la source
de mes futures innombrables discussions avec Enavila.</para>

<day>Jeudi 19 juillet 2001</day> 

<para>Réveil le matin on n'attend pas trop. Les choses se passent. On
se lève. Éventuellement on fait un câlin, éventuellement on écoute les
catastrophes du matin aux infos. Tout dépend un peu d'avec qui on
est. Seul ou pas. Nous restons seuls de toutes les façons, à bien y
réfléchir c'est presque automatique. On mange, on a faim. On ne sait
même pas trop si on a faim. En tous les cas cela se passe le matin
c'est le matin, à part les infos et le câlin, il n'y a finalement pas
beaucoup de marge. Travailler, il le faut. Paraît-il. On part tôt ou
on part tard. On a des idées, parfois. Et parfois moins. Les choses
s'accumulent sans notre aide. On rigole. On ne rigole pas. On mange un
peu ou beaucoup. On lit ses mails, des centaines de mails qui nous
tiennent en vie, presque... La journée se termine sans avoir vraiment
commencé. On discute un peu, on parle de choses qui nous tiennent à
coeur, parfois. Ou on ne sait pas trop à vrai dire, ce qui nous tient
à coeur ou pas. Est-ce le temps ? Les personnes qui partent ? Ou qui
arrivent ? Les personnes qui pleurent, les personnes qui sont seules,
la bourse qui monte, et la bourse qui descend ? Tout se passe,
finalement, presque trop facilement. On gagne un peu d'argent qu'on
n'a même pas envie de dépenser. La télé ne sert plus à rien tellement
le temps est gris, point de météo qui puisse y changer quoi que ce
soit. Et ces livres, ces films, qu'on ne lit et ne regarde pas pour
vivre soi-disant plus que de ne rêver. Ne vaut-il mieux pas rêver,
parfois, tellement inutiles sont ces jours qui s'accumulent ? Quelques
espoirs toutefois, quelques sourires, finalement, quelques rêves, tout
compte fait... Mais toujours un matin suivant, un autre réveil, une
autre vie. Réveil qui ne sonne même plus tellement il est normal de
faire une journée après l'autre. Réveil qui en perd ses bâtons
tellement le temps devient inutile. Même plus de fatigue, à croire
qu'il n'y a plus rien à retenir, que la mémoire ne sait plus trop ce
qu'elle veut et ce qu'elle ne veut pas... Partir pour revenir,
quelques vacances là où tout n'est que retards qui s'accumulent, comme
les jours, comme les mails, comme les chiffres dans les cahiers, comme
si chaque instant avait une importance pour qu'on le garde sur un
support, alors que des milliards d'instants s'envolent et passent on
ne sait où sans que jamais personne ne s'en inquiète...</para>
    
<para>Mais où va-t-on ?</para>

<para>19 juillet, 2001, 9 heures 45.</para>
      
<para>Rien n'est commencé, tout est vierge. Le travail est à faire, la
préparation est terminée, il est temps d'être un peu. Plus de jeu, on
est ou on n'est pas.</para>

<day>Vendredi 20 juillet 2001</day>

<para>Qu'est ce qu'on peut bien gagner en une journée ? À côté de tout
ce que l'on perd. Pourquoi est-on triste certains jours, certains
moments ? Pourquoi les choses passent ? Pourquoi n'a-t-on rien qui
tienne ? Pourquoi les gens se lassent ? Pourquoi tant de fois à tenter
d'avancer on se retrouve toujours au même point, seul. Quel est
l'intérêt ? Quel est le but de toutes ces choses ? Je me moque du
passé, c'est le présent qui m'intéresse, et à chaque fois que je m'en
rends compte, je suis triste, n'y aurait-il donc que la tristesse qui
nous montre le temps qui passe ? Pas de câlin. C'est ma faute, ce
n'est pas ma faute, c'est la faute à qui ? À quoi ? Et pourquoi cela
fait mal ? Qu'est-ce-qu'on peut bien gagner en une journée ?</para>

<para>Se laisser vivre, le rêve de beaucoup, n'est peut-être
finalement que le plus grand des cauchemars. N'avoir qu'une vie
inutile, remplie de plaisirs éphémères et sans portée. Mais où est
donc ce qui est écrit dans ces livres ? Où est donc cet amour ? Cette
motivation ? Ces grandes choses que l'homme est sensé faire ? La morale
et l'éthique, le respect de l'individu, les conventions, les
protections, les associations, les droits égalitaires... Ne
seraient-ils pas, finalement, ce qui aseptise notre diversité, et nous
réduit à n'être qu'un citoyen monotone, mono-goût, monoculture ? Je
n'ai pas envie, moi, d'être comme les autres, traité comme les autres,
ignoré comme les autres. Qu'est ce que j'ai fait, dans cette journée,
que je pourrais raconter plus tard, sans avoir la triste impression
qu'elle n'était, finalement, qu'une journée si banale qu'elle résumait
à elle seule la vie de la majeure partie de l'humanité.</para>
      
<para>Se laisser vivre, c'est mourir prématurément.</para>
      
<para>Pourtant il est si dur d'être tout le temps, en permanence,
attentif. N'a-t-on vraiment droit à aucune faiblesse ? Restera-t-on
vraiment si seul ? Il est des douleurs qui sont toujours les mêmes, et
dont on se lasse presque tellement on les connaît, presque en nous,
presque nous. Il est dur d'aimer, peut être pas aussi dur de ne pas
aimer, mais qu'importe, puisqu'au final tout revient toujours au
même.</para>

<day>Samedi 21 juillet 2001</day>

<para>21 juillet, 2001, 15 heures 14, j'ai perdu, une fois de plus. Pourquoi
l'espoir est-il toujours là ? Comme s'il ne servait qu'à alimenter la
douleur.</para>

<para>Je ne sais plus trop ce qu'il faut faire, ce que je dois faire,
et pourquoi. Pourquoi je suis là, pourquoi j'ai choisi cette route et
où elle me mène. Je me suis longtemps dit, pendant ces moments, que la
voie ne pouvait être faite que de solitude, et malgré tous les
efforts, je n'ai jamais pu, réellement, me prouver le
contraire. J'aimerais parfois m'arrêter, juste là, attendre, ne plus
avoir à réfléchir, ne plus avoir à encaisser, juste me reposer. Ne
peut-on vraiment créer que dans le tourment ? Dans la peine et la
rage, n'y a-t-il que ces sentiments comme combustible à la créativité
? Le bien ne sortirait-il que du mal ? Je suis fatigué de tout
cela.</para>
    
<para>21 juillet, 2001, 21 heures 26, la liberté est un mal, une porte
ouverte à la débauche, et à l'inutilité.</para>
    
<para>Je ne veux pas que ce soit facile, je ne veux pas décider de quand
j'ai envie d'aimer ou pas, d'être seul ou pas, d'être heureux ou
pas. Je ne veux pas que le plaisir soit comme la télé qu'on allume et
qu'on éteint, le frigo, le cinéma, la fête... Je veux mériter. Je veux
souffrir pour savourer. Je n'aime pas ce monde où tout est si tendre, si
proche, si facile, où quand on est malheureux ce n'est qu'un chagrin
d'amour. L'homme n'est qu'une livide ineptie dans le confort. J'ai
honte, parfois.</para>
    
<para>Dormir parfois donne un peu de courage, un peu de raison, un peu
de quoi avoir envie de faire quelque chose. Ou au moins d'en avoir
l'idée. Pas toujours. Peut-être que trop dormir, comme de trop faire
quoi que ce soit, ne fait que détruire la vertu de l'action. C'est
presque de ne pas avoir mal qui me le fait. C'est difficile à
comprendre. C'est comme si subitement, alors que c'est toujours un peu
l'esprit qui agit sur le corps, pour le rendre plus fort. Comme si
subitement à trop subir c'est le corps qui devient plus fort,
insensibilise, rend indifférent... Aimer est une belle chose
cependant, mais il est à croire qu'elle ne survit pas au traitement
qu'elle subit dans notre société moderne. Cela me tue, presque, de
n'avoir plus rien, de ne sentir plus rien. Pourtant je suis triste,
peut-être la douleur change-t-elle, peut-être deviens-je plus mature,
et que ce n'est plus la passion qui me tue, mais l'absence de
logique.</para>
    
<para>La route est longue, et semée d'embûches, heureux ceux qui peuvent la
suivre longtemps...</para>
      
<day>Dimanche 22 juillet 2001</day>

<para>22 juillet, 2001, 9 heures 08, nuit trop longue, nuit trop facile, où
êtes-vous, mes insomnies ?</para>
    
<para>Peut-être finalement que c'est seul que chacun doit faire son
chemin. Peut-être aussi que n'importe pas cette morale et cette vertu
; pourquoi donc s'inquiéter du futur, des autres, et pourquoi ne pas
simplement prendre le plaisir où il est, vivre intensément, pour
mourir jeune et plein d'images ? Il est des jours où on se demande
s'il y a réellement quelque part une grandeur de l'homme, ou si ces
habits ne sont pas que la honteuse couverture d'instincts primitifs
qui sont toujours intacts et ne font que se révéler de plus en plus, à
la mesure de la facilité grandissante de la vie dans nos sociétés
modernes. Mais comment la spiritualité et la sérénité peuvent-elles
sortir d'une suite de plaisirs pris comme ils viennent ? Encore une
fois n'est-il pas infiniment plus séduisant de mériter ? Le bonheur de
l'instant est si facile, il ne peut ne pas avoir de contrepartie. La
solitude doit être un bonheur plus grand, peut-être. Toute cette
histoire qui nous vient de la Bible, Ancien Testament, Coran, et
autres, ne serait-elle pas finalement l'amoncellement de l'expérience
de la voie qui mène a la sérénité et au bonheur ? Et que notre soif de
plaisir immédiat ne fait que bafouer pour nous ramener dans la
solitude, la tristesse et l'oubli...</para>
    
<para>Il est paradoxalement parfois réconfortant de ne rien attendre,
de vouloir juste faire ce que l'on a à faire, et de ne pas espérer, ou
vouloir, plus que ce que l'on a ; comme si la fatigue et la lassitude
avaient pris place définitivement. L'occupation désintéressée semble
le doux réconfort de l'oubli et de l'insouciance, comme si on
cherchait à s'occuper l'esprit simplement, pour faire passer le
temps.</para>
    
<para>Lundi, premier jour de la semaine.</para>
    
<para>Dernière semaine de juillet 2001.</para>
   
<para>Qu'aurais-je fait en ce mois ? Qu'aurais-je fait pour en être fier et
qu'aurais-je fait pour avoir à faire mieux le mois prochain ?</para>
    
<para>La prise de conscience peut-être, simplement, la prise de conscience
que la vie n'est pas ce que j'ai, et que l'avenir n'est pas ce que
j'attends.</para>

<day>Mardi 24 juillet 2001</day>

<para>Réveil sans réveil, point d'urgence, trop de sommeil même,
peut-être, à croire que la mesure n'existe pas, soit trop soit pas
assez, mais que préférè-je, entre me réveiller près d'elle ou reposé,
que préférè-je, entre la déraison et l'ordonné, entre les caprices
des relations humaines, et le charme réconfortant de la solitude
?</para>
    
<para>Tout semble encore bien confus, mon désir d'être d'il y a
quelques jours, ma soif de contrôle, peut-être aussi. Tout cela n'est
pour l'instant que rêve et je me confronte toujours, comme beaucoup, à
subir les jours, les nuits, le temps qui passent. Mettre en valeur
chaque instant, ne perdre rien, que chaque moment apporte toujours sa
part. Mais il est si facile de dire, si facile de se croire fort,
tranquillement installé chez soi, et de s'apercevoir de sa faiblesse,
de ses faiblesses, quand on se retrouve en face de ce que l'on attend,
comme si on se connaissait si mal, que la surprise de nos envies, de
nos réactions, est une excuse pour remettre à plus tard nos
volontés. L'accord entre notre raison et nos actes serait-il moyen à
grandir notre sérénité ? Ou n'est-ce encore qu'un aveuglement de plus
sur les buts et desseins de l'homme dans son ensemble, homme animal,
physique, moral, spirituel ? Y a-t-il vraiment un chemin sans
souffrance pour l'homme, ou restera-t-il déchiré entre ses instincts
et ses rêves tant que sa couverture charnelle dictera ses volontés
bien plus fort que les soupçons de raison qui l'habitent ? La solitude
ou la déraison, que vaut-il mieux ?</para>
      
<para>Mardi, 24 juillet 2001, 8 heures 08 deuxième jour de la semaine, longue
semaine, comme si la réaccoutumance rendait le temps plus présent,
moins fluide, plus pesant...</para>
      
<para>Il est des moments où on ne sait jamais trop ce que l'on doit
faire, où entre un mal et l'autre, il est difficile de choisir. Le mal
d'être loin, mais qui lui permet d'oublier, et le mal d'être près, qui
remue le couteau dans notre plaie. Il est si dur de laisser s'écouler
ses jours quand on ne sait pas sa route. Il est si dur d'accepter
d'attendre, pour savoir, quand tout ce qui nous importe est ailleurs
que là. Il est si dur de réapprendre à rester seul. L'impatience,
c'est peut-être cela, finalement, qui nous détruit tous...</para>
      
<day>Jeudi 26 juillet 2001</day>

<para>26 juillet, 2001, 8 heures 50. La lassitude est toujours là.</para>
      
<para>La lassitude arrive toujours, je ne sais pas trop pourquoi. Sans
doute parce que notre monde moderne nous habitue au changement, à la
nouveauté, à ne jamais garder quelque chose très longtemps, à en
changer au moindre signe d'ennui. Qu'est-ce qui est bien ? Je ne
sais. Cette liberté de choisir, d'avoir cette impression de contrôle
sur nos vies, mais de ne rester que dans l'éphémère, l'incomplet,
l'inachevé, ou cet intolérable mais malgré tout passionnant
enchaînement qui ne nous laisse pas d'alternative à la lutte, chaque
jour, chaque instant, et où la possession n'est que foutaise, où on ne
survit pas seul, où on regarde toujours l'avenir avec des yeux
éblouis, mais où ce n'est pas notre ennui qui nous guide, mais notre
soif de vivre.</para>

<day>Vendredi 27 juillet 2001</day>

<para>27 juillet, 2001, 8 heures 15, clash plus une semaine, longue nuit, encore,
trop de rêves inintéressants.</para>
      
<para>Je me suis souvent demandé ce qui faisait avancer les gens. Ce
qui faisait qu'ils avaient envie de continuer à vivre. La peur de
mourir en fait partie, sans doute, la peur de souffrir, le réflexe non
naturel de se donner la mort. Mais elle n'explique pas, j'imagine,
tous ces jours de désespoir. Certains doivent vivre pour leurs
enfants, et c'est une élégante et facile façon de se décharger de la
responsabilité de justifier sa vie. D'autres doivent espérer je ne
sais quoi, le bonheur sans doute. Mais y a-t-il vraiment de bonnes
raisons, dans toutes les raisons qui existent, y en a-t-il au moins
une qui soit une vraie raison de vivre, de se battre, jour après jour,
de souffrir, jour après jour, de ne jamais baisser les bras, de se
relever, quoi qu'il arrive, de ne penser qu'à elle, jour et nuit,
jusqu'à la fin ? Les plaisirs éphémères n'apportent pas le bonheur,
ils ne font qu'entretenir une illusion, qui s'envole bien vite, quand
on rentre, tout seul. Le bonheur est peut-être dans le souvenir,
souvenir des bons moments. Mais ne seraient-ils pas plutôt plus à même
d'amener la nostalgie ? Mais le bonheur peut-il être autre chose que
le souvenir ? Puisque le présent nous dépasse un peu, reste incertain,
reste éphémère, et s'envole. Nous ne nous rendons compte du bonheur
que de temps en temps, rarement sur le moment. Les erreurs et les
défaillances reviennent aussi, se mêlent, s'entremêlent, et laissent
au final une impression étrange, qui doit fluctuer avec les humeurs et
les instants. Qu'est ce qui me fait avancer ? Est-ce que je suis
heureux ? Pourquoi est-ce que je ne ressasse jamais le passé
?</para>

<day>Samedi 28 juillet 2001</day>

<para>28 juillet 2001, 10 heures 54, samedi, dernier jour de la
semaine, jour de repos, jour de solitude, jour de remise en question,
jour de réflexions diverses.</para>
      
<para>Nous sommes si faibles, parfois, souvent, de ne vouloir que de
tant de choses, de tant de force, et de céder, si facilement. À
vouloir être trop fort on se masque souvent la vue, et on n'en ressort
que plus faible, au final. Serait-ce vraiment si dur de se voir comme
nous sommes, d'accepter, de comprendre, et de contrôler, peut-être, ne
serait-ce qu'un peu ?</para>
      
<para>Le ciel est gris. Ô mon Soleil ! Où es-tu donc ? Ô mon Soleil !
Comme si ta présence me réconfortait, toi le plus ancien Dieu des
hommes... Ô mon Soleil, que dois-je faire ? Ni Dieux, ni démons, ni
hommes ne m'ont jamais répondu... Mais toi tu es resté, tout le temps,
quelque part où je te retrouve quand les forces me manquent... Mais
les forces me manquent-elles vraiment ? N'est-ce pas plutôt mon
obstination à fermer les yeux devant l'évidence ?</para>

<para>Et le temps passe, nous attendons un peu, nous croyons que les
choses vont changer, mais elles ne changent pas. Elles ne changent
jamais, elles n'empirent pas trop, au mieux... 12 Août 2001, 11 heures
13. La vie continue, nous ne savons jamais trop pourquoi, si nous le
méritons ou pas. Mais le temps n'arrange rien, il nous rend plus
indifférent à la limite. Mais je n'ai pas envie d'être
indifférent... Quant à mieux savoir ce qu'il faut faire, c'est comme
si l'évidence même était tellement diabolique qu'on se la masque sous
des excuses. Nous ne sommes rien sans nos sentiments. Vouloir les
contrôler, les limiter, c'est enlever tout le goût de nos journées, de
nos pleurs, de nos blessures, de nos amours perdues. Mais de quoi se
rappellera-t-on une fois vieux et fatigué ?  De nos amours ratées, ou
de ces choses que nous avons passé des jours, des semaines, des
années, à construire ?  La futilité m'embête. Mais à quoi bon croire
qu'une relation, une entraide, ira plus loin la prochaine fois ?
Pourquoi ne pas accepter la solitude, s'en fortifier, et avancer
indifféremment des autres ? Il est dur de suivre, pour sûr, et presque
le rôle de messie serait plus facile à tenir que celui de
fidèle. Peut-être ai-je trop attendu désormais, qu'il faut partir,
commencer, poursuivre. Je suis perdu, je ne sais pas où j'en suis, ce
que je suis, ce que je veux...</para>
      
<para>11 heures 49.</para>
      
<para>Mais comment me retrouver ? Quel est l'ordre ? Un fil conducteur,
le suivrais-je sans savoir ? Comme si mes idées étaient classées,
rangées, ordonnées. Mais le sont-elles ? Sûrement pas, alors à quoi
bon ? Autant laisser couler les mots et c'est peut-être la liberté de
les ranger comme ils viennent qui permettra à l'ordre
d'apparaître.</para>

<para>Mais l'ordre n'est pas, le moins qu'on puisse dire pour
l'instant, présent. Et comment faire de l'ordre dans des mots qui
viennent d'une vie désorganisée ? Il me faudrait planifier une
histoire, mon histoire, puisque tout cela ne représente que l'ensemble
des réflexions de ma vie quotidienne. Planifier sa vie, quelle chose
immonde, comment peut-on accepter d'avoir une vie pensée à l'avance ?
Pourtant construire est une préoccupation, et ainsi devrait ressortir,
peut-être pas un plan du futur, mais au moins un constat du présent et
une direction. Il est assez difficile de parler de la vie, de sa vie,
en voulant rester générique, vague, presque, sans exemple, sans lien
avec une réalité, mais c'est peut-être cet effort de prise de recul
qui permet une généralisation plus légitime.</para>

<para>La religion est une forme de voie. Du peu que j'en connais, les
religions restent assez en accord sur la nécessité de limiter
l'égoïsme, et de favoriser l'entraide et la solidarité. Mais depuis la
nuit des temps y en a-t-il une qui a déjà réussi à rendre l'homme
heureux sur Terre autrement qu'en lui promettant l'invérifiable, la
vie éternelle, la rémission des péchés et autres cadeaux bonux
post-mortem ? Si cette religion existe je ne la connais pas. Et j'aime
à croire qu'il n'est point besoin de promettre pour contraindre,
simplement de rendre évident, clair et nécessaire.</para>

<day>Mardi 14 août 2001</day>

<para>Mardi 14 août 2001, 21 heures 57. Journée de travail terminée, qu'ai-je fait
aujourd'hui que je garderai demain ? Ne pourrait-on pas vivre nos vies
à l'envers, pour peut-être profiter d'abord des sacrifices avant de
les faire à l'aveuglette ? Et faut-il les faire, ces sacrifices,
faut-il manger correctement, faire du sport, apprendre, se cultiver,
pour être mieux, heureux peut-être, plus tard ? Chaque jour les
réponses diffèrent, tellement mes idées sont confuses, cueillir le
jour, combien d'interprétations peut-on lui associer ? Cueille le jour
pour quoi, pour vivre, pour mourir, pour vieillir, pour construire,
pour apprendre, pour se reposer ?</para>

<para>Une chose qui est ressortie de mes réflexions, il n'y a pas de
règle absolue, ne jamais dire jamais, c'est peut-être la seule règle,
finalement, qui serait sa propre exception.</para>

<day>Mercredi 15 août 2001</day>

<para>Mercredi 15 Août 2001, 8 heures 17, un rituel déjà bien établi
m'a fait lire mes mails et me tenir au courant des dernières
nouvelles, que j'oublierai bien vite pour profiter un peu de cette
journée de solitude. Fête de Marie. Autant les rares moments
d'écriture que je m'octroie sont-ils disparates et écourtés par les
urgences quotidiennes, autant ce mercredi 15 Août, je le réserve à
cette activité. M'y conformerai-je ? C'est peut-être la question, mais
je n'aurai guère d'activité que je trouverai prépondérante, en tous
les cas selon mon humeur présente, mais le temps change si vite... Si
ce sont plusieurs heures que j'ai devant moi, peut-être, enfin,
pourrais-je imaginer un plan, une logique, quelques heures ne sont pas
une vie et cette activité n'aura pas une incidence gênante sur mon
impression de liberté. Il serait sûrement intéressant de faire une
petite chronologie de ma pensée, de mes efforts, pour d'autant mieux
comprendre où j'en suis et où j'aurai prétention
d'aller. Laissons-nous, ou je me laisse, plus humblement, aller à une
rapide chronologie. À la mode des dissertations de philo, que
j'affectionnais, il est vrai, ce sera, autant que je m'en souvienne,
un classique intro-description du plan-corps-conclusion, dont le sujet
est : "La recherche d'une philosophie de la vie chez l'homme."</para>

<para>8 heures 30, introduction</para>

<para>Trouver la voie sur laquelle on marche et marchera s'immisce presque
naturellement dans chacune de nos actions depuis l'enfance jusqu'aux
regrets (ou remords, rétorqueront certains), mais n'ayant prétention à
parler au nom des hommes, et une fois de plus mon égocentrisme
légendaire s'exaltant, je consacrerai cette réflexion à ma vie, en
me concentrant tout d'abord sur les causes de ces questions, puis sur
les manifestations des réponses, les échecs, et les réussites.</para>

<para>Plan en trois parties, classique, pour ne pas choquer le correcteur,
pas de citations, cependant, je n'ai jamais très apprécié trop
m'appuyer sur les idées des autres, m'imaginant sans doute que leurs
pensées, d'une façon ou d'une autre, m'avaient touché auparavant et
influençaient mes propos.</para>

<para>Les raisons du pourquoi chercher une voie, une philosophie, ne
doivent pas être en apparence bien compliquées. Le monde dans lequel
j'ai grandi, le pays, pour être plus précis, me permettant de ne
m'inquiéter que modérément de mon avenir et des problèmes tels que la
nourriture et le logement. J'ai eu tout loisir de désirer autre chose
qu'une piste profonde de vie classique. Car, même si le besoin restait
loin, ce n'est pas pour autant que le bonheur, ou la satisfaction du
présent, se manifestait. Se laisser vivre, si cela, dans son
insouciance, apporte une voie toute tracée, n'en soulève pas moins des
inquiétudes. Et si cela ne continuait pas ? Et si la guerre revenait ?
Et si une catastrophe arrivait ? Nos vies sont si fragilement liées à
l'environnement, que le moindre minuscule changement pourrait changer
pour toujours l'impression de progrès et de sécurité. Mes
préoccupations premières étaient d'ordre plus intemporel, sûrement
liées à mon intérêt, étant jeune, à l'astronomie et la préhistoire. Et
c'est indubitablement les risques d'une chute de météorite ou de
surpopulation qui me faisaient espérer de tout coeur un rapide
essaimage de l'humanité vers les planètes voisines ou l'univers en
général. Mais, hormis peut-être prétendre à participer au
développement d'une technologie aidant les voyages interplanétaires,
il est difficile de se préparer à une chute de météorite. Cependant ma
jeunesse dans un petit village protégé m'a permis, en tous les cas, de
rester loin des soucis des jeunes de mon âge, de me consacrer à
l'école, le catéchisme, et récré A2, même si je regrette un peu le
laxisme de mes parents quant à me laisser regarder ces émissions. Mais
c'est sûrement une part importante de moi qui en découle, vu le temps
que j'y ai passé. Dans le cas contraire c'était vraiment du gâchis,
hypothèse que je ne repousse pas totalement. Je ne sais pas si j'ai
vraiment cherché une voie à ce moment là, avant mes dix ans. Ou si
c'était plus l'absolue vérité, en tous les cas à mes yeux, qui sortait
de la bouche des grands qui me poussait, sans que je n'aie à me poser
de questions, vers la route pure et simple d'une pratique religieuse
modérée. En suivant les principes des commandements, en attendant
patiemment que les jours s'écoulent, que les automnes passent, et que
je devienne docteur ou pompier, pour être grand à mon tour, pour avoir
une voiture et des comptes à faire, et connaître tout sur le monde en
attendant d'être grand-père.</para>

<para>Le collège et le véritable contact avec le monde de mon époque
sont une étape, si ce n'est difficile, au moins intéressante sur ma
vision du mal, des hommes, et du futur. J'y découvre que la radio ne
se limite pas à France-Info, les préoccupations des autres, la
télévision qui montre d'autres images que des dessins animés,
l'histoire noire, les guerres, tellement proches, pleines de
conséquences, encore présentes même, le mensonge. Petit à petit plus
grand chose ne tient, pas plus la religion faite par des menteurs, que
le doux avenir de docteur ou de pompier, de spationaute
peut-être. Mais il est dur, trop dur, révoltant même, de se séparer de
son enfance, de réfuter tout ce dont on a mis des années à
s'imprégner. Dur d'accepter qu'il n'y a pas de vérité, que tout est
caution à critique, doute, suspicion. La crise d'adolescence n'est
sûrement pas beaucoup de notre faute, vous les grands qui nous parliez
de Père Noël, de joie et de calme, pourquoi d'un coup nous mettre
devant vos erreurs, vos faiblesses, vos vices, et espérer que nous
aurions encore quelque chose à croire de vous, ou à espérer ? Toujours
est-il que si l'apparence est restée sage, il n'en est pas moins vrai
que la recherche d'une voie, ma voie, s'est affirmée quand, alors
grandissant, à quinze ans, en seconde, année fondamentale, tous mes
rêves et espoirs d'une humanité dans l'humanité s'envolaient. Que
pouvez-vous espérer de nous, face à votre monde ? Que pouvions nous
faire que chercher une autre voie ? C'est sûrement plus le besoin même
que la nature de cette voie qui me hantait, le besoin de savoir, voir,
vouloir quelque chose, quelque chose qui tienne, qui ne s'effondre pas
comme tous les châteaux de cartes précédents, quelque chose qui soit
là quand il fait froid, quand je suis seul, quand je suis triste,
quelque chose dont je pourrai me rappeler, quelque chose qui ne soit
pas que cette quête désespérée d'un bonheur éphémère, matériel, futile
qui semblait vous préoccuper tous.</para>

<para>10 heures 45, l'obsession de l'heure me mène à me poser des questions,
quelle importance, finalement, qu'il soit 10 heures 45 ou 12 heures 20, je n'aurai
pas, cette fois, à rendre de copie...</para>

<para>Il est de bon augure de faire une transition, comme si, toujours, la
logique devait imprégner toute oeuvre de l'homme, comme si les
professeurs avaient peur que trop de naturel, de spontanéité, eussent
été néfastes à la philosophie, à l'ordre... Mais le cheminement libre
des pensées n'est-il pas celui qui mène réellement à l'innovation, aux
véritables limites, nouveautés ? Qu'importe, je me conformerai, une
fois de plus, à vos principes...</para>

<para>Une fois de plus la cause de toute réflexion, interrogation et
remise en question reste l'histoire, l'expérience personnelle, les
non-réponses du monde m'entourant. Mais la longue quête des réponses,
des choix, n'en est pas moins entrecoupée de désillusions, de gâchis,
de temps perdu...</para>

<para>Quand tout ce que nous croyons s'effondre, quand il n'y a plus
que mensonge, quand le monde de demain n'est rien de plus que
l'amoncellement des erreurs du passé, nous nous perdons. Nous nous
demandons à quoi bon, pourquoi, nous nous demandons qu'est-ce qu'est
la vie, à quoi bon le bien, l'entraide, la bonté. Quand nous voyons la
compétition, l'égoïsme, la paresse, la faiblesse. Nous apprenons, nous
acceptons, nous essayons de nous adapter, de nous protéger. Le mal
n'est plus vraiment le mal, il n'y a plus rien de valable, tout est à
reconstruire, repenser, réapprécier. Je m'enfonçais donc dans
l'athéisme, l'égoïsme, la solitude, comme par copie, comme si c'était
la solution, aussi désagréable soit-elle. Apprendre à rester seul, à
vivre seul, apprendre à ne pas souffrir, apprendre à accepter. Se
préparer à se battre, à ne plus croire en l'homme, rester méfiant,
indifférent pour ne pas être touché.</para>

<para>Et le réconfort apparaît, par moments, quand l'indifférence nous
rend plus fort, et permet de traverser les épreuves comme si elles
n'étaient que des faits banals. Et nous y prenons goût, même, à
l'insensibilité et la solitude qui l'accompagne. Et nous nous
préparons encore plus dans cette voie qui semble la bonne. Nous
endurcissons notre corps, nous apprenons à pleurer seul, nous
acceptons l'égoïsme. Nous perdons notre Dieu, petit à petit. Nous en
retrouvons d'autres, au détour de chemins. Nous nous en inventons,
comme si nous retracions pour soi la relation de l'homme face à
l'irréel, le superstitieux, mais au final nous ne nous retrouvons que
plus seul, sans Dieu, sans foi, sans rien qu'une carapace de plus en
plus dure, et un sourire de plus en plus faux.</para>

<para>Et les années passent, et la routine s'installe, la solitude et
les passions individuelles. Le mal parfois même devient une
alternative, le mensonge, quand il n'y a plus de valeurs, n'a que le
goût passé d'une interdiction d'anciens temps, faite par ceux-là même
qui en usent à loisir désormais, tout comme ces autres
principes.</para>

<para>Pourtant l'espoir que cette humanité, sinon présente, du moins
possible, revient toujours, comme si la solitude et les buts
personnels ne pouvaient faire une vie, ou apporter suffisamment de
satisfaction pour regarder le passé sereinement. Et si Dieu ne revient
pas, si la carapace ne s'ouvre pas, la force acquise n'en est pas
moins frustrée que de ne servir qu'à se protéger, oublier les autres,
et, peut-être, se dit-on finalement, la souffrance n'est pas si
mauvaise que cela, et les joies ne sont pas sans peines. Alors la
quête d'une autre voie, pas celle de l'aveuglement de ma jeunesse, pas
plus que celle de la révolte de mon adolescence, mais l'éternel
compromis entre les deux. Une voie, une philosophie, qui mènerait à la
fois ma vie, mais permettrait aussi, idéalement, de servir d'exemple,
ou d'aide, à d'autres. Mais tenir compte aussi bien des égoïsmes que
des altruismes n'est pas chose aisée, et trouver l'équilibre sera sans
doute l'éternelle question du reste de mes jours. Aimer les autres ne
fait pas plus souffrir que de les ignorer, j'ai tenté les deux, et si
de multiples fois je me reprochais que de ne trop croire en l'amour,
ou à une relation pure et franche, il n'empêche que de nier tous
sentiments n'apporte pas plus de sérénité. Toujours cette mesure,
cette balance démoniaque entre nous et les autres qui nous tue à
chaque mouvement... Je n'ai pas la réponse, aujourd'hui, de cette
philosophie, de cette voie idéale, et chaque jour je me retrouve
encore parfois seul, parfois à vouloir l'être, parfois déçu des
hommes, et parfois plein d'espoir. Mais le temps passant je prends
conscience que ma plus grave erreur serait de croire qu'il n'y a pas
d'espoir de créer quelque chose, d'apporter quelque chose, et que
cette humanité n'existe pas.</para>

<para>Je m'éloigne un peu du sujet, comme d'habitude, je me moque de la
conclusion, il n'y en a pas, du moins pour l'instant, je verrai plus
tard où tout cela peut bien mener avant de prétendre à conclure, si
tant est que j'aie envie, un jour, de conclure.</para>

<para>12 heures 49, quelques interruptions, quelques coups de téléphone...</para>

<para>Je ne sais pas quelle sera la fin et pour être franc je ne m'en
soucie peu, fin ou pas ce sont les moyens qui comptent. C'est le
cheminement, les erreurs, les faux pas, les inquiétudes, l'espoir qui
persiste, le courage, l'acharnement, la rigueur, l'innovation, les
idées, qui seront retenus. Qui, après tout cela, peut bien se taper de
l'oeuvre ? Montrez-moi votre savoir, vos méthodes, vos essais, c'est
vous qui êtes l'oeuvre, le reste ne sont que les traces dans la
neige. Les règles ne sont bonnes qu'à être bafouées, elles sont soit
inutiles et évidentes, soit barrières à l'imagination. Je rêve d'un
monde sans règles autres que la sagesse et la vertu, où les hommes
s'exprimeront autrement que par des rapports de force, et où les
puissants seront des hommes exceptionnels, purs et saints, et non le
montant de leurs actifs.</para>

<para>Je ne sais pas quelle sera la fin mais j'espère qu'elle me mènera dans
un monde où les gens s'écoutent, se comprennent, acceptent leurs
erreurs et les reconnaissent. Mais avant d'espérer pour les autres il
me faut espérer pour moi, il me faut trouver cette voie, cette sagesse
mêlée de folie, qui me fera avancer sereinement, et qui me montrera
autre chose que ces objets de pseudo-bonheur dont on m'abreuve, je ne
veux pas de voyages au bout du monde, je ne veux pas d'ordinateur
super puissant, je ne veux pas manger des trucs au chocolat aux 12
vitamines, je ne veux pas de voiture rouge qui reconnaît mon
déodorant, et je ne veux pas que mon déodorant sente l'huile d'hévéa
séchée, qu'on les laisse tranquilles, les hévéas, un peu d'odeurs
artificielles me suffisent amplement... Je veux juste de la vérité, de
la franchise, de la simplicité. Je veux que nous avancions pour avoir
de meilleures voitures, une meilleure alimentation, une meilleure
hygiène, mais je ne veux pas vivre pour cela. Je veux que nous
avancions pour avancer encore plus vite, pour que chacun ait la
liberté de créer, d'imaginer, pour que chacun puisse partager plus
facilement, puisse apporter aux autres, et non pour exalter les
individualismes et nous enfermer chacun devant notre multispécialDVD
dolby multi surround avec des histoires d'amour à l'écran. Je veux que
chacun vive ses propres histoires d'amour...</para>

<para>Mais je ne sais pas comment faire, je ne sais pas comment dire,
comment changer, comment changer moi-même, comment effacer la
rancoeur, comment comprendre les autres, accepter leurs goûts, leurs
avis, accepter que je ne suis pas le meilleur, le plus grand ou le
plus intelligent, et que beaucoup me dépassent en beaucoup de
domaines. Mais c'est à moi de prouver, peut-être, que chacun peut
apporter, et que l'égoïsme et l'orgueil ne sont pas que des défauts,
que chacune de nos facettes peut être canalisée pour donner quelque
chose, si peu soit-il.</para>

<para>Il est déjà un paradoxe de penser que je puisse réellement
donner quelque chose et de vouloir créer une voie d'humilité. La
réponse tient peut-être dans le fait que l'humilité est aussi un vice,
une peur, un retranchement, et qu'il faut savoir aller de l'avant,
prendre des risques, montrer ce que l'on sait pour que chacun apprenne
à son tour. Aujourd'hui, et je l'espère pour toujours, l'information
bouge plus librement, les idées vont et viennent, et si vous me lisez
aujourd'hui c'est sûrement grâce à cela, et aussi parce que mon
humilité est restée là où elle doit être. Cela ne doit pas se
confondre avec trop de prétention, donner son avis n'est pas
l'imposer, et ne doit pas l'être.</para>

<para>Fût un temps dix règles sur une caillasse suffirent à ériger des
lois pour des milliers d'années. Mais ces règles tombent sous le
progrès qui les rend obsolètes ou trop vagues. Que faut-il faire
alors, en créer de nouvelles, toujours et sans cesse remises en
question et jamais à jour, ou peut-on désigner des
sages-qui-ont-la-réponse, et font la part des choses ? Les juges
sont-ils cela ? Mais sur quoi sont-ils choisis, sur leur vertu, leur
sagesse, leur intégrité, ou leur réussite aux concours ? Qui a le
droit de choisir, qui a le droit de changer des règles, la démocratie
s'essouffle quand l'indifférence apparaît, quand ceux qui font les
règles sont dénigrés, ignorés, quelle légitimité gardent-ils ? Le
monde va de plus en plus vite, et la démocratie absolue favorise
l'immobilisme, alors où est la voie ? Qui a raison ? Qui doit dire qui
a raison ? Qui écouterait un voleur, tricheur, menteur, lui dicter ce
qui est bien et ce qui est mal ? Comment faire confiance quand on ne
connaît pas, quand on ne sait pas ?</para>

<para>13 heures 59... Zazie, Larsen... Les artistes ont des réponses, parfois, et
de douces mélodies... Et chacun à sa manière, apporte sa solution, mais
les autres, souvent, n'entendent que la mélodie et pas les cris. Le
monde n'est pas rose, nos libertés s'envolent aussi facilement qu'on
zappe les images du vingt heures. Mais où donc irons-nous ? À qui est
ce monde ? À nous, ou à quelques-uns ?</para>

<para>J'ai mangé simplement, une pêche, un morceau de cabillaud avec
du pain, et un yaourt, toujours avec du pain. J'ai mangé simplement
comme souvent en me disant que c'est dans la simplicité, d'une
certaine façon, que se cache le bonheur. Autant les prophètes vont-ils
chercher la bonne parole dans le recueillement, autant apprécier les
choses simples permet de goûter chaque instant, d'appréhender le
nécessaire et le superflu, et garder à l'esprit ce que sont les
plaisirs, les goûts, et les couleurs. Car à trop en voir on prend le
risque d'y devenir indifférent. J'ai mangé simplement peut-être aussi
par paresse, cuisiner ne m'enchante guère, il est vrai. J'ai mangé
simplement sûrement parce qu'il est difficile de prétendre à trouver
une voie dans l'abus, l'opulence et la démesure.</para>

<para>La lassitude doit être sans doute une bien mauvaise chose, c'est
elle qui détruit nos rêves, qui limite nos créations, qui casse nos
relations. La lassitude, l'ennui, l'envie d'autre chose sans savoir
quoi. A l'instant même j'ai comme un manque d'inspiration, comme si
écrire ne m'intéressait plus, ou si ce que j'avais à dire restait sans
importance. La lassitude est sûrement un problème à résoudre, à
prendre en compte, à expliquer, à dénoncer parfois, corriger aussi. Il
est sans doute légitime d'avoir quelques envies d'autre chose de temps
en temps, mais pourquoi les punir ou les refouler, l'homme est
curieux, aventureux, c'est sa force, alors pourquoi la lui reprocher ?
Mais comment justifier cette lassitude, comment justifier, pardonner,
expliquer, que tu puisses ne plus avoir envie d'être avec moi ? Ne
plus avoir envie d'aller plus loin ? Comment considérer les
changements de goûts comme des atouts, des qualités, quand ils nous
touchent si durement ? Il ne faut pas aimer les gens parce qu'ils nous
aiment, ou pour qu'ils nous aiment, mais il faut aimer les gens pour
ce qu'ils sont. Mais la lassitude est sûrement ce qui nous fait
avancer, ce qui nous fait inventer, ce qui nous fait
progresser. Quelle cruauté de ne plus être qu'une lumière du
passé...</para>

<para>Il est dur d'accepter de ne pas être l'autre tant recherché, de
ne plus l'être. Il est dur d'être imparfait, faillible. Il est dur de
rester seul. Il est dur de ne pas être égoïste.</para>

<para>C'est malgré tout ainsi que nous sommes, chacun cherchant ce qu'il ne
trouvera sans doute jamais. Mais la rancune n'aide en rien, et pas
plus que je n'en veux, et n'accepte d'en vouloir, à mes amours qui
sont parties loin, je n'aimerais que l'on me reproche ma soif de
découvertes, d'aventures... Les autres sont une ressource
précieuse, et si l'étouffement de nos villes nous rend souvent
seul, il n'empêche qu'il est beau de faire un peu de route ensemble,
et que même s'il m'est dur d'imaginer que ma longue route aura un
intérêt pour d'autres que moi, je n'en ai pas moins l'espoir que de
leur montrer quelques directions.</para>

<para>15 heures 33 minutes 33 secondes, et bien, que de réconfort que
de voir passer de temps en temps la pureté... Aussi imaginaire
soit-elle.</para>

<para>Tout est si compliqué, tout est si difficile, entre la vie, les
envies, les principes, les choses à faire, à ne pas faire, les
autres... Tout ce qui a déjà été fait ? Comment rivaliser avec des
millénaires de sagesse, de folie, de religion, d'illusion, de prières,
de bien et de mal ? Quelle voie montrer, quelle voie espérer pour ces
milliards de personnes aussi perdues les unes que les autres. Faire le
bien, quel bien ? Être solidaire ? Est-ce que je suis solidaire quand
j'ignore tous les sans domicile fixe que je trouve sur le trajet vers
mon travail ? Suis-je solidaire quand je ferme les yeux, quand je me
repose ? Ne pas mentir ? Ne pas voler, ne pas tuer, ne pas faire ceci,
ne pas faire cela, faire sa prière, manger équilibré, faire du sport,
payer ses impôts, attendre la sonnerie avant d'avancer... Les hommes
créent des lois pour des choses qui ne sont pas des hommes, les hommes
créent des lois pour des Dieux. La loi est une foutaise, l'équilibre
social ne tiendra jamais très longtemps dès que les gens sauront,
voudront, accéderont à l'information de manière uniforme. Les lois
sont des foutaises qui ne feront que rendre les choses plus
difficiles. Les lois sont tellement des foutaises qu'il faut des
avocats par pelletées et des millions pour prouver que l'on a
raison. Mais qu'est-ce que ce monde ? Quel est ce monde ou le bien et
le mal se jouent dans les tribunaux ? Les lois sont des foutaises, et
c'est la raison pour laquelle ceux qui les connaissent les
transgressent, et ceux qui les respectent les subissent.</para>

<para>Le bien et le mal n'est pas une question d'argent, c'est une question
de vertu et de sagesse, et jamais dans toute l'Histoire l'on m'a
conté que celles-ci s'achetaient.</para>

<para>Les intérêts détruisent tout, emportent avec eux toute l'humanité
qu'il resterait à notre pauvre monde...</para>
      
<para>Les philosophes au pouvoir.</para>
      
<para>L'utopie a-t-elle plus d'invraisemblance que de marcher sur la Lune ?</para>

<day>Mardi 21 août 2001</day>

<para>Mardi 21 Août 2001, 8 heures 57, lever réussi, reste à espérer que le reste
de la journée sera de même. Le matin est un moment finalement très
particulier, où l'on a encore espoir que la journée sera profitable,
où on s'énumère toutes les choses que l'on va faire, ou au moins que
l'on doit faire. Je ne sais plus trop où j'avais lu ou vu que chaque
journée se résume un peu comme une vie, le matin avec les illusions et
les rêves, le soir avec la nostalgie, la fatigue, et tout ce que l'on
n'a pas accompli.</para>

<para>Je trouve qu'il est dur de faire de chaque journée la pierre
supplémentaire à l'édifice, qu'il est dur de faire avancer chaque jour
un peu les choses et de le sentir, et de ne pas simplement presque
passer le temps sans chercher autre chose que le soir et le
repos. C'est peut-être parce que nos journées sont tellement remplies
de banalités et d'automatismes que nous n'arrivons même plus à penser
à quelque chose de grand, et que nous nous contentons de nous réciter
dans l'ordre la succession des étapes, lever, lire ses mails, faire un
peu de sport, déjeuner, aller au travail, regarder les nouvelles du
jour, aller dire bonjour, se mettre au courant, et il est déjà midi
voire plus, manger, travailler, enfin, sans perdre le regard sur
le monde, sur ses mails qui arrivent par dizaines, les coups de fil,
les nouvelles qui tombent... Peut-être serait-il plus profitable que
l'on s'enferme, quelques heures, tous les jours, pour vraiment avoir
l'esprit à créer, sans être dérangé, avancer par nous-mêmes, avoir le
calme et un peu de temps pour regarder les choses... Même si l'urgence
nous fait sûrement avancer plus vite, ce n'est peut-être pas le
meilleur moyen pour trouver une bonne solution, et prendre un peu de
recul.</para>

<day>Mercredi 22 août 2001</day>

<para>Mercredi 22 Août 2001, 8 heures 27, moins dormi, moins rêvé.</para>

<para>Les jours passent si vite que je n'ai le temps d'intégrer,
digérer, ce que j'y fais, ce que j'y apprends. Nous vivons dans un
monde qui se précipite, où il faut tout faire, voir, dire, connaître,
le plus rapidement possible. Pas étonnant que les gens se lassent des
choses, que tu te lasses de moi, si vite...</para>

<para>Mais cela est une bonne chose, je pense, qui n'est dangereuse
que si nous ne prenons pas le recul suffisant pour faire la part des
choses entre ce qui doit être fait rapidement et progresser vite, et
ce qui doit prendre du temps et se construire petit à petit.</para>

<para>L'ordre viendra avec le temps, en répétant, en repensant les
choses. L'ordre viendra plus tard, quand j'aurai fait le tour de la
question. L'ordre viendra plus tard, quand le désordre aura fait son
oeuvre.</para>

<para>Il est dur d'essayer de décrire comment trouver une voie, et je
comprends à quel point il est facile, indispensable même, de se faire
passer pour Dieu pour l'écrire. Les hommes croient rarement les autres
hommes, mais qu'ont-ils à reprocher à Dieu ? Et comment le
pourraient-ils ? Avec du recul, et un peu d'expérience on comprend
beaucoup de choses. Et je comprends à présent que la création d'un
Dieu était indispensable, pour que les hommes le suivent.</para>

<para>Mais l'humanité grandira-t-elle au point, un jour, de faire
confiance à de simples hommes, apprendra-t-elle à faire la part des
choses entre le bien et le mal elle-même ? C'est peut-être la gageure
en laquelle je crois.</para>

<para>J'essaie d'apprendre à économiser l'eau, à ne pas laisser couler le
robinet inutilement, à couper l'eau sous la douche, et à me dire à
chaque petite quantité d'eau perdue, qu'elle l'est peut-être pour
toujours, qu'elle l'est peut-être pour beaucoup, et à me dire à chaque
petite quantité d'eau que je n'utilise pas, que j'économise, qu'elle
est peut-être gagnée pour d'autres, peut-être gagnée pour la
Terre. C'est sûrement ridicule, insignifiant, mais j'ai un peu de
bonheur, de plaisir, de satisfaction à chaque petit effort que je
fais. Il y a sûrement beaucoup à faire, et j'ai sans aucun doute
d'extrêmement mauvaises habitudes de respect de la nature et des
autres, mais j'espère, petit à petit, apprendre à profiter de ce que
j'ai, et l'économiser. Autant le plaisir d'un bain chaud peut-il
exister, autant chaque petit effort pour que ce plaisir puisse
continuer, de temps en temps, pas très souvent, à exister,
est aussi un moment de plaisir, peut-être plus pur, peut-être plus
sain.</para>

<day>Jeudi 23 août 2001</day>

<para>Jeudi 23 Août 2001, 8 heures 20, à croire que je me lève de plus en
plus tôt.</para>

<para>J'aime bien écouter un peu de musique en écrivant, plutôt de la
musique douce, calme, qui arrête un peu le temps. Il est vrai que
l'écriture est un peu un moyen de se confronter à l'éternité, et
mérite bien un peu plus d'attention et d'abandon. Je ne sais pas si
vouloir rendre les choses éternelles est une source de bonheur, mais
cela rend les futilités de la vie quotidienne plus anodines, et permet
de regarder le futur avec l'espoir que ce que l'on fait, peut-être, un
petit peu, restera pour quelque temps, au moins. Chacun a ses mots à
dire, chacun a son histoire, et beaucoup doivent avoir des expériences
plus intéressantes que ma triste vie, mais peut-être n'ont-ils pas
l'opportunité d'écrire, de dire, de faire, alors un peu en les
regardant j'en absorbe quelques idées qui ressortiront un jour ou
l'autre.</para>

<para>Une grande interrogation que je me pose concernant le bonheur, la
philosophie de la vie, la voie à suivre, est la part des choses entre
les erreurs et la conscience, entre le raisonnable et le dément, entre
le vice et la vertu. Je suis fait d'envies autant louables que
critiquables, et je ne pense pas que tout un chacun puisse réellement
trouver la voie sur un chemin où il n'y a que souffrance et
dévouement. Nous sommes un peu égoïstes, nous sommes un petit peu
fainéants. Mais comment faire la part des choses, où mettre la limite ?
Ai-je le droit de te voir ? Dois-je attendre, faire mes preuves,
construire quelque chose, te gagner, te mériter, ou puis-je simplement
tendre la main ? La voie se trouve peut-être dans un fin dosage de la
difficulté à atteindre le plaisir, à le mériter. Le bon sens commun
nous rend assez réceptifs au bien et au mal, à l'égoïsme et à
l'altruisme, peut-être que de faire un peu de bien aux autres avant de
se faire un plaisir plus personnel, avant d'aller au cinéma, avant de
manger une pâtisserie, rendrait ces choses tellement plus savoureuses.</para>

<para>Je travaille dans une entreprise qui fait du logiciel
libre. C'est-à-dire dont le code source est disponible, et dont la
diffusion et la redistribution sont libres et autorisées, gratuitement
ou pas. Je ne sais pas si c'est le bien, mais l'idée de partager son
travail, de le rendre accessible, et de demander à ceux qui en ont les
moyens, ou à ceux qui ont un besoin particulier, de me donner un peu
d'argent pour que je puisse continuer, me paraît séduisante et plus
conforme à une certaine forme de franchise entre moi et les personnes
qui utilisent ce que je fais. Elles ne sont pas trahies, ou trompées,
elles peuvent essayer, utiliser, profiter, et choisir, après cela, de
considérer que c'est du bon ou du mauvais travail, et de faire une
contribution en achetant une version, ou en faisant un don. Internet
va tout changer, vous ne le voyez peut-être pas, ce n'est peut-être
pour vous qu'un tuyau à sites Web de vente en ligne, ou une infamie de
plus de l'ingérence publicitaire sur votre propre bureau, mais c'est
beaucoup plus que cela, c'est le lien direct entre créateurs, c'est
l'abstraction de l'apparence physique des idées, des musiques, des
chansons. C'est ce qui fera que vous pourrez enfin payer pour une
chanson ou une histoire, et non pas pour du plastique et du papier ;
c'est ce qui fera que chacun devra devenir créateur, artiste, peintre,
musicien, et non plus avocat, businessman, publicitaire. C'est ce qui
détruira ces empires de pouvoir que sont les maisons de disques, et
qui décident de vos goûts et de la tendance du moment, c'est ce qui
fera que vous payerez la création, uniquement. Mais il faut peut-être
jouer un peu le jeu, alors si vous avez d'ores et déjà des habitudes
faites de mp3, de napster ou de gnutella, de temps en temps, écrivez
une lettre à votre chanteur favori en expliquant que ce qu'il fait
vous plaît, et joignez-y un peu d'argent, il n'aurait pas touché
beaucoup plus, de toutes les manières, si vous aviez acheté son
disque.</para>

<day>Samedi 24 août 2001</day>

<para>Samedi 24 août 2001, 11 heures 41. Le Soleil brille, le monde tourne,
mais où est-ce que je vais vraiment ? Le temps passe et s'en va et je
souffre comme je m'amuse. Il est dur de faire confiance, il est dur de
croire, il est tellement dur de ne pas savoir, et de devoir se
rassurer, s'inventer des histoires, des raisons... La révolte est un
choix facile. Où êtes-vous quand vous êtes loin de moi ? Que
faites-vous, pensez-vous encore à moi ? L'égoïsme tue, tout autant que
l'orgueil, la peur de ne pas être reconnu, de ne pas être aimé. Mais
que m'importe, finalement, si tu m'aimes ? Qu'y gagnerai-je, irai-je
plus loin, serai-je plus fort, ou perdrai-je mes forces dans des
efforts vains ? Tous ces instants où je ne veux que te serrer dans mes
bras ne seraient-ils pas mieux utilisés à construire autre chose, à
aider d'autres gens ? Mais peut-on aider d'autres gens par simple
dévouement, peut-on apporter l'amour sans le connaître ? Peut-on
comprendre la souffrance si on ne la ressent pas soi-même ? Le mal est
nécessaire en cela qu'il nous donne la force de l'appréhender.</para>

<para>La tristesse est indispensable, c'est un peu comme la nuit. Il
n'y aurait pas de jour s'il n'y avait pas de nuit. Elle est peut-être
même plus forte que la joie, car du désespoir naît la force de le
combattre, d'avancer, de changer les choses. Au contraire, qui
voudrait changer le bonheur ? Qui voudrait prendre le risque de tuer
sa joie ? C'est souvent de cette tristesse que la force vient, que
l'espoir existe, que la volonté se forge. Pleurer de temps en temps
c'est comme se reposer après un long combat, cela donne des forces,
cela donne de quoi repartir, recréer la volonté.</para>

<para>11 heures 58, le Soleil brille.</para>

<para>L'homme a besoin d'être triste, de temps en temps. Tout le monde est
triste, à un moment ou à un autre. Le refuser, le cacher, ne pas le
reconnaître revient à refuser sa nature.</para>

<para>Mais en quoi retrouver la force et l'espoir, quelle est cette voie
qui fera se relever encore et encore, quel est ce but qui donne pour
toujours la volonté de ne jamais céder, ne jamais baisser les bras ?
Qu'attendre du futur, qu'en vouloir ? Que m'importe le bonheur des
autres, finalement ? Le mien y est-il si intimement lié ?</para>

<para>12 heures 13, le Soleil brille toujours, et les réponses et les questions
vont et viennent.</para>

<para>La satisfaction d'essayer de faire de son mieux, de ne pas
trahir, de ne pas avoir de rancune, de ne pas faire des choses par
vengeance, est une joie qui, si elle n'est sûrement pas intense,
apporte cette sérénité permettant de regarder en arrière, peut-être
pas sans rien à se reprocher, mais au moins sans trop de
remords...</para>

<para>12 heures 37, le temps me manque, la force de ne pas s'arrêter. Le temps me
manque. Je ne t'oublie pas, et le temps me manque. Le Soleil brille
pourtant, sûrement encore pour quelque temps, mais qui sait ? Quelles
sont nos erreurs, nos faiblesses ? Combien de temps cela tiendra-t-il
encore ? Les choses peuvent-elles réellement changer ? Que puis-je
faire, que fais-je ? Qui m'écoutera, qui me croira ? Et ne suis-je
qu'une âme perdue parmi tant d'autres ? Mais qu'importe, qu'importe
après tout la vérité, personne ne l'aura jamais.</para>

<para>Me faut-il vraiment être seul pour voir cela, pour avancer, pour ne
pas perdre de temps. Me faut-il vraiment être seul pour comprendre
votre détresse. Le Soleil brille. J'ai peur, tellement peur que tout
cela ne porte jamais ses fruits, que mes faiblesses, mes défauts, mon
égoïsme, ne me laissent couché à terre alors qu'il me faut tellement de
force. Dois-je perdre mon sang, dois-je tuer mes envies, mes plaisirs,
mes vices, pour espérer être quelque chose, pour être écouté ? Mais
qui écoute la perfection, je ne l'écoute pas, elle n'est pas moi, ne
le sera jamais, à quoi bon ?</para>

<para>Peut-être me faut il un bourreau, peut-être me faut-il être puni
pour comprendre. Peut-être que dans l'aisance ne naît que la futilité,
que je ne comprendrai jamais votre détresse dans mon monde de luxe et
de facilité, dans mon quotidien d'une routine aisée.</para>

<para>Peut-être que j'ai besoin de vous, peut-être que jamais sans
vous rien de bon ne sortira de moi...</para>
      
<para>La trace du présent souvent s'enfonce dans le flou à trop s'y
accrocher comme si on ne voulait que jamais les choses ne changent,
mais les choses changent, tout s'envole. Faire son temps mais pas
plus, savoir mettre un terme, apprendre à arrêter à temps... Pourtant
tant de choses sont éternelles que toujours on croit pouvoir faire
durer l'instant pour longtemps. Mais l'instant passe, les gens se
lassent...</para>

<day>Mardi 4 septembre 2001</day>

<para>Mardi 4 septembre, 8 heures 34. La rentrée. Un peu de nostalgie de mon
passé d'étudiant, modérément toutefois, la nostalgie n'apporte pas grand
chose, et je préfère le présent. Les choses changent et c'est
tant mieux, on se lasse même parfois du bonheur et c'est bien dans le
sens où l'on n'avancerait pas dans le cas contraire. Les choses changent
et c'est tant mieux, alors pourquoi regretter ? Les choses changent et
j'évolue, j'apprends, je grandis, plus trop physiquement, certes, la
soupe n'a jamais été mon truc étant jeune, mais peut-être un peu par
l'expérience, la connaissance du monde. Les choses changent et tu t'en
vas. Mais je ne sais pas si c'est mieux, je l'ai cru souvent, parce
qu'il y a toujours mieux ailleurs, parce qu'on gagne à devenir plus
fort quand on souffre, parce que la solitude est une force, et pour
peut-être d'autres raisons, mais peut-on vraiment toujours trouver
mieux ? A-t-on vraiment toujours le temps, en une vie, de ne faire que
toujours aller de droite à gauche ? N'est-il pas plus intelligent de
faire avec ce que l'on a ? La quête de la perfection est sans fin,
heureusement... Mais il se peut que chacun soit beaucoup trop perdu
pour ne même que tenter d'aller quelque part, éventuellement pas très
loin. Serait-il plus important de d'abord trouver sa voie avant 
de la faire partager ? Mais peut-on la trouver seul, sa voie ?</para>

<day>Mercredi 5 septembre 2001</day>

<para>Journée pas trop mal commencée, la forme, le moral, on ne pense
pas trop, en tous les cas on arrive à ne pas y penser, à se concentrer
sur autre chose, à regarder devant, loin, à se sentir prêt à
avancer. Un peu de sport, un peu de temps pour soi. Toujours le
moral. Les broutilles arrivent, panne de connexion à Internet, pas
grave, pars plus tôt au boulot aucun problème, toujours le moral. Un
peu de liberté, un peu d'oubli de l'oppression habituelle. Le bruit,
les gens, les questions, encore le bruit, encore des questions,
mauvaises nouvelles, choses à faire, perte de temps, perte de soi,
donner du temps pour rien, tout ce temps qu'on donne sans jamais rien
en retour, du bien et du mal, et encore ce bruit, mais ne pourra-t-on
jamais être un peu tranquille ? Qu'une envie de partir, de tout foutre
en l'air, plus de moral, plus jamais, qu'est-ce qu'on doit faire,
qu'est-ce que l'on doit accepter, supporter, supporter et encore
supporter, je n'en peux plus...</para>

<para>Elle est où la voie, il est où le calme ? Il n'y en a pas, quand
on n'en peut plus, quand c'est trop, pas de sérénité qui tienne, pas
de maîtrise de soi, pourquoi est-ce que je ne peux pas partir, au
moins aujourd'hui, rien qu'aujourd'hui, pourquoi vous me parlez, cela
ne m'intéresse pas, cela ne m'intéresse plus, laissez-moi un
peu...</para>

<para>Envie de taper, envie de crier, et de crier encore plus fort,
de courir, de partir, de mourir, tout mais pas ici, pas ailleurs
d'ailleurs, nulle part, un peu plus loin, plus seul, plus
calme... Point de voie qui ne tienne dans la colère, quand les nerfs
lâchent, quand la volonté s'envole, quand les yeux brûlent, plus de
force, plus de courage... Que doit-on faire dans ces moments ? Doit-on
partir, rester, se contenir, oublier, pleurer ? Que doit-on faire, que
pourra-t-on donner comme conseil ?</para>

<para>Journée bien commencée n'est pas encore terminée.</para>

<para>Rentré tard, encore. Téléphone, encore. Tout cela pour ne
retrouver qu'un retour en arrière, qu'un retour en arrière... Y a-t-il
vraiment un réconfort, quand on va mal, quand même un moral et une
volonté se font balayer par le martèlement incessant des coups du
temps, de la journée, des gens, des choses ?... Peut-être l'accepter,
savoir que certains jours sont plus durs, certaines périodes plus
difficiles à franchir, peut-être apprendre à se connaître pour 
prendre ses vacances au bon moment, pour savoir se reposer quand il
le faut, pour savoir encaisser le contrecoup...</para>

<para>Juste un peu de calme, un peu de ciel bleu, un peu de mes
montagnes à l'horizon, et quelques rayons de mon Soleil, juste un peu
de calme... Les choses les plus simples, les plus indispensables, les
plus belles, ne se font que détruire par ce progrès factice qui nous
rend seul et triste...</para>

<para>Juste un peu de calme, un peu de paix...</para>

<day>Samedi 8 septembre 2001</day>

<para>Samedi 8 septembre 2001, 11 heures 43, journée déjà bien entamée,
presqu'à moitié, en réalité. Pourtant rien jusqu'à maintenant que
quelques routinières tâches. Si chaque journée de moitié la routine
s'est déjà installée, est-ce que cela veut dire que ma vie est déjà
consommée à moitié, et qu'il ne me reste qu'une autre moitié de
liberté ? Ne devrait-on pas laisser ces choses routinières pour plus
tard, quand l'imagination se fatigue, quand la volonté s'essouffle ?
Mais l'esprit s'amuse à se concentrer sur l'insignifiant, sur le frigo
presque vide, sur le linge sale qui s'accumule... Qu'importe cela à
côté de la soif d'apprendre et d'avancer ? Il faut passer du temps à
se connaître pour s'économiser, et pour profiter de ses moments de
force, pour ne pas les gâcher dans le futile, et les consacrer à
l'éternité.</para>

<para>Faire des choses régulièrement, c'est à la fois se décharger du
besoin d'y penser, parce que les courses seront faites et la baignoire
nettoyée, mais c'est aussi prendre le risque de les rendre
prépondérantes par rapport à des choses plus importantes. Il est aussi
agréable de ne jamais se soucier de détails de la vie quotidienne,
pour se consacrer à des affaires plus passionnantes, que désagréable
de n'être préparé à un déséquilibre passager, parce que c'est jour de
fête, parce que la clé n'est pas où elle devrait être, parce que le
garage a fermé, ou parce que la connexion internet est coupée. Je
pense qu'il est utile d'acquérir certains réflexes, ou habitudes, de
toujours fermer la porte sans poignée avec la clé, pour ne pas rester
coincé, de garder un paquet de Kellogs K d'avance, en cas de pénurie
nationale, pour éviter la panique. Mais il est aussi bon de se
confronter de temps en temps à une cassure de l'équilibre, de changer
ses habitudes, de ne plus mettre le portefeuille dans la poche gauche
mais la droite, de ne plus prendre le courrier avant de sortir les
poubelles mais après, de ne plus lire ses mails en arrivant au boulot
mais deux heures plus tard... Cela permet de voir, petit à petit, de
nouvelles façons de travailler, de voir les gens, de voir les choses,
de voir la vie...</para>

<day>Dimanche 9 septembre 2001</day>

<para>Ce doit être une belle journée, un neuf neuf, et aussi infantile
puisse être de se laisser influencer par d'aussi insignifiantes choses
que des chiffres sur un calendrier, aujourd'hui sera une bonne
journée, j'en décide ! Un beau ciel bleu ce matin, un doux Soleil
pendant mon footing, pas trop de pollution encore. Un peu de flemme en
ce dimanche matin, aussi. Dimanche 9 septembre 2001, donc, 10 heures
34. C'est peut-être parce que je vais décrire un de mes plus grands
secrets, une recette magique, extraordinaire presque, faramineuse à la
limite. Ce n'est pas compliqué juste du maïs mélangé avec du maquereau
à la sauce moutarde et voilà c'est fini. Redoutable, n'est-il pas ?
Bien sûr il faut manger cela avec un pain de seigle Poilâne un peu
rassi réchauffé quelques secondes au micro-ondes.  Bien sûr... Soif
d'un peu de sucré-salé et vous y rajouterez quelques morceaux de pomme
Granny-Smith. Les choses simples sont compliquées.</para>

<para>Le monde est autant fait de petites que de grandes choses, et
l'insignifiant intimement se mêle au grandiose pour laisser, chaque
jour un peu plus de savoir, d'expérience, de joie, à tous ceux qui
viendront après. Cela me rappelle une citation, je ne sais plus
vraiment la formulation exacte, mais elle ressemblait à : "Il est aussi
grand, pour l'amour de Dieu, d'éplucher chaque jour ses patates, que
de construire des cathédrales". Que choisirais-je, entre la
cathédrale de Notre-Dame, et un baiser chaque jour de mon aimée
?</para>

<day>Lundi 10 septembre 2001</day>

<para>Encore faut-il avoir une aimée. Et ce n'est pas chose si facile,
que de même le savoir, à force des vents et marées qui érodent tout, qui
rendent ces instants plats et ternes. L'Amour va et vient, et aimer
pour la vie n'est peut-être qu'un rêve, une quête sans espoir. Mais
qu'importe après tout, c'est bien ces causes sans espoir qui sont les
plus belles, et qu'ai-je à faire de l'impossible ?</para>

<para>Une nouvelle semaine qui commence, une semaine chargée,
certainement, mais c'est dans l'urgence et le stress qu'on trouve le
plus de plaisir. C'est dans les situations difficiles que l'on trouve
plus vite des solutions, c'est devant le danger que l'instinct de
survie se met en route, c'est quand la panique s'installe qu'on a la
chance de pouvoir toucher du doigt le temps qui passe.</para>

<para>Lundi 10 septembre 2001, 8 heures 45, frais matin parisien ; pour la
saison, s'entend.</para>

<para>Un petit peu froid et un petit peu faim. Garder les notions de
l'existence et du besoin. Ne pas se laisser aller à la facilité.
Il est dur de résister à son plat favori, il est dur de résister
à tourner le bouton du chauffage. Toutefois, un jour, l'idée que cela
nous rende plus fort, qu'étrangement aucun rhume de l'hiver, ou
pas de panique en cas de coupure d'eau chaude, pas de problème de
cholestérol, pas de problème de poids, pas de problème de caries.
Après c'est une question d'organisation, un peu comme si le plaisir
se répartissait en quantité limitée, finie. Quelques petits efforts
et sacrifices aujourd'hui, quelques soifs de plaisirs simples, ou
plus espacés, et j'en profiterai d'autant plus, et d'autant plus 
longtemps.</para>

<para>La facilité est un mal qui me tue, et je n'accepte plus de
l'aimer, d'aimer avoir chaud, de t'aimer toi, si tu n'es pas ce que je
veux, je veux la lutte, la distance, la souffrance, l'effort, je veux
juste passer du temps à construire, passer du temps pour trouver,
passer du temps à t'attendre si tu ne veux pas de moi, passer du temps
à être plus si je ne suis pas assez, passer du temps à devenir si je
ne suis pas encore...</para>

<day>Mercredi 12 septembre 2001</day>

<para>Mercredi 12 septembre 2001, lendemain du 11 septembre. Les
hommes se battent et meurent pour des causes, des causes qui sont
créées, inventées. Ne croyez pas ce qu'on vous dit, ne croyez pas ceux
qui vous montrent les méchants. Les ennemis des hommes, ce sont la
misère et le désespoir, ce sont eux qui créent les guerres, qui créent
la mort, qui créent la haine. Si vous avez besoin d'un ennemi, d'un
responsable, d'un coupable, que ce soit cette misère, et si vous devez
mourir pour une cause, que ce soit pour la combattre.</para>

<day>Lundi 17 septembre 2001</day>

<para>L'automne arrive, plus que quelques jours, déjà la fraîcheur du
matin est au rendez-vous. Lente descente vers les jours pleins de nuit,
vers cet hiver, ce froid dont on ne sait jamais si on va en
réchapper. Point d'amertume non, car pas de plaisir plus grand que voir de
nouveau les jours grandir, petit à petit, et de voir un nouveau
printemps, une nouvelle vie qui naît, et le Soleil qui
revient.</para>

<para>Lundi 17 Septembre 2001, j'hésite entre laisser tels quels mes
dires, ou retravailler, censurer, reformuler, changer un jour qui n'est
plus le bon ce que le passé m'inspira.</para>

<day>Samedi 29 septembre 2001</day>

<para>Le monde est dur, il nous frappe souvent. Le monde est dur et
impatient, le monde est dur et impassible. Il nous faut être forts
et susceptibles, doux et résistants. Le monde est dur et nous
rend ainsi. Indifférents jour après jour. Les choses nous touchent
moins, la lassitude toujours, lassitude des autres, de leur violence,
de leur absence, de leurs faiblesses, de leurs humeurs. Que de se
battre pour construire, que de se battre pour d'autres. Où sont ces
causes, où sont ces amours, où sont ces vies sans solitude ? Sensibilité
tu t'envoles, reste encore un peu. Sensibilité, encore quelques pleurs.
Avant que tout ne s'affadisse. Laisse-moi souffrir encore un peu du
mal qu'ils me font, du mal qu'elle me fait.</para>

<para>Point de faiblesses, point de retard, point d'attente. Aller de
l'avant sans attendre, sans comprendre, sans espérer. Rendre les autres
des contraintes, des rendez-vous, du temps perdu, du temps passé, du
temps gâché. La force est-elle vraiment, dans l'insensibilité ?</para>

<para>Samedi 29 Septembre 2001, Mandrake Linux 8.1 terminée, pour 
l'instant tout du moins. 8 heures 30, le temps de reprendre un peu ses
esprits le matin grandissant. Mais les efforts sont récompensés, le
dévouement, les concessions, la volonté, ne sont pas inutiles, les
efforts sont récompensés.</para>

<day>Samedi 20 octobre 2001</day>

<para>Un peu de temps qui passe, un peu de recul qui
s'accumule. Samedi 20 octobre 2001. Il pleut sur la ville comme il
pleut sur mon coeur, citation dont je ne connais pas l'auteur qui
correspond si bien à cette journée.</para>

    </chapter>

<chapter>
<mark>Ylraw 2</mark>
<title>Chalet</title>

<para>Cent vingt-et-unième jour, Pénoplée vient de nous apprendre que
nous aurons désormais chacun notre propre chalet, avec seulement un
contrôle minimal mais sans aucune barrière. Tout en sachant que le
contrôle est plus lié à notre sécurité dans la mesure où nous n'avons
pas de bracelet pour vérifier notre état physique. Nous emménageons
donc dans deux petits chalets côte à côte, tous proches de la salle
des conseils, près du chalet de Guerd, la copine d'Erik.</para>

<para>Notre déménagement ne fut pas très compliqué, dans la mesure où
nous n'avions aucune affaire, même pas d'habits. Les vêtements nous
sont mis à disposition via un générateur, une sorte de grosse armoire
dans la chambre, d'où nous choisissons une tenue nous convenant. Nous
avons certaines limitations car nous ne possédons pas de
bracelet, mais cette contrainte n'est pas très problématique vu mon
attachement à la mode vestimentaire. L'armoire possède tout de même un
système qui vaut la peine d'être noté, à savoir qu'elle nous projette
une image mentale de nous-mêmes portant l'habit sélectionné, comme si
nous l'avions sur nous, ainsi qu'une vue externe, ce qui permet de se
rendre compte du rendu. Elle donne de plus quelques conseils au regard
de la météo du jour et des activités que nous prévoyons. C'est
impressionnant à quel point tout communique. Tout est centralisé dans
ce ou celui que j'appelle "Chalet", qui est le nom, original, que j'ai
trouvé pour mon logis. Chalet me donne des conseils sur quoi manger,
comment m'habiller, s'il trouve que je suis fatigué, énervé,
triste... C'est plutôt amusant, d'avoir quelqu'un avec qui discuter,
plaisanter, s'engueuler. Mais nous avons là aussi de par notre statut
certaines limitations, le chalet, n'ayant pas notre trace vu que nous
ne possédons pas de bracelet, refusera de nous renseigner sur nombre
de choses.</para>

<para>Mais pour toutes ces choses j'ai une conseillère bien plus sexy,
à savoir Pénoplée. Je suis un peu désorienté par sa capacité à prévoir
bon nombre de mes actions, encore une astuce du bracelet, mais cette
contrainte ne fait que pimenter l'affaire. J'ai encore beaucoup de mal
avec leurs unités. Leur unité de temps est aussi étrange que la nôtre,
elle correspond à la durée du jour d'Adama, découpée en trente-six
périodes, qui correspondent à un petit peu moins que nos
heures. Chacune de ces périodes est elle-même découpée en six
périodes, puis en six autres, et ainsi de suite. C'est un peu la même
idée que leurs grands et petits sixième pour le découpage de
l'année. Leur base six rend les choses un vrai casse-tête à
comprendre, c'est largement pire que le passage à l'Euro. D'autant que
pour simplifier les choses le jour de Stycchia est plus court de
plusieurs heures au jour officiel d'Adama, et qu'ils parlent
indifféremment de l'un ou de l'autre suivant leur
interlocuteur. Donner rendez-vous dans trois jours ou à une date
donnée à une personne est ainsi une tâche bien plus complexe qu'il n'y
parait, impossible même sans le bracelet. Bien sûr la durée de l'année
sur Stycchia est différente de celle d'Adama. Heureusement que le
bracelet rassemble de manière graphique tous ces calendriers pour nous
aider un peu à nous y retrouver, même si je ne sais pas encore lire
leur écriture. Mais je tenterai de toujours conserver une conversion
en unité de temps terrestre, pour avoir un tout cohérent, de toute
manière autant le prix des carottes est concevable en euros, autant la
durée des préliminaires optimale avec leur système temporel c'est à en
perdre toute motivation.</para>

<para>Cent vingt-et-unième jour, donc, j'ai passé une bonne heure et
demi (deux sixièmes) à m'amuser avec Chalet. Comme d'habitude il fait
un temps superbe et s'annonce une nouvelle journée au
paradis. Pénoplée me rejoint dans mon nouveau logis :</para>

<para>- Ça y est, tu t'es installé, tu as fait un tour ?</para>

<para>- Oui, c'est pas très grand mais sympathique.</para>

<para>- Tu as discuté avec l'appartement ?</para>

<para>- Avec "Chalet", oui.</para>

<para>J'emploie le terme "chalet" en Français, et comme nous parlons sa langue,
ce mot ne veut rien dire pour elle.</para>

<para>- "Chalet" ? C'est un nom de ton monde ?</para>

<para>- Oui, de ma langue plus précisément, car Erik et moi n'avons
pas la même langue maternelle, en "Français", la "France" étant le nom du
"pays", je ne sais pas comment dire ça, d'où je viens, "chalet" veut
dire chalet.</para>

<para>- Votre monde est divisé en plusieurs petites parties appelées
"pays" ? À quoi cela vous sert-il ? Et ce n'est pas un peu compliqué
que vous parliez des langues différentes ? C'est pour vous forcer à
apprendre plusieurs langues de la même façon que nous obligeons les
enfants à le faire ?</para>

<para>Je souris à la remarque de Pénoplée :</para>

<para>- Hum, et bien ce n'est pas vraiment voulu, il se trouve que
chaque peuple s'est structuré de lui-même en petit groupe avec ses
propres coutumes et langages, et que par la suite ces groupes
donnèrent naissance à la notion de pays, et que nous sommes toujours
dans cette phase. Toutefois il est à prévoir que cette subdivision
devienne obsolète à un moment où à un autre.</para>

<para>Je réfléchis un instant. Depuis notre arrivée, avec Erik, nous
avons beaucoup appris sur ce monde, cette Congrégation. Il nous a
fallu du temps pour acquérir un niveau de langue correct, et même si
nous en avions déjà parlé à maintes reprises, je n'avais jamais
vraiment complètement saisi toutes nos conversations.</para>

<para>- Mais c'est tout de même étrange que tu ne trouves aucune
information sur ma planète.</para>

<para>Pénoplée s'était assise confortablement dans le petit canapé,
pour me regarder m'agiter dans mon nouveau petit chez moi. Elle a
appris à parler plus lentement pour que je comprenne mieux. Elle garde
toutefois toujours un peu cette attitude, cette façon de parler, ce
recul, qui rappelle qu'elle n'a pas les vingts ans qu'on lui
donnerait.</para>

<para>- Ce que je crois, c'est que tu viens de l'Au-Delà. Que
les vaisseaux partis il y a si longtemps se sont éparpillés et
que certains, peut-être, se sont posés sur des planètes accueillantes
et de là leurs passagers ont fondé de nouvelles civilisations.</para>

<para>- Ça se tient. La Terre serait une des planètes où sont atterris
les hommes de l'Au-delà, et ils auraient alors créé les bases d'une
nouvelle société. Plus précisément une partie de ces hommes seraient
toujours présents sur Terre grâce aux téléporteurs qui maintenaient
leur jeunesse. Ça expliquerait pourquoi les gens appartenant à ce que
j'appelais l'organisation parlaient une langue bizarre qui ressemble à
la tienne et avaient presque tous une apparence jeune. Cette hypothèse
conforte aussi la thèse que les cahiers que j'avais trouvés avaient
bien été écrits par la même personne.</para>

<para>- C'est quoi cette histoire d'organisation et de cahiers ?</para>

<para>J'explique de nouveau brièvement mon aventure terrestre à
Pénoplée, ma vie, le bracelet, ma course à travers le monde, les
cahiers, à chaque fois j'essaie d'être un peu plus complet, car bien
souvent les fois précédentes je butais sur des termes de vocabulaire et
la conversation dérivait... Elle réfléchit un instant et
casse ma belle théorie, ou peut-être consulte-t-elle son bracelet, les
gens adoptent toujours cette attitude dans laquelle il est impossible
de savoir s'ils réfléchissent où s'ils naviguent sur leur super
internet. C'est un peu la même chose pour eux, mais je trouve qu'il y
a quand même une différence entre leur réponse propre et celle qu'ils
trouvent en demandant aux artificiels :</para>

<para>- Mais il y a un truc qui ne colle pas. Les hommes de l'Au-delà
ne sont partis d'ici il n'y a que mille quatre cents ans
environ.</para>

<para>Je comprends mon erreur et fais la moue, je suis d'autant plus
bête que j'étais déjà arrivé à cette conclusion en réfléchissant tout
seul sur le sujet.</para>

<para>- Aaah oui... C'est vrai tu as raison. Tu crois que des artificiels
auraient pu inventer et laisser assez de fausses traces pour faire
croire à une histoire de plusieurs milliers d'années ? Ou qu'en
arrivant les hommes de l'Au-Delà ont voulu délibéremment laisser ses
traces pour nous faire croire que nous étions originaires de notre
monde ?</para>

<para>- Les artificiels en sont capables, ça ne pose pas de problèmes
particuliers, ils sont capables d'à peu près n'importe
quoi avec leurs générateurs à fusion du moment qu'ils ont une source
d'énergie suffisante. Mais ça n'explique pas pourquoi ils auraient
créé une histoire de toutes pièces et placé des millions de personnes
avec la mémoire préformatée pour leur faire croire qu'ils habitaient
cette planète depuis des milliers d'années. Les hommes de l'Au-delà
voulaient créer une nouvelle civilisation, il ne fait pas de doute
là-dessus, mais quel intérêt de le faire artificiellement, pourquoi
repartir de zéro ?</para>

<para>- Peut-être voulaient-ils à la fois effacer toute trace ou reste
de la Congrégation, mais aussi ne pas perdre de temps, aller plus vite,
arriver directement à l'ère industrielle ?</para>

<para>- Ce n'est pas impossible, mais je trouve que cette théorie ne
colle pas, ce n'est pas logique. Pourquoi ne pas partir du niveau
auquel ils étaient alors ? Ils étaient tous d'accord entre eux, effacer
la Congrégation ne me paraît pas une raison suffisante pour
délibéremment s'imposer plusieurs millénaires d'attentes avant de
retrouver le même niveau qu'à leur départ.</para>

<para>- Je ne sais pas. Peut-être alors que cette planète était déjà
habitée par des hommes, et qu'ils sont arrivés ensuite.</para>

<para>- C'est peut-être plus cohérent, et encore, d'où venait les
hommes qui l'habitaient ? Nous sommes apparus sur Adama, et il n'y a
pas trace d'expéditions habitées vers l'Au-delà plus de deux mille
ans en arrière.</para>

<para>- Peut-être n'avez-vous pas ces informations. Ne serait-il pas
possible tout de même que des vaisseaux habités, il y a de ça dix ou
vingt mille ans, soient partis d'Adama et aient finalement atterri
sur la Terre ?</para>

<para>Pénoplée se lève et fait un petit tour dans le chalet, comme
pour réfléchir, aussi sans doute parce que la discussion l'embête un
peu, mais j'ai trop envie de savoir, trop besoin de trouver une
explication.</para>

<para>- Oui après tout, c'est possible, mais cette hypothèse ne me
convainc qu'à moitié et reste très suspecte.</para>

<para>- Qui pourrait nous renseigner là dessus ?</para>

<para>- J'avoue que si le bracelet ne me donne rien, c'est assez
difficile à dire. Peut-être une découverte gardée secrète, mais
ce serait bien étrange, rien n'est secret ici.</para>

<para>- Ou tout du moins le croyez-vous.</para>

<para>- Oui, certes, c'est toujours plus facile de remettre en cause
quelque chose qui ne nous apporte pas la solution immédiatement que de
la chercher vraiment.</para>

<para>Pénoplée a raison, l'inconnu et l'imagination donne des
explications beaucoup plus rapidement que le travail et la
persévérance.</para>

<para>- Est-ce que ça veut dire que je ne pourrais plus jamais
retourner sur la Terre ?</para>

<para>Pénoplée se retourne vers moi avec le sourire :</para>

<para>- "Jamais" est une notion bien particulière ici, donc l'espoir
n'est pas vain, toutefois si tu viens bien de l'Au-delà, ce sera sans
doute très long et difficile de retrouver ton chemin. Mais tout ne
tombe pas si mal, tu es presque éternel désormais...</para>

<para>- Génial, et quand finalement dans vingt mille ans je
retrouverai la Terre, trois guerres nucléaires seront passés par là,
et je ne retrouverai que deux ou trois mutants à trois yeux sous des
cendres radioactives...</para>

<para>- Vous êtes donc un peuple si guerrier ?</para>

<para>- Guerrier je ne sais pas, orgueilleux et inconscient sans
doute...</para>

<para>Je suis bien perplexe... Je reste silencieux un instant, pensant
à toutes les conséquences de cette situation sur ma vie, avec tous mes
repères, combats, idée, envies, qui deviennent obsoletes... Je pense
tout haut :</para>

<para>- Toutes ces choses sont bien étranges quand même, que vais-je bien
pouvoir faire ? Rester ici pour toujours ?</para>

<para>- Pour un moment sans doute, pour toujours c'est moins
sûr. Quoiqu'il en soit il faudra bien que nous portions votre
découverte à la connaissance d'autres personnes si nous n'arrivons pas
à élucider ce mystère nous-mêmes. De plus à partir du moment où vous
vous trouvez dans la Congrégation, il faudra bien statuer sur votre
cas. La situation étant ce qu'elle est, pour espérer entreprendre des
recherches et découvrir d'où vous venez, il vous faudra dans un
premier temps devenir membres à part entière.</para>

<para>- Cette procédure se passe comment ?</para>

<para>Pénoplée consulte son bracelet, elle reste silencieuse un
moment.</para>

<para>- Un cas identique au vôtre ne s'est jamais vraiment présenté,
mais dans le passé, lors de la formation de la Congrégation, toutes
les planètes n'ont pas rejoint la formation au même moment, pendant de
nombreux millénaires certaines planètes prospères ou avec une forte
identité, comme les planètes de glaces, ont gardé leur indépendances
et leur propres règles. Aujourd'hui il n'existe plus de planètes hors
de la Congrégation, les dernières indépendantes sont tombées après le
Libre Choix. Alors qu'il y avait encore des planètes indépendantes, la
procédure pour leurs habitants voulant intégrer la Congrégation était
de passer devant le Congrès ou une assemblée d'avis suffisamment
grande pour entériner la citoyenneté des demandeurs et les rendre
égaux à tout membre de la Congrégation. Bien sûr par la suite ils
pouvaient avoir des ennuis avec leur planète d'origine, mais dans
votre cas c'est un peu différent. Quoi qu'il en soit en ce qui vous
concerne j'imagine que la même procédure doit s'appliquer.</para>

<para>- C'est long ?</para>

<para>- Non pas trop.</para>

<para>Elle sourit et se reprend :</para>

<para>Enfin, pour vous tout sera long ici, mais le tout peut se faire
assez rapidement vu le caractère exceptionnel de l'événement, je pense
qu'en deux ans l'affaire peut être réglée, voire quelques grands
sixièmes si nous pouvons suffisamment préparer votre demande. À ce
propos nous avons déjà décidé de vous donner dans quelques jours des
bracelets enfants, ne serait-ce que pour vous familiariser avec leur
utilisation et communiquer plus facilement avec nous. De plus ils nous
permettront de vous surveiller, et leur enregistrements pourront
s'avérer utiles quand vous demanderez à rejoindre la Congrégation.</para>

<para>Le bracelet, encore et toujours.</para>

<para>- Mais... Vous faites tout avec ce bracelet, vous pouvez vous en
sortir sans lui ?</para>

<para>- Certaines personnes se refusent à le porter trop souvent, pour
ne pas en devenir dépendantes, mais ce n'est plus trop le cas
aujourd'hui. C'est tellement pratique. En plus ne pas porter de
bracelet, c'est risqué de se faire manipuler par d'autres personnes,
exactement ce que j'ai fait avec vous en vous paralysant ou vous
faisant marcher. D'un autre côté agir ainsi reste une faute très grave
si la raison n'est pas valable. Et puis je ne crois pas qu'il y ait
vraiment de problème, les personnes paranos pensent que c'est un moyen
de nous surveiller, de nous exploiter, mais comme plus personne ne
travaille et plus personne n'a de pouvoir, je ne vois pas trop ce que
ça change qu'on nous surveille. Et puis c'est vachement contrôlé, avec
les téléporteurs c'est sans doute la chose la plus surveillée de la
Congrégation. En fait le bracelet sert à beaucoup de choses, tellement
de choses, communiquer, les discussions en virtuel c'est quand même
vraiment pratique.</para>

<para>- C'est si bien que ça le virtuel ?</para>

<para>Elle se retourne vers moi et sourit, c'est déconcertant comme
parfois elle parle comme si elle avait tout connu, tout vu, et d'autres
fois elle ressemble à une gamine.</para>

<para>- Toi tu n'as jamais fait de virtuel, on fera un jeu aujourd'hui
si tu veux, tu te rendras compte. Le bracelet sert aussi à trouver des
informations, surveiller notre état biologique. Il contient aussi
notre dernière sauvegarde, et, depuis peu, un nouveau modèle permet
d'avoir une sauvegarde permanente. Auparavant il n'avait pas la
capacité de le faire, mais les artificiels ont mis ces nouveaux
bracelets au point voilà un siècle ou deux. Si j'avais eu un tel
bracelet quand mon initial est mort, il m'aurait permis de garder en
souvenir de mes tous derniers instants, je le regrette un
peu... Mais bon, je peux toujours mourir de nouveau avec ce corps là.</para>

<para>Bracelet... Sauvegarde... Je réalise subitement.</para>

<para>- La dernière sauvegarde ? Mais alors ça veut dire que le
bracelet dans le téléporteur où nous sommes arrivés contient la
sauvegarde de Naoma ?!</para>

<para>- Mais ? Tu avais dit ne pas avoir ce bracelet ? Vous les avez
pris ? Ton amie a porté ce bracelet ?</para>

<para>- Oui ! Oui elle l'a porté ! Moi j'avais peur je ne l'ai pas
touché, mais Naoma l'a porté quelques instant !</para>

<para>- Ah ça change tout alors, le bracelet n'est pas initialisé si
tu ne le prends pas, mais si elle l'a récupéré sa dernière sauvegarde
a pu être mise dessus. Mais qu'en a-t-elle fait ensuite ?</para>

<para>- Elle l'a remis dans la petite boîte où elle l'avait trouvé.</para>

<para>- Ah, restons prudents alors, comme elle l'a remis en place, il
a peut-être été réinitialisé. En plus ce téléporteur ne m'a pas l'air
très en forme, il n'a aucune trace de votre passage, il est peut-être
endommagé.</para>

<para>- Ça vaut quand même le coup d'aller voir non ? On pourrait
peut-être y aller aujourd'hui ?</para>

<para>- Toujours aussi pressé ! Mais si tu veux, oui, nous pouvons y aller faire
un tour, ça nous fera une balade. Mais, nous y allons plutôt tous les deux
seuls, non ? Tu veux y aller avec Erik et Guerd ?</para>

<para>- Pas nécessairement, il vaut mieux que l'on vérifie
d'abord, nous y retournerons plus tard avec eux, si la piste est
bonne, histoire de de pas faire croire Erik en de nouveaux espoirs.</para>

<para>- Et rendre Guerd malheureuse... Pas que je ne veuille pas que
votre amie revienne, mais Guerd aime bien Erik, et son ancien ami lui
en a tellement fait bavé que de voir un peu quelqu'un d'autre est très
bien pour elle. Elle ne peut pas rester seule. Je pense qu'Erik n'est
pas un mauvais bougre, mais tant qu'il aura de l'espoir il ne voudra
sûrement pas voire en Guerd autre chose qu'une amie.</para>

<para>Pas un mauvais bougre... Je ne sais pas si elle dirait la même
chose si je lui racontais ce qu'il faisait sur Terre... Il faut que je
me méfie avec ses histoires de bracelet, qu'elle n'écoute pas trop ce
que je pense...</para>

<para>- Oui, enfin, on verra bien... On déjeune ? Chalet, tu fais la
bouffe ?</para>

<para>Chalet :</para>

<para>- Ça roule ma poule.</para>

<para>Pénoplée sourit :</para>

<para>- Je vois que tu l'as bien éduqué !</para>

<para>Nous nous installons à la petite table de la pièce principale où
j'ai disposé le petit-déjeuner, constitué de divers mets absolument
impossibles à qualifier. Tout est complètement artificiel, et il est
très dur d'y trouver des saveurs connues. La nourriture est bonne
toutefois, même si ma part est moins goûteuse que celle de
Pénoplée. </para>

<para>- Ça fait combien de temps que vous ne mangez plus
de choses naturelles ?</para>

<para>- Comment ça ?</para>

<para>- Et bien, des animaux, des plantes.</para>

<para>Pénoplée fait la moue.</para>

<para>- Ah ! Rien que d'y penser ça me dégoûte... Je n'ai jamais mangé
de trucs pareils !</para>

<para>Pénoplée reste silencieuse un moment, sans doute consulte-t-elle
son bracelet.</para>

<para>- Oui en fait ça fait très longtemps. Ça date, en gros, de la
mise au point de la création d'élément par fusion. À partir du moment
où nous sommes parvenus à générer tout et n'importe quoi, nous avons
fait beaucoup moins appel à la nature. C'est étonnant j'aurais dit que
cette étape était arrivé avant la téléportation, mais non ça a été mis
au point après. La téléportation remonte à l'année 2054 (environ 14700
ans avant Jésus Christ), et la fusion 3125 (environ -13000). Ça
voudrait dire que certaines personnes peut-être encore vivantes
aujourd'hui ont vécu dans un monde sans fusion ! Extraordinaire ! 
Quoique les premières expériences réussies de fusion sont antérieures à
la téléportation, notamment son utilisation comme source d'énergie,
d'ailleurs les téléporteurs, gourmands en énergie, ont des réacteurs à
fusion intégrés, mais l'arrivée au niveau similaire à ce que nous
connaissons aujourd'hui remonte effectivement à 3000 et quelques.</para>

<para>Je regarde Chalet.</para>

<para>- Mais, pour les chalets, ici, vous avez utilisez des arbres,
non ?</para>

<para>- Oui, mais tu sais il n'y a pas vraiment de règle absolue dans
la Congrégation. La seule vrai règle c'est le respect des avis. Les
avis ont jugé recevable l'idée de prendre un peu de surface sur la
forêt pour faire le village, mais pour limiter le gaspillage, les
artificiels ont utilisé une partie du bois pour construire les
chalets, même si en réalité c'est plus pour un aspect esthétique
qu'autre chose. Mais manger un animal, tu trouveras difficilement des
avis qui soient pour, d'ailleurs cet aspect m'inquiète un peu quant à
la validation de votre intégration dans la Congrégation, peut-être que
vous serez considérés comme des barbares.</para>

<para>- Et ? On aurait dû faire comment ? Mourir de faim ? On ne
connaît pas, nous, vos techniques de fusion-bidule.</para>

<para>- C'est vrai que le cas n'est pas vraiment conventionnel... Enfin,
nous verrons ça en temps utile, pour l'instant, allons faire notre
balade, allez, abeille !</para>

<para>Je charge Chalet de ranger la table, et je suis Pénoplée dehors. Je
fais tout de même un petit détour par le chalet d'Erik, mais son
chalet m'informe qu'il dort encore, alors je lui demande juste de
transmettre un bonjour et de lui dire que je suis allé faire un tour
avec Pénoplée.</para>

</chapter>
<chapter>
<mark>Ylraw 2</mark>
<title>Virée</title>

<para>Je vais avec Pénoplée dans le chalet du conseil. Dans une des
pièces se trouve une sorte d'armoire d'où elle sort deux
combinaisons. Elle m'en tend une puis se déshabille devant moi et
jette ses habits dans une sorte de corbeille. Son corps est
superbe. J'ai beau savoir que c'est un clone et qu'elle a mille quatre
cents ans, il n'empêche qu'elle ferait frémir de jalousie n'importe
quel top modèle terrestre. Elle est complètement nue devant moi.</para>

<para>- Euh, ça ne te dérange pas de te déshabiller devant
moi ?</para>

<para>- Je devrais ?</para>

<para>- Vous n'avez pas de tabou par rapport à la nudité ?</para>

<para>- Non, pas vraiment, je ne le ferais peut-être pas devant
n'importe qui, mais devant toi ou une personne que je connais ça ne me
dérange pas. Et puis tu sais ici presque tout le monde à un corps
parfait, alors nous n'avons pas vraiment quelque chose à cacher. Mais
plus sérieusement je ne crois pas qu'il n'y ait jamais eu de tabou sur
cet aspect, pas depuis que je suis née en tout cas, ce n'est pas
forcément bienvenue de le faire devant tout le monde sans raison, mais
pour se changer, ou quand c'est nécessaire, les gens n'ont pas
d'hésitation, sauf s'il fait très froid, bien sûr. Chez toi ce n'est
pas correct de se déshabiller devant quelqu'un ? Ça te gêne ? Si tu
veux je peux t'attendre dans la pièce à côté pendant que tu te
changes. Tu veux peut-être que je cherche dans les archives, pour
savoir comment c'était avant ?</para>

<para>- Non non laisse, nous verrons ça plus tard. Et ça ne me dérange
pas de me changer devant toi, j'étais un peu surpris, c'est tout. Pour
répondre à comment les choses se passent chez moi, et bien ça dépend
des personnes, mais assez généralement cette pratique ne se fait pas,
non. Ça arrive entre filles ou entre garçons dans des vestiaires, mais
dans un cas comme nous sommes aujourd'hui, clairement ça ne se ferait
pas. Nous appelons cela la "pudeur", c'est de garder une certaine
tenue envers les gens par respect.</para>

<para>- OK. De toute façon n'oublie pas que j'ai mon bracelet, je lis en
toi comme dans un livre ouvert. Je sais bien que je te plais. Mais je
peux te paralyser au moindre geste suspect...</para>

<para>Elle se rapproche de moi et me frôle la joue de la main.</para>

<para>- Stressant, non ?</para>

<para>Je souris, elle me fait craquer quand elle prend ses airs de
jeune fille. Elle est trop souvent terne et triste...</para>

<para>- Tu es cruelle...</para>

<para>- Allez montre moi tes fesses et enfile ta combi plutôt que te
plaindre, gamin !</para>

<para>Je pourrais difficilement contester mon statut de jeunot vu son
âge, il est vrai. Je me dépêche d'enfiler la combinaison, et nous
sortons du bâtiment sur la place du village.</para>

<para>- Je vais piloter pour toi car ce n'est pas forcément évident au
début. Je te donnerai des cours plus tard si tu veux.</para>

<para>- D'accord.</para>

<para>- Bon, tu te laisses faire, tu ne fais pas de mouvements brusques, et
ne t'inquiète pas même si tu ne me verras pas, je serai
derrière... C'est parti ?</para>

<para>- C'est parti !... Houaaaaou !</para>

<para>Deux ailes se forment à l'arrière de ma combinaison et se
mettent en marche en quelques dixièmes de secondes. Je suis tiré vers
le haut à une vitesse prodigieuse. J'entends le gros bourdonnement
caractéristique. Je suis néanmoins surpris d'entendre la voix de
Pénoplée.</para>

<para>- Je me suis branchée sur ta combinaison. Je ne peux pas
t'entendre mais je peux déjà te décrire un peu le paysage. Je n'ai pas
activé l'affichage de l'altitude et la vitesse en surimpression, je
peux le mettre si tu veux mais comme c'est en base six tu n'y
comprendrais pas grand chose et je ne pense pas qu'il soit prévu de
pouvoir changer de base, je demanderai au générateur s'il sait
faire.</para>

<para>Nous sommes toujours en vol vertical, montant plus doucement à
quelques centaines de mètres au dessus du village pendant que Pénoplée
me décrit le paysage :</para>

<para>- Comme tu avais déjà sans doute pu le remarquer, notre village
se trouve presqu'à l'extrémité de la bande de terre surélevée par la
chute de la météorite qui a formé ce cratère. Stycchia possède un
paysage un peu atypique dû à son bombardement par des météores de
glace pour apporter de l'eau à sa surface. Avant sa terraformation,
Stycchia était une planète morte sans aucune trace d'activité, ni
tectonique et encore moins biologique. Toutefois sa position presque
centrale dans la Congrégation a favorisé sa colonisation malgré
tout. D'immenses blocs de glace ont alors été projetés à sa surface
pour créer les océans, cette opération a donné naissance à certaines
formations très étranges. Auparavant Stycchia avait une période de
rotation plus rapide, elle a été ralentie pour mieux correspondre au
rythme humain. Mais cette rotation rapide avait tout de même, par
force centrifuge, créé un volume ovoïde dont le diamètre équatorial
est supérieur de plusieurs pourcent au diamètre polaire. Par
conséquent la majeure partie des terres émergées se trouvent à
l'équateur et sont recouvertes d'une épaisse forêt vierge. Il subsiste
néanmoins deux continents en zones tempérées, un dans l'hémisphère
Nord et un autre dans le Sud. C'est sur ces deux continents que se
trouve quatre-vingt quinze pourcent de la population, la vie dans les
zones humides n'étant guère agréable.</para>

<para>Nous nous déplaçons un peu et redescendons en nous dirigeant
vers l'extrémité du cratère.</para>

<para>- Notre village fait partie des rares qui ne se trouvent pas sur
ces deux continents, néanmoins il n'est pas complètement dans la zone
équatoriale, et le climat y est très agréable, même si un peu chaud et
humide. Nous survolons maintenant sans doute l'endroit par lequel vous êtes
arrivés.</para>

<para>Nous avançons jusqu'au niveau des parois puis remontons
brutalement pour dépasser le sommet de la falaise. Pénoplée est un peu
brusque dans ses changements de directions et je me demande si je vais
pouvoir conserver mon déjeuner jusqu'au bout. Cette sensation pas très
agréable mise à part, c'est fantastique de voler comme une
abeille. Nous arrivons devant l'immense étendue sur laquelle nous
avons tant peiné. À l'horizon se détache notre cratère
d'accueil. C'est vraiment incroyable, je suis en train de voler dans
une combinaison abeille sur une planète inconnue à l'autre bout de la
galaxie, c'est cool parfois la vie !</para>

<para>- Je vais accélérer un peu, nous avons presque deux cent
kilomètres à parcourir jusqu'au cratère (200 quadri-pierres, un
quadri-pierres fait en gros un kilomètre), comme c'est juste de la mer,
ce n'est pas très intéressant. Je vais activer l'ionisateur sur ta
combinaison pour limiter le vent, ne t'inquiète pas.</para>

<para>Un petit bourdonnement supplémentaire se fait entendre, et
simultanément nous accélérons considérablement et redescendons vers
les flots. Nous volons à quelques dizaines de mètres de l'eau, et par
moment j'y distingue quelques gros poissons. Une dizaine de minutes
plus tard le cratère où nous sommes arrivés est de nouveau en vue,
mais il nous faut encore plus d'une demi-heure pour y arriver
enfin. Dire qu'il nous à fallut plus de quarante jours pour faire le
trajet avec Erik et Naoma ! Naoma... Ah j'aimerais tant que tu sois
avec moi, j'espère que nous allons retrouvé ton bracelet et te
ramener... Pénoplée reprend sa description :</para>

<para>- Ces cratères un peu bizarres, avec de la forêt à l'intérieur
et la mer à l'extérieur, sont spécifiques à Stycchia. Quand certains
météores de glace ont percuté le sol, l'eau qu'ils contenaient s'est
vaporisée. À cet endroit de la planète la roche est particulièrement
imperméable, ainsi bien que d'un niveau inférieur à celui de la mer
environnante, il a pu subsister des cratères avec de la forêt à
l'intérieur comme celui-ci et quelques autres.</para>

<para>Nous continuons à vitesse plus réduite jusqu'aux bâtiments, près
desquels nous nous posons dix minutes plus tard. Pénoplée stoppe
ma combinaison à un mètre du sol, et moi qui m'attendait à un
atterrissage en douceur, je me retrouve les fesses par terre.</para>

<para>- Et oh, mais ça ne va pas ou bien !</para>

<para>Pénoplée se pose à côté de moi, elle sourit en me voyant par terre.</para>

<para>- Excuse moi, je pensais que tu te rattraperais.</para>

<para>- Tu aurais pu au moins me prévenir !</para>

<para>- Tu as raison. Je suis désolée.</para>

<para>Elle a dit ça sur un ton de lassitude tel que sur Terre je me
serais éclipsé en douce tellement j'aurais eu l'impression de
l'ennuyer. Je me demande si je pourrais vraiment être ami avec elle,
elle semble tellement blasée de tout... Je la cherche un peu :</para>

<para>- Mouais, tu l'as fait exprès !</para>

<para>- Cessons ces chamailleries, entrons. Pfff, regarde, il reste
encore des traces de votre feu, bande de barbares !</para>

<para>Elle ne relève même pas et se tourne vers les bâtiments. Je me
demande si j'aimerais vraiment arriver à un point tel que même quelque
chose de vraiment hors du commun me laisse impassible. Nous ne sommes
pas n'importe qui, mince ! Nous venons d'une planète qu'ils ne
connaissent pas, nous sommes peut-être ces gars de l'Au-delà qui ont
filé en douce il y a je ne sais plus combien de centaines ou de
milliers d'années ! Pourtant parfois je retrouve la petite fille en
elle, c'est étrange...</para>

<para>- Tu aurais préféré qu'on se laissât mourir de faim ?</para>

<para>Ils ont aussi une sorte de subjonctif passé, qu'ils utilisent
beaucoup plus que nous, je ne crois pas que je me serais jamais posé
la question si je n'avais pas dû tenter de traduire ces
dialogues. Pénoplée a une voix un peu lente, un peu comme si elle
réfléchissait avant de dire quoi que ce soit, ou qu'elle vérifiait ce
que je pense avec son bracelet, c'est assez déconcertant. Pourtant
parfois elle devient plus spontanée, plus humaine presque, pourrais-je
dire... Je l'aime dans ces moments là...</para>

<para>- Beaucoup d'entre nous auraient sans doute choisi cette solution
dans votre situation, mais cette remarque ne tient pas compte du fait
que pour vous cette décision aurait été une fin définitive, alors que
nous pour nous la mort est toute relative.</para>

<para>- Franchement je n'en suis pas sûr. Tu n'as peut-être jamais eu
ni vraiment faim ni vraiment soif, mais tu fais des choses que tu n'aurais
pas faites dans nombres d'autres situations, crois-moi...</para>

<para>- C'est vrai que je n'ai jamais souffert de faim ou de
soif. Mais si vous aviez été un peu plus malins, vous n'auriez pas du
en souffrir vous non plus, suis-moi, il doit bien y avoir une
cafétéria dans ces locaux.</para>

<para>Pénoplée fait le tour de la pièce principale et entre dans la
pièce ou se trouvaient les trois tables. Elle se dirige alors vers la
paroi, et une trappe s'ouvre avec à l'intérieur un plateau de
nourriture. Ça parait tellement évident, maintenant...</para>

<para>- Oh ! Mais comment pouvait-on savoir ?</para>

<para>- C'est vrai que sans bracelet c'est impossible à trouver, je
veux bien le reconnaître. Bon, retournons à nos affaires.</para>

<para>Nous nous dirigeons et entrons dans la pièce aux tubes. Elle a
quand même un corps superbe, ces gens là m'étonne... Je ne sais pas si
c'est si bien finalement, de vieillir dans un corps qui reste
éternellement jeune...</para>

<para>- Quel était le tube de Naoma ?</para>

<para>Naoma ! Mon Dieu excuse moi, je pense à toute autre chose, j'en
suis honteux... J'espère tant que tu vas revenir, revenir pour Erik,
mais aussi pour moi, pour que je me sente un peu moins seul dans ce
monde inconnu... Je lui montre le tube de Naoma :</para>

<para>- Celui-ci.</para>

<para>Pénoplée hésite.</para>

<para>- À vrai dire j'ai peur que si c'est moi qu'il l'ouvre il ne se
réinitialise. Tu peux encore ouvrir le tien ?</para>

<para>Je pose ma main sur la petite trappe, elle s'ouvre. Je récupère
le bracelet. Il me fait moins peur, désormais... Celui que j'avais à
Paris était sans doute programmé pour me nuire, celui-ci doit être
plus inoffensif, quoique je ne sais pas trop qui à bien pu nous
envoyer ici... Pénoplée pense tout haut :</para>

<para>- D'ailleurs cette histoire soulève d'autres questions dont je
n'ai pas la réponse. Si vous n'êtes pas membres de la Congrégation, ce
n'est pas normal que vous ayez pu utiliser le téléporteur et encore
moins normal que vous ayez pu avoir un bracelet. Il y a un mystère
là-dessous. Fais voir ton bracelet ?</para>

<para>Je le tends à Pénoplée. Elle l'analyse.</para>

<para>- Pourtant il a l'air tout à fait normal, il me dit qu'il ne
peut pas donner l'accès, il doit donc bien contenir des infos. C'est
même un nouveau modèle. Tu peux le mettre s'il te plaît ?</para>

<para>J'enfile le bracelet, j'ai quand même un reste d'une petite
réticence réflexe, c'est marrant... D'autant plus marrant que cette
réticence doit être purement psychologique puisque ce n'est pas le
même corps que j'avais sur Terre.</para>

<para>- Comment ça marche ?</para>

<para>Pénoplée se recule et s'appuie contre la paroi, on dirait
qu'elle n'a même plus d'impatience... C'est déprimant...</para>

<para>- Pense juste à lui, regarde le éventuellement, ça devrait
t'ouvrir le menu principal.</para>

<para>Je m'écrie :</para>

<para>- C'est génial !</para>

<para>En regardant le bracelet et en pensant entrer en contact avec
lui, trois sphères sont apparues. J'imagine qu'elles ne sont qu'une
projection que le bracelet fait sur mon cerveau, mais c'est très
impressionnant, on dirait que je peux les toucher ! Elles contiennent
des petits schémas. L'une d'elle semble servir à avoir des
informations sur mon corps, sur une autre j'interprète le petit
pictogramme comme étant le symbole pour téléphoner, ou tout du moins
l'équivalent local. Quant à la troisième, elle doit permettre de
chercher des informations. Je commence à regarder le contenu des
sphères, Pénoplée m'interrompt :</para>

<para>- Il fonctionne ?</para>

<para>- Oui !</para>

<para>Quand je vais sur les infos de mon corps, je ne comprends pas
grand chose entre la langue et les chiffres, que je parle et comprends
mais n'écris pas du tout. Mais il semble y avoir mon rythme cardiaque,
mon état de fatigue, les points qui sont douloureux, mes ressources
d'énergie... C'est fantastique ! Pénoplée revient vers moi.</para>

<para>- C'est étrange, très étrange. Tu ne devrais pas le garder sur
toi toutefois, il pourrait t'attirer des problèmes s'il s'avère que
c'est celui d'une autre personne, ou une forme de piratage.</para>

<para>Je n'ai pas compris le mot dans un premier temps, Pénoplée a dû
me l'expliquer.</para>

<para>- Vous connaissez ça vous, le piratage ?</para>

<para>- Dans le passé c'est arrivé je crois, ça fait longtemps cela
dit. Quoiqu'il en soit je ne te le laisse pas, donne le moi.</para>

<para>Elle me parle comme à un gamin, ce qui m'énerve un peu, mais
j'ai envie de jouer. Je ne la regarde même pas.</para>

<para>- Non.</para>

<para>Elle me tend la main et me commande :</para>

<para>- Donne.</para>

<para>Je tourne le regard vers elle et la regarde droit dans les yeux,
elle soutient mon regard, comme toujours.</para>

<para>- Non.</para>

<para>Elle s'impatiente, remue la main comme pour dire que le caprice
est fini.</para>

<para>- Allez, tu ne vas pas m'obliger à te forcer.</para>

<para>Je refuse toujours, de lui donner. Je suis curieux de savoir ce
qu'elle peut faire. Elle est décontenancée. Elle perd de son
assurance. Elle hésite. Elle m'attaque mentalement, mon bracelet
signale une tentative de la part de son bracelet, je choisis
simplement ce qui me paraît être le mode de protection.</para>

<para>- Tu viens de m'attaquer, Pénoplée, alors que je ne t'ai rien
fait.</para>

<para>- Tu n'as pas le droit d'avoir ce bracelet. C'est toi qui est en
tort.</para>

<para>- Comment sais-tu que je n'ai pas le droit, comment le
saurais-je, moi ? Puisqu'il m'a été offert à mon arrivée ?</para>

<para>Je m'approche d'un pas. Mon bracelet m'informe qu'elle tente de
savoir ce que je pense. Mais je reste calme, essayant de penser à
toute autre chose pour troubler son détecteur. Elle recule, elle a
peur, mon bracelet me l'indique. Étonnant, pour une fille qui a tout
vu. J'avance d'un autre pas. Elle recule encore un peu, mais elle est
bloquée entre le tube et la paroi. Elle est prise au piège, si elle
veut s'enfuir il lui faudra me bousculer. Elle a de plus en plus
peur. Je ne voudrais pas la pousser à bout et la faire réagir trop
violemment, mais cette situation m'amuse quand même.</para>

<para>- Je te le donne à condition que tu m'embrasses.</para>

<para>Elle reste silencieuse, m'observant bizarrement. Je reste devant
elle, immobile. Elle a toujours peur. Elle perd son visage impassible,
son regard devient plus inquiet, plus humain.</para>

<para>- Et qu'est ce qui me prouve que tu vas me le donner ?</para>

<para>- Est-ce que j'ai menti, en te le disant ?</para>

<para>- Non... Je...</para>

<para>- Ça ne te suffit pas ?</para>

<para>- Je ne sais pas. Je...</para>

<para>Elle s'approche de moi, sa peur a diminué. Elle s'apprête à
m'embrasser. Quand elle n'est plus qu'à quelques centimètres de ma
bouche, je m'éloigne, retire mon bracelet et lui le
tends. J'ai cassé la coquille de l'inébranlable Pénoplée, elle perd un
peu de sa superbe, mais gagne beaucoup en humanité.</para>

<para>- Je t'aurais cru plus téméraire, Pénoplée. De la d'où je
viens dans ce genre de situation un bon coup de genou dans les
couilles et c'était réglé. Le bracelet te rend trouillarde.</para>

<para>Elle est décontenancée.</para>

<para>- Mais, comment as-tu fait ? Pourquoi je n'ai pas détecté ta
colère, j'aurais eu la permission de te contrôler alors.</para>

<para>- Parce que je n'étais pas en colère.</para>

<para>Sa voix est encore un peu chancelante, tellement plus
attendrissante, j'aurai peut-être dû la laisser m'embraser... J'en ai
même un frisson...</para>

<para>- Mais... Tu... Tu voulais quoi ?</para>

<para>- J'étais curieux, simplement, curieux de savoir ce que tu
ferais.</para>

<para>- C'était juste pour me tester ?</para>

<para>- Oui, mais j'ai vu que tu avais peur. Ça m'a étonné,
intrigué, alors je suis allé un peu plus loin. Tu parais tellement
insensible, d'habitude...</para>

<para>Elle reste pensive un instant, jouant avec mon bracelet. Elle me
regarde dans les yeux :</para>

<para>- Tu as raison. Je n'aurais jamais réagi de cette façon par le
passé. Je ne sais pas pourquoi, mais tu m'as paralysée, mon bracelet
ne me donnait rien, je ne savais pas quoi faire. Peut-être suis-je
trop dépendante de lui, oui...</para>

<para>- Toutefois ce n'est pas vraiment un problème car je n'avais
effectivement aucune animosité à ton égard, donc tu ne craignais bien
rien. Je t'ai juste fait croire que tu craignais quelque chose, et
peut-être qu'au contraire si tu avais vraiment écouté ton bracelet, tu
aurais vu qu'il n'y avait pas de problème.</para>

<para>- Oui c'est vrai. Mais j'ai vraiment eu peur. J'ai... J'ai
appelé à l'extérieur, je vais prévenir que ce n'était rien...</para>

<para>- Tu as même appelé, fichtre ! Quelle trouillarde !</para>

<para>- Que veux-tu, cela fait des centaines d'années que je n'ai pas
vécu de situation dans laquelle je perdais le contrôle, c'est très
dérangeant, je, j'ai, j'ai eu des picotements, mon coeur s'est
emballé... Je me suis sentie rajeunir de mille ans !</para>

<para>- Tu as bien de la chance, les situations dans lesquelles je ne
contrôle que dalle c'est ma vie au quotidien depuis plus de six
mois.</para>

<para>Pénoplée a l'air vraiment perturbée par cette expérience. Je l'a
prend par la main, elle est surprise.</para>

<para>- Ne t'inquiète pas, je ne le dirai à personne.</para>

<para>Elle sourit. Pas son sourire crispé et pédant habituel, un vrai
sourire avec une risette qui me fait craquer.</para>

<para>- Quoi qu'il en soit, l'expérience semble concluante, mon
bracelet à l'air correctement initialisé. Tentons d'ouvrir la trappe
d'Erik, peut-être pourrons-nous ainsi tester si la même opération est
envisageable avec celle de Naoma.</para>

<para>- Oui, bonne idée.</para>

<para>Mais il n'y a rien à faire, la trappe ne s'ouvre pas, pas plus
avec les requêtes que Pénoplée fait avec son bracelet que moi en y
allant à l'ancienne. Ce n'est pas très bon signe :</para>

<para>- Mais comment pourra-t-on l'ouvrir si seule elle peut le
faire ! Nous faudra-t-il apporter une de ses mains en décomposition en
espérant que les empreintes y sont toujours ?</para>

<para>- Non l'ouverture ne fonctionne pas avec les empreintes
digitales, il faut l'empreinte électromagnétique du cerveau.</para>

<para>- C'est pas gagné quoi...</para>

<para>- Non... Mais il doit bien y avoir un moyen. On doit pouvoir
ouvrir cette trappe, par contre il doit sans doute prendre l'avis d'un
comité plus important, comme je t'avais expliqué la téléportation est
un sujet sensible.</para>

<para>- C'est foutu pour aujourd'hui quoi.</para>

<para>- Oui, il nous faudra sûrement en aviser le village, et j'ai
peur que le Congrès lui-même ne doive statuer sur un tel cas.</para>

<para>- Bon, c'est rapé quoi... On rentre ? On va faire un jeu virtuel
comme tu m'avais parlé ce matin ?</para>

<para>- Si tu veux, à condition que tu me promettes de ne plus
faire ce que tu m'as fait tout à l'heure.</para>

<para>Je lui mets la main sur l'épaule. Cette petite expérience m'a
permis de prendre un peu d'aisance avec elle, je n'ai plus peur de la
toucher, désormais :</para>

<para>- Au contraire !</para>

<para>- Pfff... Allez rentrons.</para>

<para>Je me laisse emmener une fois de plus en abeille par Pénoplée, et
moins de trois quarts d'heure plus tard nous sommes au village. Notre
escapade matinale aura presque durée trois heures. Pénoplée va
s'entretenir avec quelques villageois de notre aventure, j'en profite
pendant ce temps pour faire un tour du village et dire
bonjour. J'essaie de faire un tour tous les matins, un peu comme le
tour des étages que je faisais en arrivant à Mandrakesoft. Je
croise Erik qui vient semble-t-il tout juste de se lever. Il a l'air
de se promener. Nous nous
parlons en anglais, toujours.</para>

<para>- Ça va ?</para>

<para>- Mouais, j'ai eu ton message, vous êtes déjà rentré ?</para>

<para>- Oui.</para>

<para>- Vous êtes allés où ?</para>

<para>J'hésite un instant. Dois-je lui dire la vérité, dois-je
l'éluder ? Je n'aime pas trop cacher des choses, surtout qu'Erik peut
tout à fait comprendre. Il va sûrement me reprocher de ne pas
l'avoir emmené avec lui, mais qu'importe.</para>

<para>- Pénoplée m'a fait faire un tour avec les combinaisons
abeilles, elle m'a expliqué l'origine de ces cratères. Mais notre
objectif était de retourner aux bâtiments.</para>

<para>- Pourquoi, vous avez du nouveau ?</para>

<para>- Pas vraiment, juste qu'en discutant avec Pénoplée, j'ai appris
que le bracelet que l'on trouve en sortant d'un téléporteur contient
une sauvegarde, et que même certains modèles contiennent en permanence
une sauvegarde de la personne. Et si tu te rappelles bien Naoma avait
pris et enfilé le bracelet. Nous avons tenté de le récupérer, mais
sans succès, car seule Naoma peut le faire. Pénoplée pense qu'avec
l'accord de certaines personnes nous pourrions peut-être tout de même
y parvenir, cela dit je ne veux pas te donner de faux espoirs car nous
ne savons pas s'il contient toujours l'empreinte de Naoma.</para>

<para>- Et on peut le bloquer ce téléporteur, le désactiver, pour que
personne ne puisse l'utiliser, réinitialiser ce bracelet.</para>

<para>- Ha j'ai pas pensé à ça... Toutefois selon Pénoplée d'une part
ce téléporteur n'est plus utilisé depuis des siècles, et d'autre part
il ne contient aucune trace de notre passage, ce qui veut peut-être
dire qu'il a un problème ou que l'on a effacé nos traces.</para>

<para>- Mouais, mais ce serait quand même plus prudent de le bloquer,
ce serait pas de veine qu'on le perde à cause de ça. Pourquoi ne
m'avez-vous pas emmené ?</para>

<para>- Ben ce n'était qu'une intuition, et en plus tu dormais. Et
puis je ne voulais pas t'apporter de faux espoirs.</para>

<para>- Et oh ça va j'ai pas dix ans ! J'ai déjà perdu des proches,
j'étais un tueur avant, si jamais tu ne t'en souviens pas. La
prochaine fois tu fais signe.</para>

<para>- Ça marche. Allons voir Pénoplée pour l'histoire du
blocage.</para>

<para>Depuis que nous sommes arrivés dans le village, Erik a un peu
passé sa colère envers moi, et notre relation va un peu mieux, nous
sommes même un peu plus proche, maintenant que nous ne sommes plus que
tous les deux. Je crois qu'il m'aime bien, même s'il m'en veut
toujours, mais l'amour a ses raisons que la raison ignore...</para>

<para>Une personne nous interpelle :</para>

<para>- Hé ! Vous allez où ?</para>

<para>Guerd apparaît, elle se précipite vers Erik et me salue à peine
avec un petit signe de la tête. Elle a l'air complètement subjuguée
par Erik. Guerd est une rousse superbe. Il faut toutefois relativiser
car en effet Pénoplée a raison, tout le monde ou presque a un corps
magnifique ici. J'avoue que je trouve Pénoplée plus jolie, mais Guerd
est aussi mignonne comme tout. Mais son caractère par contre ne me
siérait pas du tout, j'en ai peur. Guerd est trop collante, beaucoup
trop dépendante je pense. Mais je ne la connais pas vraiment non plus,
alors je laisserai au temps le soin de m'infirmer ou pas sur ce
point. Elle se colle à Erik, le prend par le bras et vient lui
renifler le cou. C'est leur façon de dire bonjour, ils tendent la main
devant le nez de l'autre ou lui renifle le cou, suivant le degré
d'intimité. Cette pratique remonte au temps des reptiliens, quand les
hommes en étaient les esclaves. Les reptiliens avaient une très forte
odeur, et les hommes qui sentaient un peu trop cette odeur étaient
assimilés à des traîtres, ou tout du moins accueillis avec
méfiance.</para>

<para>Nous nous dirigeons tout trois vers la salle du conseil où se
trouve Pénoplée. Nous la trouvons en grande discussion avec cinq
autres personnes. Nous les saluons. La méthode formelle pour arriver
dans un groupe et de lever les deux mains et de faire un tour sur
soi-même, toujours un résidu de l'époque ou tout le monde était
suspect de pactiser avec l'ennemi. C'est plutôt loufoque au début, mais
c'est assez pratique quand il y a du monde, évitant de serrer la main
ou faire la bise à tout le monde comme c'est le cas en France.</para>

<para>- Moyoto, je suis désolé de vous déranger, mais Erik m'a fait
remarquer que ce serait peut-être plus prudent de faire en sorte que
le téléporteur soit désactivé le temps que nous résolvions cette
affaire ?</para>

<para>Iurt, souvent considéré comme le sage du village, me répond :</para>

<para>- Oui c'est ce dont nous avons parlé entre autre, mais le centre
est déjà désactivé. C'est un mystère de plus, vous n'auriez pas dû
pouvoir arriver pas là. Ce soir nous aviserons Adama, il semble que
l'affaire soit un peu plus complexe que nous ne l'imaginions, tant pis
pour notre tranquillité.</para>

<para>Erik est pressé.</para>

<para>- Nous ne pouvons pas les aviser maintenant ? C'est quelle heure
sur Adama en ce moment ?</para>

<para>Pénoplée rigole et répond :</para>

<para>- Et bien ça dépend où, mais si ta question est de savoir si le
congrès est disponible en ce moment, je te répondrais non. Même si les
avis sont à même de résoudre pratiquement tous les problèmes, il n'en
reste pas moins que trois cent soixante milliards de personnes créent
quand même bon nombre de situations difficiles. Mais ne t'inquiète pas
nous avons déjà exposé le problème à plusieurs personnes de Stycchia
et une personne du Congrès. C'est elle qui nous mettra en contact ce
soir.</para>

<para>Erik poursuit :</para>

<para>- On ne peut rien faire en attendant ?</para>

<para>Pénoplée, toujours avec son air impassible :</para>

<para>- Un peu de patience, voilà plus de deux mois que vous êtes ici,
vous tiendrez bien une demi-journée de plus.</para>

<para>Nous acquiesçons, je propose à Erik, Guerd et Pénoplée :</para>

<para>- On mange ensemble ?</para>

<para>- Oui pourquoi pas, je n'ai pas encore pris mon petit-déj de
toute manière.</para>

<para>Erik demande :</para>

<para>- On va chez qui ?</para>

<para>Je me demande bien comment est le chalet de Guerd :</para>

<para>- Chez Guerd nous n'y sommes jamais allés.</para>

<para>Erik conteste :</para>

<para>- Moi j'y suis déjà allé.</para>

<para>Je le charrie.</para>

<para>- Euh, toi ça ne compte pas...</para>

<para>Je m'aperçois que je dois être en réalité le seul dans ce cas et
je rectifie.</para>

<para>- Euh... Les autres non plus d'ailleurs ça ne compte pas... Bon,
MOI je n'y suis jamais allé. C'est valable, non ?</para>

<para>Erik et Guerd rigolent et nous nous dirigeons finalement vers le
chalet de Guerd. Pénoplée ne dit pas un mot, elle a l'air soucieuse,
ou alors nos gamineries l'ennuient-elles. Guerd, qui a pourtant aussi
un grand âge, est beaucoup plus jeune dans son esprit, peut-être plus
sensible, moins prétentieuse. Parfois Pénoplée me rappelle Virginie,
toujours sûre d'elle, impossible de savoir ce qu'elle pense ou
veut. Nous allons tout de même tous les quatre chez Guerd. Je crois
que Pénoplée m'aime bien, mais je n'en suis même pas sûr... Elle
semble tellement lassée de tout, j'arrive parfois à lui faire avoir le
sourire, à lui faire retrouver un peu de joie de vivre. Parfois je me
demande pourquoi elle nous a accueillis ce jour là, et pourquoi elle
m'accepte aussi souvent... Elle doit me cacher quelque chose, elle ne
peut pas être aussi insensible et en même temps vouloir passer autant
de temps avec moi. L'appartement de Guerd est sympa, il me file des
trucs nouveaux à manger. Erik pose quelques questions sur notre
matinée, sur le principe du bracelet, sur les avis et d'autres aspects
que j'avais déjà abordés avec Pénoplée, puis nous dérivons sur des
sujets moins importants, quoiqu'aussi intéressants. Je demande à
Pénoplée et Guerd :</para>

<para>- A propos de vos corps et de la beauté, si tout le monde a un
corps parfait, ça ne pose pas des problèmes pour la diversité ? Et
même, tout le monde ne possède pas les mêmes critères de beauté,
pourtant vous semblez tous appartenir au même type, au même
physique ?</para>

<para>Guerd répond en premier lieu :</para>

<para>- Si chacun fait comme il veut c'est que finalement c'est ce que
veulent les gens.</para>

<para>Pénoplée complète :</para>

<para>- C'est vrai que c'est une question qui est souvent revenue au
Congrès. Mais plusieurs éléments justifient le résultat. Premièrement
nos enfants naissent obligatoirement de parents non
modifiés. Deuxièmement si tu compares les corps des initiaux avec les
clones, tu ne verras pas tant de différence que ça, car nos corps ne
sont pas façonné par un désir quelconque, mais par un contrôle médical
qui leur apporte une alimentation et des soins optimums,
ensuite...</para>

<para>Je rétorque :</para>

<para>- Mais il doit bien y avoir des erreurs, des malformations, des
problèmes génétiques ? Est-ce que vous interrompez certaines
grossesses, par exemple ?</para>

<para>- Non, aucune. Toutefois les femmes ne sont pas obligées de
suivre leur grossesse elles-mêmes, des artificiels peuvent recueillir
le foetus. Mais il n'y a pas beaucoup d'enfants. Sur le plan des
déformations génétiques et des erreurs, comme toujours ce sont les
avis qui décident. Dès que le foetus a quelques jours seulement nous
savons projeter son évolution et savoir à quoi il va ressembler plus
tard. Ainsi quand un enfant aura une malformation, par exemple un seul
bras au lieu de deux, alors un bras lui sera rajouté pendant son
développement, mais ses gènes sont conservés. Enfin c'est souvent ce
qu'il se passe, les gens laissent rarement les enfants avec des
déformations. Il y a bien des exceptions, mais c'est rare. De la même
façon, s'il possède des déformations osseuses, 