Le Patriarche

Menocha

Florent (Warly) Villard

Fra 11333 (63 avant Jésus-Christ) - Terre septembre 2003



Copyright 2003,2004,2005,2006 Florent Villard




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Remerciements

À personne pour l'instant.

Table des matières Deborah
Sarah
Ylraw 2
Thomas
Ylraw
Ylraw 2
Deborah
Annexes



Deborah Texas, Bryan - France, Paris

Carte

Your father arrived, He is fine and is happy. He is alive and kicking ! And he feels good. I must admit when we return back from Paris to Texas to leave France, by that time I thought he really need you and all your attention and your help all the time.

Love, N.

Deborah lut distraitement la carte postale, pensa à une erreur et la passa, tout en marchant vers la maison, derrière les autres lettres qu'elle venait de récupérer dans la boîte. La plupart étaient des lettres concernant l'exploitation, factures, comptes-rendus de compte bancaire ou résultats divers. Rien qui ne la passionna et elle remit à plus tard leur ouverture, cette journée du 3 août resterait banale et chaude.

Elle posa le courrier sur la table de la salle à manger et retourna dans le bureau pour terminer la saisie fastidieuse des références des produits pour le suivi de la production. C'était elle qui avait convaincu son père de s'informatiser et de gérer leur exploitation ainsi, mais elle reconnaissait que c'était bien moins amusant que de parcourir le domaine à dos de cheval pour vérifier que tout se passait bien.

Elle avait augmenté la température de l'air conditionné à trente degrés, pas vraiment dans l'objectif de faire des économies, plus pour, un peu, participer à la préservation des ressources d'énergie. Mais elle avait chaud et elle décida finalement de baisser la température de deux degrés, et de faire plus d'efforts le lendemain.

Il lui fallut encore deux heures pour terminer la saisie, entrecoupée de deux pauses où elle but une canette de coca. Après tout si elle avait cédé sur la clim elle pouvait bien le faire aussi sur la boisson. Son père arriva cinq minutes après qu'elle eut terminée, elle était encore dans le bureau, ayant renoncé à préparer quelque chose à manger et jetant un oeil à ses courriers électroniques.

Son père vint la trouver dans le bureau et lui tendit la carte postale :

- Tiens, tu ne récupères pas la carte, c'est pour toi.

Elle ne se retourna pas vers lui, elle était énervée, sans doute parce qu'elle savait que son père allait la réprimander de ne pas avoir préparé à manger.

- Non, c'est une erreur.

Son père regarda de nouveau la carte

- Une erreur ? C'est pas la fille de Melbourne ? Celle que tu avais vu en France ? Elle s'appelait Naoma, non ? "N.", c'est ça ?

Deborah se leva subitement et alla prendre la carte dans les mains de son père, elle la regarda attentivement.

- Oui tu as raison, ça vient de Melbourne, c'est sans doute elle. Mais je ne comprends pas, elle dit que tu es allé à Melbourne et que tu allais bien...

- Melbourne ? Jamais mis les pieds chez ces bagnards ! Ça l'a rendu folle, ta copine, la mort du Français.

Deborah resta silencieuse, elle se dit que peut-être Naoma voulait lui dire quelque chose. Son père... Qui Naoma considérait-elle comme son père ? Ylraw ? Non... Elles avaient beaucoup parlé, lors de son enterrement, en France, et elle savait très bien ce que faisait son père...

Son père la tira de ses réflexions pour le repas du midi. Elle le rejoignit dans la cuisine. Elle ne voyait vraiment pas où Naoma voulait en venir et se demanda si elle n'avait effectivement pas perdu la tête comme son père le suggérait. Ils mangèrent en silence deux hamburgers faits à la va-vite. Deborah pensa plus à ce qu'elle devait faire dans l'après-midi qu'à la carte, et son père aimait, après les matinées fastidieuses, manger tranquillement sans penser à rien.

- Tu vois Billy ce soir ?

- Théoriquement.

Elle se leva pour débarrasser les deux assiettes. Son père resta pensif un instant.

- Tu sais si tu ne veux pas faire ta vie avec lui... Enfin... On peut s'arranger autrement avec Ted... Et... Après tout on s'en sort déjà pas si mal aujourd'hui...

Deborah détestait souvent son père, mais si elle l'aimait finalement tellement, c'était à cause de moments comme celui-ci, ou comme quand il avait renvoyé Ted avec son fusil alors que celui-ci tentait de lever la main sur elle. Elle se rapprocha de lui, se pencha sur sa chaise par derrière et enlaça ses bras autour de son coup pour l'embrasser sur la joue.

- Je sais papa, mais ne t'inquiète pas, moi aussi j'ai un peu d'ambition. Tu sais ce que je pense de Billy, c'est juste que je dois rencontrer les gars pour le maïs cette après-midi et qu'à chaque fois ils me prennent la tête. En plus après j'ai dit à John que j'irai lui montrer pour le réservoir.

- Tu peux voir Billy un autre jour.

Elle se releva.

- Oh, il ne vaut mieux pas, voilà déjà deux semaines que je ne l'ai pas vu, il me ferait sans doute une crise si je reportais encore.

Son père se leva aussi :

- Je vais ramener le Ford à Bryan cette après-midi, ça fait trois mois que je dois le faire, et l'automne approche, autant que ce soit fait, j'irai voir pour l'enclos des chevaux demain, ça ne presse pas tant que ça.

- Oui, de toute façon il est parti pour faire beau pendant encore pas mal de jours. D'ailleurs il faudrait plutôt qu'on s'occupe de trouver pourquoi le débit de la pompe est si faible du côté Sud.

- Ah oui, ben je peux y passer cette après-midi et... Non non je vais vraiment mener le Ford, j'irai voir pour la pompe demain matin ; ou je demanderai à quelqu'un d'y aller.

- Le mieux serait que tu y ailles avec Pedro, c'est lui qui avait réparé l'ancienne, il y a trois ans.

Ils parlèrent encore un moment du travail leur restant à effectuer. Pas tellement qu'ils avaient des choses à mettre au point, plus qu'ils trouvaient là un moyen de rester un peu ensemble, attendant patiemment le moment où ils pourraient avoir la chance de dire ce qu'ils avaient sur le coeur ; dire qu'ils s'aimaient, dire, aussi, que finalement ils étaient heureux et qu'ils n'avaient pas forcément envie que la situation changeât. Même si elle avait déjà changée, depuis qu'il était venu troublé leur équilibre...

Deborah jeta encore un coup d'oeil à la carte, intriguée de ce qu'avait bien voulu lui dire son amie Naoma, dans l'hypothèse où ce fut bien elle qui lui avait écrit, ce dont elle doutait encore.

L'après-midi fut comme elle l'avait prévue, fastidieuse, et elle rentra à 19 heures 30 exténuée, avec une seule envie, celle de se coucher. Mais Billy l'avait déjà appelé deux fois dans la journée, pour être bien sûr qu'ils se verraient, habitué sans doute à ses défilement de dernière minute. Il allait passer à 20 heures, elle avait juste le temps de prendre une douche et de s'habiller.

Elle fit durer la douche et Billy sonna alors qu'elle y était toujours, mais après tout c'est le propre des femmes de se faire désirer. Elle ne se sentait pas femme toutefois, pas encore vraiment. Elle ne le voulait peut-être pas, préférant l'insouciance de la petite fille qu'elle avait toujours été vivant encore avec son père. Sa mère était partie il y a bien longtemps, Deborah n'avait que cinq ans alors. Elle la revoyait une fois tous les un ou deux ans, quand l'une ou l'autre faisait l'effort de se déplacer. Sa mère était partie avec son nouveau mari dans le Winsconsin, pas la porte à côté.

Elle ne connaissait pas vraiment sa mère, mais elle savait qu'elle lui en voulait d'avoir quitté son père, même si elle aurait sans doute fait pareil, vu son caractère. Elle ne connaissait pas sa mère et n'avait pas envie de la connaître, sans doute pour pouvoir ne pas l'aimer sans se poser de question ; sans doute pour ne pas avoir de remord de rester avec son père. Elle avait passé deux ans, jusqu'à l'âge de sept ans, avec sa mère alors qu'elle habitait encore à Austin, mais quand sa mère était partie pour le Winsonsin, elle était revenue dans le ranch de son père.

Sa mère était pourtant presqu'aussi belle qu'elle, malgré ses quarante-trois ans. Elles avaient pile vingt ans de différence, à deux jours près, Deborah était née le 23 février, sa mère le 25. C'était sans doute aussi une des raisons pour laquelle elle n'aimait pas voir sa mère, elle se voyait trop en elle, et elle ne voulait surtout pas finir sa vie comme elle, entretenu par un riche médecin, à s'occuper de la maison et du chien. Elle ne voulait pas forcément d'enfant, même si quelques instincts maternels frétillaient passablement en elle, et se réveillaient chaque fois que Billy lui parlait de grande maison et d'une ribambelle de gamins. Ses allures de père de famille nombreuse en souffrance n'étaient sûrement pas étrangères au fait qu'elle fut toujours avec lui, malgré tout ce qu'elle s'était dit après le départ d'Ylraw de chez elle, et surtout après sa mort.

L'envie de se faire belle l'avait motivé, mais maintenant que Billy attendait déjà depuis vingt minutes, elle se contenta d'enfiler un string noir tout simple, pour pas qu'on voit de marque sur les jeans moulants qu'elle mit par dessus. Elle aurait été tentée par son nouvel ensemble en dentelle rouge, mais elle se dit que ce serait un peu trop pour Billy et qu'il pourrait prendre ça comme un déclaration, elle qui se baladait généralement plutôt en boxer, histoire de pouvoir retirer ses pantalons en plein champs quand elle les trempaient.

Billy

Billy s'était mis sur son trente-et-un, il emmena Deborah dans le restaurant le plus cher de Bryan, ou presque, le mois d'août le restaurant considéré comme le meilleur de Bryan fermait ses portes. Presque le plus cher de Bryan mais restant néanmoins abordable, les soixante cinq mille habitants de la ville texane ne justifiant pas de la haute voltige culinaire. Elle regretta presque de s'être habillée en jeans, puis se dit que c'était eux les clients et que s'ils n'étaient pas contents, ils trouveraient bien un restaurant plus enclin à accepter leurs dollars. Elle le regretta aussi un peu aussi face à Billy, avec tous les efforts qu'il avait fait. Mais après tout elle n'avait rien demandé à personne, et elle était grande et libre de s'habiller comme bon lui semblait.

Elle était encore toute énervée en arrivant au restaurant, ils n'avaient presque pas parlé dans la voiture. Billy, enjoué, avait commencé à lui parler avec engouement de tout et de rien, mais elle l'avait froidement remballé ; elle avait prétexté être fatiguée et éprouvée de sa journée, mais ce n'était que partiellement vrai. Et puis Billy s'était tu, et elle avait presque eu de la peine d'avoir été si méchante. Elle s'était finalement convaincu que la journée n'avait pas été si catastrophique, qu'elle n'était pas si fatiguée, que Billy n'était pas si ennuyeux, et que de prendre le temps de profiter d'un bon dîner n'était, après tout, pas une si mauvaise idée.

Deborah se laissa emporter par la ferveur des serveurs tout à eux, étant donné le faible nombre de clients, et elle en devint souriante devant leur ballet. Billy était fier de la montrer, il était fier que les serveurs la regarde avec envie et s'imaginer qu'ils devaient être jaloux. On leur donna la table la plus au centre de la pièce, comme s'ils allaient devenir le coeur même de la vie du restaurant.

L'enchaînement fut parfait, les plats se succédaient avec vitesse ou lenteur suivant leur consistance et leur goût, la saveur du vin, qu'elle n'appréciait pas outre mesure d'habitude, lui sauta tout d'un coup au visage, relevant les plats, devenant l'exhausteur transfigurant la viande en un feu d'artifice pour les papilles. Billy lui-même en devenait plus intéressant, plus vif, plus beau, presque. Un peu de musique rehaussait encore l'ambiance envoûtante de l'ensemble, Billy était aux anges, il voyait Deborah, sa Deborah, sourire, il la voyait heureuse, il la voyait rire à son humour, il la croyait amoureuse, à lui, il la croyait prête, tellement prête qu'il n'attendit même pas le dessert. Il se leva, fit un discret signe au serveur pour la musique, d'entraînante elle devint sensuelle, il s'avança vers Deborah, se mit à genoux, lui prit la main, et la demanda en mariage.

Deborah, qui riait sur son petit nuage, perdit le sourire, comprit le but de la soirée et de la mise en scène, regretta d'avoir bu, regretta d'être venue, et se concentra le plus qu'elle put pour reprendre ses esprits et surtout ne pas dire de bêtise.

Elle pria Billy de se relever, de se rasseoir en face d'elle. Elle se rapprocha de la table pour parler tout bas :

- J'ai passé une très bonne soirée, Billy, c'était très bien, mais il ne vaut peut-être mieux pas trop s'emballer, non ?

Billy avait perdu le sourire, son ventre s'était noué, et malgré ses un mètre quatre-vingt dix il se sentait petit et ridicule. Il espérait de tout son coeur qu'aucun des serveurs n'avaient entendu. Il prit la main de Deborah :

- Mais... Je... Tu... Tu ne veux pas qu'on se marie ?

- Tu sais très bien que si, mais c'est peut-être un peu tôt, je t'avais dit qu'on pouvait attendre un peu.

Billy respira un grand coup et reprit confiance en lui :

- Tu m'avais dit qu'on pouvais attendre que tu ais 24 ans, que ce soit à peu près stabilisé avec l'exploitation de ton père. Tu as 24 ans dans six mois, et un mariage se prépare quand même en avance, et tout fonctionne bien maintenant pour ton père et toi. De plus Ted commence à en avoir un peu marre, et ne serait pas contre te laisser la place pour tout ce qui est gestion, tu te débrouilles bien mieux que lui, d'ailleurs tu gères déjà une partie.

Deborah resta silencieuse... 24 ans... Elle aurait 24 ans dans six mois. Elle n'avait pas vraiment encore réalisé. Pour elle cela restait le futur, cela restait quand elle serait grande, quand elle aurait assouvi tous ses rêves de jeune fille. Mais oui, Billy avait raison, c'est bien la limite qu'elle s'était fixée. Mais était-elle prête ? Était-elle prête pour cette vie ? Pour cette vie qu'elle avait toujours prévue, mais la considérant presque comme un éternel futur, qui n'arriverait que quand elle serait fatiguée d'être jeune, que quand elle serait préparée. Mais elle n'était pas prête, pas du tout, et elle n'avait pas envie de se marier dans six mois, de rejoindre sa vie rangée, de devenir la respectable Deborah Kimbell, à la tête de la plus grosse exploitation du coin.

Elle sentit la pression de la main de Billy sur la sienne. Elle lui sourit et trouva une excuse :

- Excuse-moi Billy... J'ai passé une bonne soirée, et ne crois pas que je revienne sur ce que je t'ai dit. C'est juste que j'ai pas mal bu, et en plus je suis quand même fatiguée de ma journée... On reparlera de tout ça à tête reposé demain matin, d'accord ? On termine le repas tranquillement, on prend un dessert ?

Billy retrouva le sourire et appela un serveur. Deborah oublia un temps ses préoccupations, mais elles revinrent de plus belle quand elle monta dans la voiture. Elle avait envie de réfléchir à tout ça elle n'avait pas envie de rentrer avec Billy, d'ailleurs elle n'aimait pas se retrouver chez Ted, elle trouvait la maison sinistre. Elle ne dit rien pendant le retour, se demandant comment Billy allait réagir si elle lui demandait de la laisser chez elle. Elle chercha une excuse mais n'en trouva pas. Elle avait peur que Billy s'énervât si elle ne passait pas la nuit avec lui. Mais elle ne se sentait non plus pas la force de dormir avec lui.

- Écoute, Billy, est-ce que tu peux me laisser chez moi, je... Je ne me sens pas très bien, le vin... J'ai vraiment trop mangé, je crois que j'ai un début de crise de foie.

- Mais, viens plutôt à la maison, nous avons tout ce qu'il faut, je prendrai soin de toi, et puis ça fait plus de deux semaines que nous n'avons pas dormi ensemble.

- Non vraiment, je suis pas bien, je préfère rentrer à la maison. Et puis tu sais comment je suis quand je suis malade, je suis vraiment très désagréable, je préfère passez une bonne nuit chez moi, et je reviens te voir demain matin, d'accord ?

Billy accepta à contre-coeur, mais il ne voulait pas la contrarier, il n'avait pas encore eu sa réponse, et il était prêt à sacrifier cette nuit contre le gage d'avoir une bonne partie de celles du reste de la vie de Deborah. Il la laissa donc à l'entrée du ranch, Deborah insista pour qu'il ne la raccompagnât pas jusqu'à la maison, il accepta.

Nuit

Deborah regarda le 4x4 de Billy s'éloigner dans le noir, puis le calme de la nuit reprit le dessus avec les bruits familiers. La nuit était claire, la lune était presque pleine en cette nuit du 10 août 2003. Il était tout juste une heure du matin passée, Deborah resta debout un moment, contemplant toutes ses terres qui étaient siennes... Et après ?

Et après, qu'est-ce que cela voulait bien dire, posséder ces terres ? Est-ce que c'est ça qu'elle voulait ? Augmenter sa propriété, avoir toujours plus à gérer, devenir plus importante, plus puissante ? Est-ce qu'elle était prête à sacrifier sa vie personnelle pour ça, est-ce qu'elle était prête à se donner à Billy pour ça ?

Elle n'était pas prête pour Billy, elle l'avait toujours cru, parce qu'elle se l'imaginait seulement au futur, mais désormais qu'elle se rendait compte que ce futur était demain, elle ne le voulait pas, elle aurait voulu le repousser toujours. Pourtant son ambition était toujours là, pourtant elle rêvait encore de diriger les deux exploitations réunies, et elle savait que beaucoup dans la région ne la croyait pas capable, beaucoup croyait que c'était encore son père qui tirait les ficelles, alors que cela faisait longtemps qu'il lui laissait tout faire. Elle était pressée de leur montrer qu'elle en avait les capacités, elle était pressée de leur prouver qu'elle les dépassait tous, qu'elle méritait leur respect et leur admiration.

Mais en dehors de cet orgueil basique, le désirait-elle vraiment ?

Elle ne savait pas. Elle s'assit sur un parpaing qui traînait là, sur lequel elle pestait chaque fois qu'elle passait, se disant que son père lui avait promis de le retirer mais ne l'avait toujours pas fait. Elle convint finalement qu'il avait sa place, et qu'elle ne dirait plus rien à son père.

De quoi avait-elle envie, réellement ? De rester là, de mener cette vie bien établie ? De continuer à gérer son petit monde, de continuer sa petite vie partagée entre son père, Billy, et les autres ?

Elle pouvait plus que ça, elle pouvait faire beaucoup plus, elle en était persuadée, mais quoi ? Elle se rendait compte qu'elle avait peur. Elle se rendait compte que si elle n'avait jamais vraiment envisagé la vie avec Billy, le mariage, c'est qu'elle savait que ce serait le moment pour elle de partir. Mais maintenant que le moment était proche, maintenant qu'il lui faudrait vraiment passer à l'action, elle avait peur. Elle avait peur de quitter son père, de quitter son petit univers, elle avait peur de devoir apprendre à voler de ses propres ailes, de quitter cet endroit.

Pourtant, en novembre dernier, quand Ylraw était venu, elle l'aurait suivi au Mexique, elle l'aurait suivi en Australie, elle aurait tant aimé le suivre. Elle l'aurait fait sans aucune hésitation, sans même réfléchir. Elle ne comptait d'ailleurs pas vraiment rester, elle pensait alors qu'au bout de quelques jours il aurait besoin d'elle, et qu'elle le rejoindrait.

Mais désormais il était mort, depuis plus de six mois. Peut-être qu'elle aurait pu l'aider, peut-être qu'elle aurait pu être heureuse avec lui...

Ce n'était pourtant pas du tout son genre d'homme, du moins le croyait-elle au premier abord, pourtant elle s'était attachée, en quelques jours seulement. Elle n'avait jamais vraiment été amoureuse, et avec Ylraw elle avait senti frétiller ce sentiment, elle s'était dit qu'elle aurait pu tomber amoureuse de lui, elle l'avait sans doute été un petit peu.

Mais il était mort, elle était seule, et toute l'action et les aventures auxquelles elle avait rêvées quand il était venu n'étaient plus qu'illusions.

Pourtant c'était bien de cela dont elle rêvait par moment, de parcourir le monde, de courir à la recherche de buts inconnus, de rencontrer des hommes dans tous ces ports, de devenir une baroudeuse qui n'a peur de rien.

Mais elle avait peur.

Elle allait avoir 24 ans, et la vie à laquelle elle s'était toujours persuadée mais jamais vraiment préparée était à deux pas. Qu'allait-elle faire ? Que voulait-elle faire ? Elle aurait voulu connaître un peu plus avant cette vie là.

Elle se leva et se dirigea lentement vers la maison. Elle ne voulait pas répondre à Billy le lendemain. Mais elle ne voulait pas non plus rester ainsi toute sa vie. En un sens elle ne s'imaginait pas vieille sans enfants et petits-enfants. C'est peut-être l'intermédiaire qui lui faisait peur, elle aurait voulu rester jeune et effrontée toute sa vie, puis un jour devenir vieille et raisonnable et raconter ses aventures à tous ses petits-enfants. Pourtant elle avait besoin de quelqu'un, pas forcément tout le temps, mais parfois elle se réconfortait dans les bras de Billy, quand elle était fatiguée, quand elle avait trop bataillé, quand son honneur et son orgueil l'avait menée un peu trop loin.

Elle aurait voulu que rien ne changeât, mais pourtant les choses allaient changer. Elle savait aussi que si elle n'allait pas de l'avant, elle perdrait le contrôle, et les choses changeraient pour elle. Mais que faire ? Partir ? Partir où ? Elle ne pouvait pas laisser son père.

Elle rentra et se dit que la nuit lui porterait conseil, elle était exténuée. Elle monta doucement dans sa chambre, mais elle savait que son père avait le sommeil léger et l'oreille fine, il lui rappellerait sans doute le lendemain l'heure précise à laquelle elle était rentrée.

Elle se coucha en regardant la carte qu'elle avait reçue, pour penser un peu à autre chose, elle n'avait même pas vraiment fait attention à la photo. Un galet, une petite pierre poli par la mer, posée sur d'autres galets. Drôle d'idée pour une carte postale. Elle relu une dernière fois le mot, ne le comprenant toujours pas, puis s'endormit en se souvenant de Ylraw.

Message

Elle rêva de lui, elle rêva de la folle poursuite qu'ils avaient fait huit mois plus tôt, elle rêva qu'elle le retrouvait, elle rêva qu'elle partait avec lui, qu'elle voulait lui faire l'amour, mais que toujours ils devaient courir, fuir, sans jamais trouver de moment de tranquillité.

Le galet !

Elle se réveilla en sursaut, alluma la lumière et reprit la carte. Oui, le galet ! C'est le signe d'Ylraw, bien sûr ! Sa pierre, la pierre qu'il avait toujours avec lui ! Le message, il était incohérent, pourquoi, y avait-il un message caché ? 'When we return' Naoma n'aurait pas fait une faute de temps aussi grossière. De même pour 'he really needs'. Mais y-avait-il vraiment un message ? N'était-ce pas son esprit qui cherchait un échappatoire ? Un moyen de repousser ce choix qu'elle ne voulait pas faire.

Bah ! Qu'importait ! Elle n'avait plus sommeil. Elle chercha, tenta de trouver des mots sur une ligne en diagonale, ou en prenant le texte à l'envers, mais rien.

Elle chercha plus d'une heure puis ses yeux piquèrent et elle s'endormit de nouveau.

Elle rêva encore d'Ylraw, et le matin à peine les yeux ouvert elle reprit la carte et de quoi écrire. Elle copia le texte sur une feuille et barra les mots qui n'avaient rien à faire là. Puis elle trouva, et un large sourire illumina son visage, elle pleura même. Elle était heureuse, tellement heureuse !

Le truc était tout bête, finalement, il suffisait de retirer trois mots sur quatre :

"He is alive. He must return to France. I need your help."

Elle dansait presque au milieu de sa chambre quand elle se demanda ce que tout cela voulait bien signifier. Est-ce qu'elle rêvait ? Ylraw était mort, elle était allé à son enterrement, en France, elle avait vu son corps mort. Est-ce que Naoma parlait de quelqu'un d'autre ? C'était impossible, le galet sur la carte, le retour en France. "Il est vivant", elle ne pouvait que parler de lui. Pourquoi lui écrire à elle ? Elles ne s'étaient pas vraiment trouvé d'affinité quand elles avaient passé du temps ensemble en France.

Deborah se rassit sur son lit et réfléchit. Elle pourrait simplement passer un coup de fil à Naoma et vérifier, mais si cette dernière avait prit toutes ses précautions pour lui écrire, il y avait sans doute des raisons. Mais comment faire ? Lui répondre aussi par une carte ? Il faudrait des jours, et elle n'aurait jamais la patience d'attendre. Mais que faire ? Se rendre à Melbourne ? Les billets étaient chers, certes elle avait suffisamment d'économies pour ce voyage, mais ce n'était sans doute pas le plus intelligent. Que ferait-elle une fois sur place. Si Naoma lui avait écrit, c'était sans doute qu'elle même ne pouvait rien faire.

Deborah se redressa et regarda par la fenêtre. Cette histoire était dingue, Ylraw était mort, Naoma devait avoir perdu la tête, simplement. Comment était-ce possible autrement ? Pourrait-il avoir survécu ? Se pourrait-il que ces tubes dans lesquels ils avaient été enfermés eussent permis de les cloner ? Était-ce un piège ? C'était peu probable que ce fût un piège, même après le départ d'Ylraw en Novembre elle n'avait pas été inquiétée, ce serait bien étonnant que cette mystérieuse organisation s'intéressât à elle désormais.

Ce n'était peut-être vraiment qu'un délire de Naoma, après tout c'était bien l'hypothèse qui restait la plus logique. Deborah resta un instant les yeux dans le vide, elle repensa à Billy, elle se rappela de la soirée, de la demande en mariage. Elle se dit qu'elle devrait peut-être bien partir en Australie, après tout. Elle sourit en se rendant compte que de penser à Billy et à la promesse qu'elle lui avait faîte de reparler du mariage ce matin, tout d'un coup l'idée d'un voyage en Australie ne semblait plus déraisonnable du tout. Elle avait peut-être bien besoin de prendre des vacances, après tout...

Elle prit sa douche en réfléchissant à un moyen de contacter Naoma. Il n'y avait de toute façon pas trente-six solutions, courrier électronique, lettre, téléphone ou aller directement la voir. Si Naoma avait pris toutes ces précautions pour la joindre, elle devait suspecter quelque chose. Aucun des moyens ne satisfaisaient Deborah. Elle finit par descendre prendre son déjeuner et son père fut surpris de la voir debout avant lui. Il lui demanda si tout aller bien, si la soirée s'était bien passée avec Billy. Deborah savait qu'il sous-entendait qu'elle était rentrée dormir ici alors que d'habitude elle ne revenait que le lendemain matin.

Elle aimait sont père mais le détestait suffisamment pour ne jamais rien lui raconter de sa vie, ou presque. Pourtant aujourd'hui elle était perdue, à plus d'un titre. Elle était perdue face à Billy et sa proposition, elle était perdue face à la carte de Naoma et l'éventualité de la survie d'Ylraw, elle était aussi perdue car elle se rendait compte que la vie qu'elle s'imaginait n'était pas forcément celle qu'elle voulait.

- Billy m'a demandé en mariage.

Son père, qui ne s'attendait pas à une réponse, resta silencieux un instant. Il s'assit finalement en face d'elle, le ventre noué.

- Que lui as-tu répondu ?

- Que j'avais bu et qu'il fallait mieux attendre ce matin que j'ai les idées claires.

- Et qu'est-ce que tu en penses, ce matin ?

- Que je n'ai pas plus les idées claires, bien au contraire.

Son père se tut un instant. Il se leva pour se servir un grand verre de jus d'orange :

- Tu sais Billy est un brave gars, peut-être un peu bornée et pas très malin, mais c'est un brave gars.

Deborah pensait à Ylraw.

- Je sais.

- Ta mère était une femme de caractère, je l'aimais vraiment. Mais avec le recul je me dis que ce n'était pas la femme qu'il me fallait... Je... Si j'avais voulu la garder il aurait fallu qu'elle soit plus, enfin, qu'elle soit un peu comme Billy.

Deborah fut surprise. C'était la première fois que son père parlait de sa mère. Le sujet avait toujours été tabou, et si Deborah suspectait les raisons de leur séparation, elle n'avait jamais vraiment entendu son père en parler.

- Tu aimais encore maman quand elle t'as quitté ?

Son père resta immobile un instant avant de répondre :

- Je l'aime toujours.

Subitement Deborah comprit son père, elle comprit ses rancoeurs, elle comprit pourquoi il ne parlait pas de son ancienne femme, elle comprit pourquoi il ne s'était jamais remarié, pourquoi il travaillait autant, pourquoi il trouvait important qu'elle se mariât avec Billy... Elle avait son caractère et il le savait, et il ne voulait pas qu'elle souffre toute sa vie comme il a souffert lui. Elle se leva et alla se blottir dans les bras de son père. Il fut surpris.

- Je t'aime papa.

Son père ne dit rien et retint ses larmes, Deborah aussi. Ils ne parlèrent pas d'un moment, puis, sans doute effrayés de ce moment de tendresse contrastant avec leurs engueulades habituelles, ils parlèrent boulot.

Réponses

Son père devait s'absenter toute la journée, ce qui arrangea Deborah, elle avait envie de rester seule. Il était encore tôt et elle pouvait encore attendre une heure ou deux, mais si elle ne l'appelait pas, Billy allait venir directement la voir et elle voulait éviter de le voir à tout prix. Mais que faire ?

Préparer ses affaires et partir ? Elle était tentée, fuir tous ces problèmes, tout remettre à plus tard, prendre le large, voir autre chose, ne plus s'inquiéter de cette vie, partir à l'aventure, pour quelques temps tout du moins.

Ce ne serait pourtant pas très raisonnable, vis à vis de son père et de Billy, bien sûr, mais même vis à vis de Naoma. Où irait Deborah si elle devait partir maintenant ? En Australie, en France ? Et puis fuir les problèmes ne les rendraient que plus oppressants à son retour. Elle devait se décider maintenant, voulait-elle ou pas se marier avec Billy ?

Elle remonta dans sa chambre et prit la carte. Elle la regarda pensivement. Bah ! Billy pouvait bien attendre une semaine avant d'avoir sa réponse. Mais est-ce qu'elle en saurait plus dans une semaine ? Elle n'avait pas envie de se marier dans moins d'un an. C'était trop tôt, il lui semblait de n'avoir rien vécu encore. Il lui semblait de ne rien connaître du monde alors qu'elle voudrait ne rentrer que fatiguée pour le retrouver. C'est ainsi qu'elle s'imaginait marier avec Billy, fatiguée et lassée de la grandeur du monde, de l'avoir parcouru et d'avoir suivi toutes les pistes.

Elle n'avait pas forcément envie de faire sa vie tranquille ici comme son père et le père de son père avant. Mais si elle partait qui s'occuperait de l'exploitation ? Qui gérerait tout ce dont elle s'occupait, et que son père ne savait plus faire depuis longtemps.

Elle se sentit soudain enfermée, bloquée. Coincée dans une vie dont elle ne pouvait partir sans mettre dans l'embarras son père. Elle aurait dû prévoir. Quand le petit Federico voulait apprendre à utiliser l'ordinateur, elle aurait dû lui expliquer. Il était malin, plus malin qu'elle, il aurait compris sans problème, et puis il aimait ces choses là alors qu'elle ne le faisait que par nécessité.

Mais après tout elle pouvait bien laisser son père un mois tout seul sans que la situation ne dégénère. Quoi qu'il en soit il lui faudrait bien quelques jours pour trouver comment joindre Naoma et avoir une réponse. Elle en profiterait pour apprendre les bases à Federico en fermant les yeux sur ses avances. Il n'avait que 18 ans mais on sentait que ses hormones le travaillaient.

Et Billy ? Bah il attendait depuis trois ans il pourrait bien attendre un mois de plus, et dans ce mois elle aurait le temps de faire un peu le point sur ce qu'elle voulait et ce qu'elle ne voulait pas. Mais qu'allait-elle lui dire ? Comment lui présenter les choses ? Ah ! Une envie de tout plaquer et de partir sur le champ la reprit à cette pensée.

8 heures 30, elle devait appeler Billy avant 10 heures. Lui n'oserait pas la réveiller avant, de peur qu'elle soit de mauvaise humeur, mais il ne tiendrait pas plus, comme tous les lendemain de soirées pendant lesquelles ils se fâchaient.

Oh et puis après tout elle n'avait rien demandé à personne ! Certes elle lui avait parlé de mariage pour ces 24 ans, mais quoi ? Ne pouvait-elle pas changer d'avis, c'était sa vie, mince, elle pouvait bien choisir ce qu'elle voulait... Et attendre si ça lui faisait plaisir, de toute façon Billy n'irait pas voir ailleurs, alors. C'était aussi un peu pour cela qu'elle se confortait d'être avec lui, il lui obéirait à la baguette, et qu'elle en ferait ce qu'elle en veut...

Mais voulait-elle être une femme de tête, voulait-elle diriger, contrôler, commander, ne rêvait-elle pas d'un homme plus fort qu'elle, avec plus de volonté, plus d'autorité, un homme pour qui elle serait soumise, un homme avec qui, contrairement à tous les autres hommes, elle n'aurait pas le dernier mot ?...

Parfois oui quand elle se sentait faible, fatiguée, triste, comme ce matin, elle aimerait se serrer dans les bras de cet homme... Elle pensait à Ylraw dans ces moments là. Et de penser à lui la dérangeait, car il n'était pas du tout comme elle aurait voulu, il n'était pas très grand, pas très beau, mais il avait quelque chose qu'elle n'expliquait pas, mais qui la rassurait. Une arrogance, une sûreté de soi, une volonté qui la faisait se sentir bien, se sentir protégée, se sentir femme, du moins l'idée qu'elle en avait.

Pourtant combien de temps l'avait-elle vu ? Cinq jours... Cinq petits jours, que connaissait-elle de lui ? Qu'avait-elle bien pu connaître de lui en cinq jours qui ait pu faire qu'elle pensât à lui si souvent ? Pas grand chose, et c'était sans doute plus la raison, l'inconnu, l'imagination. Elle rêvait sans doute plus de ce qu'était Ylraw que ce qu'il était vraiment. De ce qu'avait été Ylraw. Ylraw était mort, Ylraw était enterré, elle l'avait vu, elle avait vu son cadavre. Naoma était folle.

Et si elle ne l'était pas ?

Deborah, qui avait rangé les restes du déjeuner et se préparer à commencer sa journée dans le bureau, d'où elle gérait l'ensemble de l'exploitation, fit un détour par la salle de bain pour prendre une douche, qui dura un peu plus qu'elle ne l'eut prévu, puis elle regarda longuement, en retournant dans sa chambre, la carte de Naoma qu'elle avait laissé sur sa table de nuit.

La pierre... Où était-elle d'ailleurs, cette pierre, perdue ? Sans doute quelque part au Mexique ou en Australie ; retournée dans l'océan, peut-être... Et n'était-ce pas encore qu'un délire, cette histoire toute entière ne l'était-elle pas, après tout ? Que savait-elle d'Ylraw, que savait-elle pour être sûre ?

Quelle était cette pierre sur la carte, d'ailleurs ?

Une adresse !

Oui ! Une adresse électronique, inscrite en tout petit à côté de la description de la carte. Une inscription manuscrite, toute petite. Cela ne pouvait être que voulu, un moyen de donner un indice pour recontacter Naoma !

Deborah en laissa tomber sa serviette pour courir dans le bureau et tout de suite répondre au mail, pour ne pas perdre plus de temps, déjà une journée... Mais que dire ? Qu'importait ! Rien et tout, juste qu'elle était là, présente, prête. Elle se retint avant d'envoyer un simple "Bien reçu, prête" en concédant que toutes les précautions prises par Naoma pouvaient être mises à mal si elle répondait avec l'adresse électronique qu'elle utilisait habituellement. Elle alla donc se créer une adresse sur un site générique de courrier électronique sur Internet. Elle reformula un nouveau message de la même veine avec sa nouvelle adresse et bénéficia d'une bonne dose d'adrénaline quand elle l'envoya, légèrement tremblante et le ventre noué. Elle se rassit un peu plus profondément sur la chaise et eut déjà voulut avoir la réponse. Elle regarda les courriers arrivés depuis la veille et revint dans des préoccupations plus quotidienne sur ce qui l'attendait pour la journée en cours. Elle téléphona tout de suite à deux personnes qui se plaignaient d'une commande non conforme, et passa plus d'une heure au téléphone avec un fournisseurs récalcitrant.

L'heure tourna, ses tracasseries habituelles reprirent le dessus et elle en oublia son mail, Ylraw, et Billy. Billy. lui, ne l'oublia pas, et à 10 heures 20 il arriva devant le ranch de Deborah. Deborah qui fut doublement prise de panique, d'une part parce qu'elle avait complètement oublié qu'elle devait rappeler Billy, et surtout parce qu'elle réalisa qu'elle était encore nue, et que même si c'était Billy elle préférait éviter de se présenter ainsi devant lui.

Que lui dire ? Oui, non ? Peut-être ? Ah mince ! Pourquoi les choses allaient-elles toujours si vite, pourquoi fallait-il toujours devoir se décider à la seconde. Elle n'avait pas envie, pour l'instant, de se marier avec Billy, soit, mais pas forcément pour toujours, elle sentait bien qu'un jour elle voudrait gérer cette grande exploitation et faire la nique à tous les autres exploitants du coin, parce que c'était elle, parce qu'elle était une fille, une femme. Mais était-ce une raison bien suffisante ? Que ferait-elle une fois qu'elle y serait parvenue ? S'ennuierait-elle comme elle commençait déjà à s'ennuyer ? Voudrait-elle toujours aller plus haut ? Finirait-elle par tomber ?

Pour l'instant elle décida de faire croire qu'elle venait de se réveiller et passa un peignoir avant d'aller ouvrir en présentant une tête ébouriffée associée à une humeur grincheuse.

- Billy.

Il l'embrassa, elle se laissa faire.

- Deborah, je viens à propos de ce que je t'ai dis hier soir, tu sais...

Elle le coupa.

- Hier soir ? Ah oui, tu sais Billy...

Il la coupa à son tour, puis ils parlèrent en même temps :

- Je sais que le mois de février approche, mais on peut juste prévoir ça pour un peu plus tard, je...

- Je crois que je n'ai pas envie de me marier...

Ils restèrent silencieux un instant, Deborah regrettant de ne pas l'avoir laisser parler, elle aurait pu remettre à plus tard la discussion, Billy regrettant d'être venue, il n'aurait pas dû la réveiller, elle était toujours de mauvaise humeur le matin, bien sûr qu'elle allait dire non !

- Je suis désolé, je te réveille, peut-être que tu préfères qu'on en parle un peu plus tard.

Il avait mal, tellement mal de dire ces mots, il l'aimait, il l'aimait tellement, il aurait fait n'importe quoi pour elle.

- Ce que je veux dire Billy, c'est que ta proposition m'a surprise, je ne m'y attendais vraiment pas, et je pense que pour l'instant je ne sais pas encore trop ce que je veux, je ne veux pas te dire non, mais je ne veux pas te dire oui non plus, ce n'est pas que je ne t'aime pas, c'est juste que je ne sais pas, tu comprends ?

- Oui.

Il n'avait rien compris.

- Tu veux prendre ton petit déjeuner avec moi ?

Elle avait déjà déjeuné, lui aussi, mais elle avait de nouveau faim, Billy pas vraiment, mais que ne ferait-il pas pour juste rester près d'elle, elle qu'il ne voyait que trop rarement, elle qui le fuyait, presque, avait-il l'impression.

Billy suivit Deborah dans la cuisine, elle sortit de quoi faire plus qu'un bon petit-déjeuner, elle mourait de faim. Pourquoi, pourquoi mourait-elle de faim ? La carte, le mail, oui ! Ah, il lui fallut sur le champs aller dans le bureau pour vérifier. Pas de réponse, ah ! Elle revint pensive vers la cuisine, Billy crut qu'elle était triste, et il crut que c'était de sa faute. Il ne savait pas quoi dire, et Deborah avait la tête ailleurs.

Finalement, après avoir à peine touché son muffin, il prétexta qu'il avait quelque chose à faire et partit, ne pouvant plus supporter le silence de Deborah. Il la haïssait, parfois, d'être si distante, si froide, si cruelle envers lui. Il ne demandait pourtant pas beaucoup, un peu d'amour, qu'elle lui dise qu'elle l'aime de temps en temps. Elle ne lui disait jamais, peut-être une fois ou deux depuis quatre ans qu'ils sortaient ensemble. Même quand il lui faisait l'amour, elle ne se laissait pas aller à lui avouer... Il ne savait vraiment pas quoi faire. Il savait très bien qu'elle était la femme de sa vie, qu'elle ne pouvait être qu'elle, mais il savait aussi qu'il en souffrirait pour le reste de ses jours, qu'elle reste avec lui ou pas...

Deborah le raccompagna jusqu'à sa voiture et se blottit dans ses bras pour lui dire au revoir. Il savoura cet instant et oublia presque tous ses doutes. Elle lui laissa un baiser et il partit, souriant. Deborah aimait bien Billy, il était gentil, grand, pas mal foutu, plutôt mignon. Mais il n'avait pas de caractère, pas assez, elle avait sans doute besoin d'asservir un homme avec un peu plus de difficulté, Billy était trop gentil, beaucoup trop. Elle avait besoin de confrontation, sans doute un complexe résiduel de sa relation avec son père.

C'était sans doute la raison de ses échecs sentimentaux. Elle avait toujours cherché des hommes grands, beaux et forts, sans vraiment se préoccuper de leur caractère. Ylraw avait cassé cette idée là, elle ne le trouvait pas spécialement beau, tout juste mignon, il n'était pas beaucoup plus grand qu'elle, peut-être un ou deux centimètres, mais il lui tenait tête, il était beaucoup plus fort qu'elle, et elle avait fondu dans ses bras, pour une des rares fois elle s'était sentie faible face à lui, faible et réconfortée dans ses bras...

Elle retourna à ses affaires, et rapidement elle fut de nouveau concentrée sur la gestion quotidienne de l'exploitation. La journée passa, la suivante aussi. Elle ne vit pas Billy, s'engueula avec son père pour un fournisseur qu'elle avait remballé en sachant très bien que son père était bien ami avec lui. Elle tomba à cheval, ce qui ne lui était pas arrivé depuis bien longtemps, et se foula une cheville. Le surlendemain matin, sa cheville était tellement douloureuse et enflée qu'elle décida d'aller voir un médecin pour vérifier que rien n'était cassée.

C'est ce matin là, juste avant qu'elle ne prît la voiture pour aller à Bryan voir son amie à l'hôpital, que la réponse vint :

"J'ai besoin de mon ancien passeport. Va chez moi le récupérer et retrouve nous à Melbourne chez elle. Ne rien dire à personne."

Son père l'attendait dans la voiture, elle eut juste le temps de lire le message, déjà préparée à ce qu'il lui ralât dessus de lui prendre de son temps à cause de ses bêtises alors qu'il avait bien d'autres choses à faire. Son père aimait bien sortir avec ses copains, aller faire des poker et prendre du bon temps, mais il n'enpêchait que c'était un bosseur, qu'il faisait sans broncher ses douze à quatorze heures par jour, ne prenait presque jamais de vacances et ne rechignait jamais à la tâche.

Ils ne parlèrent pas pendant tout le trajet. Deborah pestait intérieurement sur la malchance de cette entorse. Qu'allait-elle faire ? Partir dès son retour ? Elle pouvait à peine marcher ! Aller chez lui ? Où ? En France ? À Paris ? Non, sans doute dans son petit village, ses parents avaient déménagé son appartement de Paris. Trouvez son ancien passeport ? Mais comment, où pouvait-il être ? Chez ses parents, sans doute, mais comment le récupérer sans ne rien dire à personne ? Le voler ? Impossible, aucune chance de le trouver alors qu'elle n'avait pas la moindre idée de l'endroit où ses parent avaient bien pu le ranger...

Une béquille et un bandage à garder au moins une semaine, voilà qui n'arrangea pas beaucoup les affaires de Deborah. Elle ne savait pas vraiment que faire, ni même que répondre, oui, non ? Devait-elle donner une date ? Devait-elle se débrouiller toute seule ? De retour chez elle, elle resta perplexe une bonne heure devant son ordinateur. Elle pouvait simplement répondre qu'elle ne pouvait pas, qu'elle s'était fait une entorse, cassée la jambe ? Qu'elle ne pouvait plus marcher ?

Peur ! Elle avait peur ! Elle attendait une occasion comme celle-ci depuis toujours et maintenant elle avait peur. Peur parce qu'elle ne savait pas quoi faire, peur parce qu'elle savait qu'Ylraw avait été poursuivi par des gens qui voulaient le tuer, peur parce qu'elle ne voyait pas comment se débrouiller seule en France, elle ne parlait pas un mot de français, peur parce qu'elle aurait voulu savoir exactement que faire, et ne pas être livrée à elle même.

Elle avait peur ! Non ! Deborah Brownwood n'avait jamais peur ! Elle irait ! Diable ! Elle prendrait son baluchon et partirait pour la France le jour même, entorse ou pas. Elle irait à Austin prendre l'avion, d'ici deux jours elle serait peut-être chez les parents d'Ylraw, trouver un moyen pour récupérer son ancien passeport, et dans une semaine maxi elle pouvait être chez Naoma.

Mais comment aller à Austin, comble de la malchance c'était son pied droit qui avait l'entorse, difficile de conduire dans ses conditions, ce n'était pas le moment d'avoir un accident. Elle pouvait demander à Billy, il pourrait même peut-être venir avec lui, il pourrait peut-être l'aider, peut-être que cette aventure le rapprocherait de lui, peut-être qu'elle lui donnerait la témérité qu'il lui manquait ? Non ! "Ne rien dire à personne". Elle devait se débrouiller seule, elle était assez grande, quand même ! Elle prendrait le bus pour Austin, il lui fallait juste trouver un moyen pour se rendre au départ du bus. Son père pourrait comprendre, elle n'allait pas partir en voleuse.

Elle pouvait toutefois dire qu'elle allait passer une semaine chez sa cousine à Austin. Son père se douterait sans doute de quelque chose, mais plus d'une escapade avec un amant qu'un voyage pour la France. Billy serait moins facile à convaincre, mais il n'avait pas à le savoir après tout. Il aurait pu l'emmener à Austin, toutefois. Son entorse pourrait être une excuse idéale, après tout ! Elle ne pouvait pas faire grand chose, c'était le moment idéal pour prendre un peu des vacances, une semaine chez sa cousine était plus que plausible, ou même chez sa meilleure amie de Bryan...

Elle souriait, satisfaite de son plan, et boita jusqu'à sa chambre pour préparer ses affaires. Elle dénicha ses habits les plus solides, pris de bon jeans et une veste chaude, elle n'avait aucune idée du temps en France, mais il ferait sans doute moins chaud qu'au Texas. Quant à l'Australie, elle ne se posa même pas la question. Ils allaient sans doute être prudent à l'aéroport, impossible d'emporter un pistolet ou même un couteau...

Départ

Elle décida finalement de ne rien dire à personne, et de simplement expliquer à son père que vu son pied, elle allait passer quelques jours à Austin chez sa cousine. Elle dut lutter plus d'un quart d'heure pour faire rentrer toutes les affaires qu'elle voulait emporter, dont une grosse veste, dans son petit sac de voyage, de façon à ce que son père ne se doute de rien, étant donné qu'elle avait souvent l'habitude de partir chez sa cousine les mains vides ; elles faisaient la même taille et Deborah se contentait souvent de lui chiper ses vêtements. Son père le remarqua tout de même et elle dut inventer qu'elle ramenait cette veste à sa cousine, car elle lui appartenait et que Deborah lui avait emprunté voilà bien longtemps.

Deborah se rappela alors une des paroles d'Ylraw, toujours se compliquer la vie, remplir ses sacs de choses inutiles ou prendre le plus long chemin, car un jour ou l'autre la vie nous était reconnaissante. Elle sourit en s'imaginant partir à chaque fois avec un sac énorme chez sa cousine, et se représentant la tête de son père en la voyant... Mais bon, il était trop tard, et elle devrait se contenter de son petit sac, ce qui n'était pas forcément une mauvaise chose, car si de la route l'attendait, le moins elle aurait à porter le mieux ce serait. Son père insista pour l'accompagner jusqu'à Austin, sous le prétexte de rendre aussi une petite visite à la famille.

Deborah dut faire nombre de clins d'oeil à sa cousine en arrivant pour ne pas qu'elle parût étonnée de la voir, elle avait complètement oublié de la prévenir, qu'une fois de plus, elle lui servait de prétexte. Mais sa cousine était plus qu'habituée et son père ni vit que du feu. Il ne s'attarda pas et rapidement Deborah put expliquer son intention de partir en France à sa cousine. Sa cousine ne comptait pas vraiment pour le "ne rien dire à personne", Deborah avait une entière confiance en elle, depuis toutes les années où elle lui avouait ses secrets sans que jamais aucune fuite ne se produisît.

Pourtant avec son pied sa cousine eut nombre de raisons de la retenir et la persuader de remettre son voyage à plus tard, mais elle savait à raison qu'elle ne parviendrait jamais à convaincre cette tête de mule de Deborah. Cinq heures plus tard, Deborah se trouvait dans un avion pour la France, ou plus exactement pour sa correspondance à Dallas. Elle avait tout de même réussit à se dénicher un vol de dernière minute à tarif préférentiel, voulant tant que faire se pouvait économiser le maximum d'argent, ne sachant que trop combien il lui faudrait dans cette aventure. Ce vol était loin d'être idéal, départ à minuit et demi, quatre heures d'attente à Dallas, et arrivée à Paris uniquement le lendemain pour 10 heures. Elle aurait sans doute trouvé un vol mieux organisé le lendemain, mais elle se sentait de partir ce soir là, et avait peur de trop réfléchir en passant la nuit chez sa cousine, la nuit porte trop conseil, parfois.



Sarah Fra 11333 - Ève 11338

Naissance

Nous étions le douzième du troisième du premier sixième de l'année 11333 du calendrier d'Adama (62 avant Jésus-Christ). Melinawahaza marchait doucement dans le blizzard glacial de Fra, enveloppée sous son épaisse combinaison pour regagner sa maison. Elle avait ses deux mains qui tenaient son ventre rond comme si elle avait peur de perdre son bébé, sa fille, qui allait naître aujourd'hui. Elle espérait que Teegoosh serait arrivé avant qu'elle ne naquît, elle voulait tellement partager avec lui ce moment formidable. La naissance de leur fille, la naissance de Sarah.

Elle traversa les innombrables sas et le long conduit qui l'amena un peu plus au creux de la terre, là où le sol garde un peu de chaleur, dans sa demeure principale où elle vivait seule depuis si longtemps.

Les points où la communication fonctionnait sur Fra étaient assez rares, principalement du fait de la forte teneur en minerai métallique de la croûte superficielle de la planète, ainsi que du puissant champ magnétique en résultant un peu partout. Seul des émetteurs récepteurs très directionnels et de forte puissance permettait à Mélinawahaza et aux habitants de Fra de garder le contact les uns avec les autres. Mais rares n'étaient pas les fois où certains d'entre eux disparaissaient loin de tout point de communication et n'étaient jamais retrouvés.

Teegoosh n'avait pas laissé de message, il n'était sans doute pas encore arrivé à la station de téléportation en orbite, l'unique de Fra, si faible était les mouvements démographiques en provenance ou à destination de cette planète au glorieux passé.

Mélinawahaza n'en fut pas désappointée. Elle avait confiance en Teegoosh et savait qu'il ferait son possible pour arriver à temps, mais que son emploi du temps chargé primait souvent sur sa vie personnelle.

Son bracelet lui indiqua l'imminence de contractions, elle s'assit alors et souffla en les laissant passer. Sarah n'allait pas tarder, Melinawahaza déposa sa lourde combinaison protectrice et se rendit dans la chambre. Elle déposa à portée de main une barre-trousse-à-outils, se déshabilla, enfila une nouvelle combinaison et s'allongea sur son lit, ouvrit son bracelet et regarda avec enthousiasme l'ensemble des indicateurs la concernant elle et Sarah. elle pouvait voir un holographe de la position de Sarah dans son ventre. Sarah avait la tête en bas, et ne tarderait sans doute pas à vouloir montrer le bout de son nez.

Elle eut de nouveau une série de contractions, se cambra un peu, souffla à fond, la combinaison envoya une décharge d'ultra-son pour détendre ses muscles et elle se rallongea. Le rythme cardiaque de Sarah avait augmenté un peu, se stabilisant à cent quarante pulsation par minute ; son col utérin avait à peine commencé son raccourcissement et l'estimation lui donnait encore trois heures avant la naissance. Il aurait sans doute fallut quatre fois plus de temps si elle n'avait pas eu de combinaison pour l'assister.

Elle resta encore une demi-heure à attendre, espérant que Teegoosh pourrait arriver encore à temps, puis, deux séries de contractions plus tard, elle se résolut à commencer l'accouchement. La combinaison se morpha pour lui écarter les jambes en enveloppant fermement son ventre rond.

À la prochaine série de contraction, le bracelet commanda une sécrétion d'adrénaline, la combinaison amplifia les contractions, et déjà son col utérin commença son raccourcissement. Quinze minutes plus tard le bracelet déclencha une nouvelle séries de contractions, appuyé par la combinaison, et toujours une petite dose d'adrénaline pour limiter la douleur et donner du courage à Mélinawahaza. Elle poussa néanmoins un petit soufflement de douleur et diminua les commandes de sécrétion d'adrénaline, de quoi garder des réserves pour la suite.

Elle commanda la combinaison pour qu'elle lui fasse une perfusion et augmente un peu son taux de glycémie. Quinze minutes plus tard, elle cria en jurant quand elle voulut en faire un peu trop. Elle s'assagit et se donna trente minutes de repos. Après sa première heure d'effort, elle entrepris une nouvelle avec une série de contraction contrôlées toutes les dix minutes. C'était déjà beaucoup et le rythme cardiaque de Sarah avoisinait les cent soixante-dix, elle s'octroya dix minutes de pause quand son canal utérin fut dilaté et prêt pour s'ouvrir et laisser passer la tête de Sarah.

Le bracelet déclencha une micro-injection d'un équivalent de la morphine et la combinaison se morpha pour participer à l'écartement de son vagin, et préparer la réception de la tête de Sarah. Les contractions furent fortes et la combinaison les fit durer cinq minutes au lieu des une minute trente naturelles. Mélinawahaza serra les poings en haletant et cria de rage en poussant et se cabrant. Elle retomba en soufflant et la combinaison laissa retomber la tension pendant cinq minutes.

Vingt minutes plus tard elle finit par laisser la combinaison en mode automatique, trop craintive de faire une bêtise si elle continuait à tout superviser, et elle s'abandonna, laissant le bracelet la diriger complètement. Il lui laissa tout de même le contrôle de sa voix, et elle ne se priva pas de pousser des cris de douleur lors des contractions de plus en plus fréquentes et fortes.

La tête de Sarah était déjà dans les pinces morphées de la combinaison quand au milieu d'un cri elle sentit quelqu'un la prendre par la main. Elle ouvrit les yeux et Teegoosh lui sourit. Elle lui répondit, transpirante et haletante, mais toujours avec une pointe d'humour, qu'il arrivait pile poil au bon moment et qu'elle aurait eu du mal à la retenir plus longtemps.

Vingt minutes plus tard Teegoosh déposait Sarah sur le ventre de sa mère, et la combinaison se chargeait de superviser l'évacuation du placenta et le nettoyage du tout. Teegoosh, guidé par son bracelet, qui était en concertation avec celui de Mélinawahaza, prit la barre-trousse-à-outils pour couper et cautériser le cordon ombilical. Il nettoya ensuite le corps de sa fille du vernix caseosa la recouvrant, cette matière sébacée blanchâtre, puis il enfila le premier bracelet élastique au petit poignet de Sarah, qui ne servira que de relais à celui de Mélinawahasa pour qu'elle puisse garder un oeil sur elle, où qu'elle soit.

Teegoosh embrassa Mélinawahasa, il embrassa Sarah, puis se déshabilla et s'allongea au côté d'elle et de sa fille, sa première, avant que le lit ne se morphât en un petit cocon moelleux et chaud pour leur première nuit tous les trois.

L'artificiel réveilla Mélinawahasa pour nourrir Sarah, après que celle-ci ait reçu pendant la nuit les premières attention de l'artificiel pour s'assurer que tout allait bien. À cette époque c'était déjà les artificiels qui donnaient la première nourriture aux bébés. Melinawahasa le regretta un petit peu quand elle frissonna alors son jeune bébé lui serra doucement son téton avec ses petites gencives. Elle se dit qu'elle voudrait un autre enfant, et peut-être encore un autre après. Puis elle se dit qu'elle n'aurait sans doute pas le temps, et toutes ses préoccupations lui revinrent, mais elle les balaya rapidement en ce disant qu'elle respecterait scrupuleusement les presque cinq ans (trois années d'Adama) de congé sabbatique qu'elle avait prévu.

Teegoosh sourit quand il se réveilla devant l'allaitement de sa fille. Son premier enfant ! Il espérait secrètement en avoir une autre, une autre fille, mais il pensait que Mélinawahasa ne serait sans doute pas d'accord, et il ne voulait pas s'imaginer pouvoir aimer une autre femme qu'elle. Il avait tout juste 48 ans (30 ans d'Adama) et Mélinawahasa 74 ans (46 ans d'Adama), il avait beaucoup d'ambition, Mélinawahasa tout autant. Elle était déjà beaucoup plus que lui, il n'était rien. Lui n'avait pas prit de congé sabbatique, car personne ne savait rien de leur union, personne ne le saurait, et surtout il pensait avoir trop à faire pour prendre le temps de partager ces cinq ans avec Melinawahasa et Sarah.

Melinawahasa sourit à Teegoosh quand elle s'aperçut qu'il la regardait. Elle regrettait qu'il ne restât que quelques jours, avant de retourner sur Ève. Elle regretta un peu qu'il fût si jeune, qu'il fût si ambitieux, si prêt à tout sacrifier pour satisfaire sa soif de pouvoir. Elle avait cru être capable de le convaincre de rester ces cinq ans avec elle, mais elle s'était trompée.

Teegoosh se dit qu'il pourrait peut-être rester un peu plus que les quelques jours prévus, puis il se rappela son rendez-vous avec son ami Gurantasanove, et admit qu'il ne pouvait pas le repousser. Il s'approcha de Melinawahasa, effleura Sarah de la main, de peur de la blesser, et se blottit contre son aimée. Il se rendormit.

Sarah sentait le goût un peu sucré du lait maternel dans sa bouche, elle aimait et en voulait encore.

Premier jour

Sarah bougeait ses petits bras dans l'air, elle n'avait pas faim, pas soif, elle bougeait ses petits bras, elle avait envie de bouger. De temps en temps, elle bougeait aussi ses pieds, mais elle arrivait moins bien à savoir ce qu'il se passait vraiment quand elle bougeait ses pieds, alors qu'elle voyait ses deux petits bras battre l'air.

L'artificiel de la maison observait attentivement la petite Sarah. Ce n'était pas le premier enfant de l'artificiel, lui-même en avait déjà materné deux auparavant, et indirectement, connecté à des millions d'autres artificiels présent dans la Confédération des fils d'Érimagel, des millions d'autres bébés. Il savait qu'il devait user de toute son attention envers la petite Sarah, pour que ses premiers jours, parmi les plus déterminant pour cette future femme, fussent les plus parfaits possible.

Melinawahasa était dans la pièce voisine, elle mangeait tranquillement des petits pains sucrés spécialement conçus pour elle, pour qu'elle puisse fournir à Sarah un lait de bonne qualité. Elle regardait, un peu énervée, Teegoosh en pleine conversation avec un de ses proches amis, encore, sans doute, à parler de politique. Finalement, par une requête à l'artificiel de la maison, elle le coupa.

- Vous savez, la politique c'est aussi savoir gérer correctement les priorités, et savoir prendre le temps pour les choses importantes. Jugez-vous vos tribulations politiciennes plus importantes que Sarah et moi ?

Teegoosh, d'abord surpris d'avoir perdu la communication avec son ami, s'apprêtait à demander à Melinawahasa ce qu'il se passait, mais elle prit la parole la première et il fut vexé de sa remarque. Il l'admit tout de même et se dit qu'elle avait raison, qu'il était la pour elle, pour elles, et que se laisser dépasser par les événements était le plus sûr moyens de ne jamais arriver à rien.

- Je vous prie de m'excuser, vous avez entièrement raison.

- D'autre part il serait préférable que nous ne soyons pas détectés. J'ai confiance en Marouffasse, mais nous sommes ici, en un sens, plus vulnérable que dans la Congrégation.

Marouffasse, l'artificiel de la maison, témoigna de sa gratitude envers Melinawahasa et lui assura former une isolation parfaite autour d'eux.

Teegoosh vint s'asseoir aux côtés de sa bien-aimé, goûta un de ses pains qu'il ne trouva pas fameux, et en demanda des plus conforme à son goût à Marouffasse. Il embrassa Melinawahasa et la prit dans ses bras. Il aimait cette femme, il l'amait d'amour, il était amoureux, mais finalement ce sentiment le dérangeait, il pensait que l'amour physique, le sentiment amoureux provoqué par la sécrétion d'hormones dans son cerveau, était plus une faiblesse qu'un atout. Il aimait surtout Melinawahasa par sa raison, par cette admiration devant cette femme qu'il considérait bien plus que lui, qu'il considérait plus intelligente, plus raisonnée, plus forte, même. Mais il savait qu'un jour il pourrait devenir plus qu'elle, parce qu'elle avait une ambition limitée par ses valeurs humanistes, la sienne n'avait pas de limites...

Mélinawahasa regretta que Teegoosh fut encore si jeune et irréfléchi. Parfois elle sentait son ambition et elle lui faisait peur, parfois elle se disait qu'il serait prêt à tout pour le pouvoir. Pourtant il avait changé, depuis qu'elle le connaissait, elle se félicitait de lui avoir donné des valeurs, de lui avoir donné des repères, des limites. Mais il n'était pas prêt, il avait encore une vision trop floue des hommes, du bien et du mal. Elle pensait que Teegoosh était moins intelligent qu'elle, mais elle savait qu'il avait plus de volonté, plus la force de se relever sans cesse, plus cette obstination de ne jamais abandonner. Elle ne savait pas si elle, elle pourrait se battre jusqu'au bout.

- Vous savez, Teegoosh, je trouve que vous êtes encore un peu trop impulsif, votre heure viendra sans doute, mais il ne faut pas non plus prendre la vie trop au sérieux. Il y a des hauts et des bas, et rien de sert de s'affoler à la moindre alerte.

- Je sais que vous avez raison, mais Marr 3 est tellement mou ! Chacune des ses déclarations me révolte !

- Aussi mou soit-il, la Congrégation a grossi de trente pourcent sous son égide. Je reste persuadé que son apparente inaction est une stratégie politique, l'ensemble des planètes sans nom et de l'alliance du commerce extérieur n'auraient jamais accepté rejoindre la Congrégation si un chef fort, autoritaire et charismatique avait été en place.

- Marr 3 a fait trop de concessions ! Nous n'avons plus que des exceptions !

- Mais ces planètes sont désormais dans la Congrégation ! Ne comprenez-vous pas que Marr voit à plus long terme, Marr sait que les enfants de ses planètes seront des enfants de la Congrégation, Marr sait que toutes les personnes qui ne sont pas directement dans les rangs des courants dirigeants de ses planètes voyageront dans la Congrégation, s'échangeront avec d'autre personne de la Congrégation, et que dans quelques centaines d'années tous les courants très forts aujourd'hui ne seront plus qu'un souvenir noyé dans une Congrégation plus unie et plus forte.

- Ils n'ont même pas de bracelets compatibles !

- Ils ont accepter d'en avoir un ! C'est déjà gagné pour Marr, bientôt les artificiels seront unis, et les différences s'estomperont !

- Il faudra peut-être des millénaires, alors qu'une négociation plus stricte, comme le préconisait Erglantor, aurait aussi sans doute aboutie, et ils auraient dû accepter toutes les règles. Les populations n'auraient jamais accepté que leur dirigeants abandonnent l'idée de rejoindre la Congrégation !

- Qu'en savez-vous ! Sommes-nous dans la Congrégation ? Non, nous avons notre identité ! Vous n'en avez pas, vous êtes noyé dans les deux cent cinquante milliards de personnes de votre Congrégation, mais un des premier repère d'un être humain est son groupe d'appartenance, sa famille, sa terre. Les gens qui sont nés ici ont préféré subir l'enfer plutôt que de partir ! Pourquoi ? Parce que c'est chez eux, la Congrégation c'est perdre son identité, c'est devenir anonyme.

- Vous savez très bien qu'une des raisons principales de l'indépendance des fils d'Érimagel est la richesse gigantesque créé par le générateur à différentiel gravitationnel.

- C'est aussi notre fardeau ! Mais vous ne comprenez pas, vous ne comprenez pas que l'on peut aimer une terre au delà de la logique, au delà du pouvoir, de la richesse, du raisonnable. Les gens aiment ces terre car c'est leur sang ! Ils se sentent vivre ici, ils sont dans une symbiose telle avec ces enfers qu'ils mourraient, autrement.

- Pourtant il y a toujours un exode vers la Congrégation.

- Bien sûr ! L'amour se transforme en haine et en exaspération. Et rarement on tombe amoureux de l'enfer. Mais vous ne comprendrez jamais un tel sentiment, il faut être né en enfer pour l'aimer plus que le paradis.

Melinawahasa énervait Teegoosh, elle lui tenait tête et il se sentait plus faible, il ne supportait pas ça. Pourtant il ne la quitterait pour rien au monde, et il se dit qu'en un sens, ce sentiment même était la preuve de ce qu'elle avançait, que la lutte pour conquérir son amour le liait à elle de liens bien plus forts qu'il ne l'imaginait...

- Un jour les gens comprendront que cette obstination est stupide, et ils rejoindront, comme les autres, la Congrégation. Un jour les gens comprendront que s'attacher, simplement parce qu'un jour ils ont lutté, ne relève d'aucune logique, et ils suivront alors la route de la raison.

Melinawahasa se tourna vers lui et le regarda avec ses yeux gris pâles, ses yeux forgé par le froid.

- Je vous crois, Teegoosh, un jour les gens oublieront qu'ils ont perdu ici les trois quarts de leur frères, un jour les gens oublieront qu'en ces terres reposent trente milliards de leur ancêtres morts en moins d'un an, un jour les gens penseront à la Fuite d'Érimagel comme une anecdote du passé, mais ce jour est loin, très loin...

Teegoosh regarda Melinawahasa dans les yeux. Il savait pourquoi il aimait cette femme, il savait qu'il l'avait suivi pendant des années, qu'il l'avait cherchée, attendue. Il savait qu'il n'était rien alors que des milliards de personnes se sacrifieraient sur un mot d'elle, il savait qu'elle était le patriarche de tout un peuple, et qu'il ne voulait rien de plus que devenir comme elle.

Marouffasse sentit que Sarah allait se réveiller, et prévint Melimawahasa, qui s'empressa d'aller auprès d'elle. Elle sourit en voyant son petit bébé. Elle se demanda pourquoi diable les femmes ne voulaient plus faire de bébés, le sentiment formidable de voir cette petite chose. L'impression de devenir plus, l'impression de créer, l'impression d'être un dieu...

Sarah ouvrit les yeux, il lui fallut plusieurs minutes avant de distinguer les formes devant elle. Ses petits yeux n'avaient encore qu'un vingtième de sa future vision adulte, et elle ne distingua qu'une tâche blanche en guise de mère qui se penchait sur elle pour l'embrasser. Elle fut alors envahi par un sentiment doux et agréable quand ses petites narines déjà alertes lui firent reconnaître l'odeur de sa mère. Rapidement elle eut faim et bougea les bras. Elle se sentit voler quand sa mère la souleva pour la prendre dans ses bras, et l'odeur du sein lui donna encore plus envie de ce lait sucré et chaud qui avait déjà coulé dans sa gorge. Les sons graves de la voix de son papa ne l'interrompirent même pas dans son repas.

Teegoosh fut fier de se dire que cette enfant était sienne, et que, pour quelques temps au moins, Melinawahasa serait aussi sienne, et qu'elle le regarderait désormais pour toujours comme le père de son enfant, et qu'il aurait à ce titre une place à part.

7 jours

Sarah serrait fort le doigt de son papa dans sa petite main, elle aimait cette voix, elle aimait les sons graves qui arrivaient à ses oreilles, elle aimait cette odeur. Elle voulait entendre encore ces sons graves si mélodieux à ses oreilles.

- Vous pensez qu'elle m'entend ?

- Regardez son activité cérébrale, elle vous entend de toute évidence. Elle semble même différencier votre voix de la mienne, regardez.

- Me voit-elle ?

Melinawahasa, seule à pouvoir entrer en communication avec le cerveau de sa petite fille, transmit les images à Teegoosh, qui se reconnut difficilement sur la tâche floue virtuellement mise devant ses yeux. Teegoosh bougea la tête, pour suivre à la fois les réactions de Sarah et l'évolution de la vision de sa fille. Elle tourna la tête quand il pencha un peu. Il bougea doucement, puis vite. Mélinawahasa parla et Sarah tourna la tête vers elle, mais elle était trop loin et ne distinguait pas sa maman. Teegoosh parla et Sarah retourna la tête un peu vers lui, mais ne le trouva pas, il était trop éloigné de son champ de vision, encore très étroit.

Melinawahasa s'approcha, et ils virent sur la représentation en trois dimensions de l'activité du cerveau de la petite Sarah les zones relatives à l'odorat s'éveiller puis la sécrétions de sérotonine donnant envie à Sarah d'avoir cette odeur encore plus près. Melinawahasa sourit et prit Sarah dans ces bras. Elle regarda Teegoosh et lui recommanda d'un jour devenir femme pour pouvoir comprendre la joie procurée d'avoir enfanté.

Teegoosh regarda Melinawahasa mais ne dit rien, il fut blessé par sa remarque, il fut blessé de penser qu'après tout il n'était que pour bien peu dans la naissance de Sarah, et que peut-être même Mélinawahasa ne le considérerait plus autant maintenant que sa fille était née.

- Et bien, que vous arrive-t-il ? Votre proche départ vous rend-il mélancolique ?

Après tout, oui, pourquoi pas, être mélancolique, se dit-il...

- Sans doute.

- Il ne tient qu'à vous, mon cher, de ne pas nous laisser.

- Je ne vous laisse pas.

- Et que faîtes-vous donc alors ?

Teegoosh leva les yeux vers Melinawahasa, il se dressa, s'éloigna de quelques pas.

- Je fais ce qu'il y a de bon pour la Congrégation.

- Si vous le pensez vraiment, alors oui, je vous soutiens, mais faites bien attention de toujours différencier ce que vous pensez être le bien et ce qu'il faudrait qu'il soit pour satisfaire votre ambition.

Teegoosh savait que même sans aucune forme de bracelet, Melinawahasa lisait en lui comme dans un livre ouvert, il savait qu'il n'avait nul besoin de cacher son ambition, de cacher son envie de retourner sur Ève pour conforter sa position auprès de Yarnavasol, et indirectement auprès de Symestonon, même si ce dernier restait un être inaccessible et changeant, et surtout que personne ne parviendrait à arriver à sa hauteur pendant encore des millénaires, et qu'il tenait à son indépendance vis à vis des courants de pensées plus que quiconque.

- Yarnavasol est le plus à même de succéder à Marr 3.

- Yarnavasol est un idiot.

- Je ne suis pas d'accord, il est très populaire sur Ève et les planètes du commerce.

- On peut être populaire et idiot. Ce n'est qu'un opportuniste dont les valeurs varient au grès des avis. Un peu comme vous.

Melinawahasa voulait blesser Teegoosh, elle voulait qu'il comprenne qu'on ne bâtit pas un empire sur de l'ambition, mais sur des idées.

Teegoosh fut effectivement touché par les paroles de sa bien-aimée. Il savait qu'elle ne le considérait pas, il savait que pour elle il n'était encore que du vent, mais en un sens il s'en moquait un peu, car lui pensait au contraire qu'on bâtissait une destinée sur de l'ambition, car ce qui comptait c'était l'homme, pas les idées.

- Je vous ai blessé, mais j'ai bon espoir que vous changiez, Teegoosh. J'ai bon espoir que vous soyez prêt, un jour, à tout sacrifier pour vos idées.

- Qui d'autre que Yarnavasol peut-il bien apporter le renouveau dans la Congrégation, qui donc pourrait unir les dernières confédérations ? Yarnavasol n'est pas si impopulaire chez les fils d'Érimagel.

- Et je le regrette. Mais il ne le sera pas longtemps, et quand notre générateur sera de nouveau complètement opérationnel, les avis changeront de nouveau. C'est maintenant ou jamais le moment de nous faire revenir, mais Marr 3 ne s'y lancera pas.

- Il est trop peureux.

Melinawahasa lui lança un regard noir de l'avoir coupée.

- Il a l'intelligence de comprendre que de dompter un animal blessé est une illusion. Les risques qu'il se rebelle une fois de nouveau sur pieds sont trop importants.

- L'estimez-vous donc autant que cela ?

- Non, mais il est l'homme qu'il faut à la Congrégation dans ces temps de compromis. Toutefois je ne pense pas qu'il saura convaincre les confédération indépendantes restantes de rejoindre la Congrégation, pas plus que ne le sera Yarnavasol.

- Qui alors ?

Melinawahasa regarda Teegoosh dans les yeux, et lui répondit d'une voix plus douce :

- Pourquoi pas vous, mon cher ?

Teegoosh en eut un frisson de bonheur. Elle croyait donc en lui ! Puis il eut un frisson de désarroi, se servirait-elle de lui dans le seul but de permettre la réunification des fils d'Érimagel à leur avantage ?

- Vous vous servez donc de moi ?

- Bien sûr, mon homme, vous êtes le père de mon enfant, ne l'oubliez pas.

- Vous servez-vous de moi dans le but de faciliter la réunification des fils d'Érimagel ?

- Les fils d'Érimagel ne sont plus, Teegoosh, nous sommes désormais les planètes de glaces, Érimagel nous a quitté.

Mélinawahasa fit une pause.

- Je me sers de vous comme vous vous servez de moi, très cher.

Teegoosh sourit, que pouvait-il donc contre elle ?

Un mois (deux petits sixièmes)

Sarah avait presqu'oublié ces sons graves, mais quelque chose en elle s'en remémorerait à jamais. Elle voyait désormais ce visage, certes de manière encore imparfaite et flou, mais elle savait la différence entre celui-ci et celle de l'autre personne. Elle préférait l'autre personne, car souvent cette autre personne était proche de ce lait. Pourtant il avait changé, moins sucré qu'il ne l'était, mais toujours aussi bon. Sarah sourit quand elle entendit la voix de sa maman, pas ce sourire réflexe, un vrai sourire, l'envie qu'elle la prenne dans ses bras.

- Vous a-t-elle manqué ?

- Je crois.

- Vous n'en êtes même pas sûr ! Et moi, vous ai-je manqué ?

Teegoosh reposa Sarah dans son petit lit et prit la main de Mélinawahasa. Il la regarda dans les yeux un instant.

- Il n'y a pas un jour où je ne pense pas à vous, vous le savez très bien.

- Pourtant vous me semblez bien occupé.

- Des rumeurs courent sur le départ probable de Marr 3.

- J'ai entendu ces rumeurs, tout comme celles de la découverte possible d'hommes de l'Au-delà.

- Celles-ci sont sans doute fausses, par contre plusieurs personnes d'Adama, proche des gens du Congrès, m'ont confirmé que Marr 3 a été très éprouvé par sa confrontation avec les planètes sans nom, et que les avis le trouvent un peu trop conciliant.

- Ah ! Vos avis ! Que seriez-vous sans eux !

- Ils sont la plus fidèle représentation de ce que veut la Congrégation, ils sont la meilleure forme de démocratie.

- Balivernes ! Laisseriez-vous votre petite Sarah choisir elle-même ce qui est bon pour elle ?

- Vous jugez donc que la plupart des gens de la Congrégation ne sont que des enfants ?

- Laisser les gens exprimer leurs avis de manière impulsive, c'est écouter leurs pulsions, leur envie de sécurité, de plaisir, leur orgueil. Le pouvoir n'est pas inné ! Le pouvoir s'apprend.

- Le système hiérarchique des fils d'Érimagel n'est pas à mes yeux plus équitable.

- D'une part ne parlez pas de ce que vous ne connaissez pas, et ensuite je reste persuadé que le système mis en avant dans la Congrégation sera la plus belle façon d'aller vers l'immobilisme.

- Pourtant la Congrégation est loin d'être sclérosée par les avis, nous avons une progressions supérieure à celle des confédérations périphériques.

- Parce que vos avis ne sont qu'un leurre ! Ne voyez-vous pas que vos jeux de pouvoir sont tout aussi important que chez nous ! Exactement de la même manière que nous, vous avez des personnes qui maîtrisent le pouvoir et en usent.

- Pourquoi êtes-vous contre les avis, alors ?

- Parce qu'ils n'apportent rien de plus, notre système ne cache pas sous une fausse démocratie la notion de pouvoir. Quand un jour nous aurons des avis qui permettent un partage plus raisonné du pouvoir, je pense que les fils d'Érimagel les accepteront.

- Je trouve votre position un peu extrême, je vous pensais plus en faveur de la démocratie.

- Je n'ai jamais été en faveur de la démocratie.

Teegoosh fut un peu désorienté par la réponse de Mélinawahasa.

- Je persiste à penser que la plupart des gens se moquent du pouvoir et de leurs compatriotes, et que les impliquer à tout prix dans les décisions communes est une erreur.

- Ceci est la porte ouverte à toutes les dérives autoritaires du passé !

- Je n'ai pas dit non plus qu'il fallait donner le pouvoir à n'importe qui.

- Comment choisir ?

- C'est bien le problème. Mais vos avis, tels qu'ils sont actuellement, n'apportent pas la solution, car le pouvoir dans la Congrégation passe par bien plus de méandres que les avis seuls.

- Pourtant la gestion du pouvoir dans la Congrégation se passe plutôt bien.

- Pas mieux qu'ici.

- Ici rien n'est plus normal, votre équilibre n'est pas encore revenu.

- Oui, nos frères nous manquent toujours...

Mélinawahasa se rapprocha un peu de Teegoosh, et lui passa la mains sur la joue.

- Vous me manquez aussi, Teegoosh.

Teegoosh la prit dans ces bras, Sarah sourit en voyant les deux formes ne faire plus qu'une, Maroufasse baissa les lumières. Parfois Teegoosh détestait Mélinawahasa, dans ses oppositions incessantes, dans sa réticence à admettre ce qu'il disait, dans ses choix si égoïste, dans son indépendance injurieuse. Pourtant il l'aimait plus qu'il n'avait jamais aimé aucune femme, plus qu'il ne se le serait jamais permis avant de la rencontrer. Car il savait qu'elle ne laisserait pas son amour devenir un béatitude monotone, et qu'il devrait sans cesse se battre pour le mériter.

Mélinawahasa n'était pas très grande, mais elle dépassait Teegoosh, lui-aussi plutôt petit. Elle demanda à Teegoosh de la serrer fort dans ses bras. Elle se sentait si seule. Sa petite fille ne lui permettait pas encore d'avoir un retour d'affection. Elle aimait Teegoosh, pas parce qu'il lui tenait tête, tous les hommes de caractère tiennent tête, mais parce qu'il était beaucoup plus attentionné qu'il ne le paraissait, et parce qu'il le deviendrait sans doute encore plus. Elle savait qu'il était important qu'il passât du temps avec sa fille, qu'il apprenne, avant de diriger les hommes, à déjà être père.

Ils n'avaient pas fait l'amour depuis presque un sixième. Melinawahasa en avait envie, pourtant il était encore un peu tôt pour elle, seulement deux petits sixièmes après l'accouchement. Elle avait utilisé un guérisseur pour accélérer la cicatrisation de son utérus, mais elle n'était vraiment complète que depuis quelques jours, et elle avait peur d'avoir mal. Elle savait que Teegoosh était préoccupé, trop préoccupé, et bien souvent perdu dans ses pensées, et pas vraiment là, près d'elle, dans son petit coin de chaleur à plus de cent kilomètres (cent quadri pierres) de tout voisin. Elle aimait l'isolement, se retrouver seule, loin de tout, aller chaque jour marcher dans le froid environnant, pour observer la nature tourmentée par les températures montant rarement au dessus de -12°C (descendant rarement en dessous des 40 trièmes), et plus souvent autour de -26°C (45 trièmes). Mais la situation s'améliorait un peu depuis la remise en route du générateur gravitationnel et l'aide, modérée, des artificiels. Il n'y avait encore que dix ans, il faisait bien 28°C de moins (10 trièmes de plus).

Mais ils firent néanmoins l'amour. Mélinawahasa aimait la façon dont Teegoosh lui faisait l'amour, pas tellement qu'elle avait plus de plaisir, mais il était à la fois rude et tendre, un peu timide et pourtant plutôt doué. Il redoubla de tendresse, de peur de la blesser, mais Mélinawahasa, si elle ne jouit pas, eut tout de même du plaisir et peu de douleur. Teegoosh savait l'écouter pour lui faire l'amour comme elle le désirait, mais il partait trop vite après, déjà dans ses pensées, déjà loin d'elle.

- Reste avec moi, Teegoosh.

Teegoosh fut surpris qu'elle ne le vouvoie pas. Il comprit qu'elle voulait être proche de lui quelques instants, qu'elle ne voulait pas qu'il pense à autre chose qu'elle. Il comprit aussi que cette femme était une chance et que chaque instant passé en sa compagnie à penser à autre chose était une erreur, une perte, du gâchis...

- Je reste, ne vous inquiétez pas.

Il se rapprocha d'elle.

- Comment va notre petite Sarah ?

- Très bien, Maroufasse m'aide beaucoup, j'avoue que l'apport des artificiels est appréciable, je suis parfois un peu perdue.

- Il faut savoir les contrôler, mais leur aide est immense. D'après eux il n'est pas nécessaire de donner un compagnon avant les six mois de Sarah, mais ensuite ce sera un moyen d'accélérer son éveil, sa capacité d'apprentissage, et sa socialisation.

- Ces jouets me font un peu peur, mais c'est indéniable que leurs apports sont impressionnants. J'avais joué il y a quelques années avec le jeune fils de Gagarou, qui n'a qu'un peu plus de 3 ans (2 ans d'Adama), il y avait aussi la petite fille de Marlyne, qui est élevée à la méthode plus traditionnelle, qui a pourtant déjà presque 5 ans (3 ans d'Adama), et bien j'avais presque une discussion construite avec le petit, alors que la fille se perdait sans cesse dans ses pensées.

- Certains jeunes sont plus doués que d'autres.

- Certes, mais la différence m'a tellement frappé que j'ai juger qu'une précocité n'était pas suffisante pour l'expliquer.

- Les parents ont beaucoup à jouer, aussi.

- C'est bien ce qui m'inquiète, Teegoosh.

- Je prendrai du temps pour ma fille, et pour vous. Actuellement les choses sont toutefois un peu complexe, mais j'aurais sans doute plus de temps bientôt.

- Ne vous leurrez pas, Teegoosh, vous aurez de moins en moins de temps, si vous ne savez pas prendre du temps maintenant, vous ne le saurez jamais.

- Voudriez-vous que je reste avec vous tout le temps ?

- Je comprends qu'il soit important, dans cette période charnière, de garder le pied dans l'activité politique de Ève, mais éduquer et comprendre la psychologie de Sarah doit aussi être une priorité pour vous. Cela vous apportera beaucoup sur la connaissance et la compréhension des hommes.

Teegoosh savait que Mélinawahasa avait raison, et il savait aussi qu'il était trop pressé. Il aurait déjà voulu que Yarnavasol le prît dans son équipe, mais il n'était encore rien, et passer même deux ans auprès de Mélinawahasa et Sarah ne serait pas catastrophique pour sa carrière. Il réfléchit un peu et se dit qu'il pourrait s'imposer de passer un sixième sur deux avec elles. Il préféra toutefois ne rien promettre, sachant très bien qu'une fois de nouveau dans le feu de l'action, il aurait bien du mal à le quitter.

Il était tôt mais Mélinawahasa s'endormait doucement. Elle était très fatiguée. Maroufasse l'aidait beaucoup, mais elle passait beaucoup de temps auprès de sa petite fille, et négligeait un peu de prendre soin d'elle. Elle rêva d'Érimagel, elle rêva de sa fuite, du noir, de l'ombre, du froid, de la mort. Comme chaque nuit, finalement.

Sarah rêva aussi, de couleur, d'odeur, de la voix de son père. Elle se réveilla dans la nuit, elle avait mal au ventre. Maroufasse lui fit sécréter un peu de morphine et elle se rendormit. La douleur n'était que passagère et elle aurait réveillé Mélinawahasa pour bien peu. Maroufasse prenait autant soin de la mère que de la fille, le tout était une symbiose, et il ne fallait négliger aucun des éléments. Il se dit après coup qu'il aurait pu réveiller Teegoosh, juste pour lui faire consoler sa fille, et enregistra dans ces petites cellules artificielles d'agir ainsi à la prochaine occasion. Occasion qui ne se présenta qu'au petit matin, quand il réveilla Teegoosh une minute et quinze secondes seulement (un petit sixième de trente-sixième) avant qu'il ne prédise le réveil de Sarah.

Teegoosh avait accepté de laisser Maroufasse interagir avec lui et se leva promptement pour être près de Sarah quand elle ouvrirait les yeux.

Trois mois (un sixième)

Sarah ouvrit les yeux dès qu'elle entendit la voix de sa mère. Elle savait désormais avec certitude que c'était cette personne toute blanche qui parlait ainsi. Elle pouvait la voir qui bouger autour d'elle. Elle la suivait souvent du regard, elle aimait bien la voir bouger. Elle souriait quand elle la prenait dans ses bras, et encore plus quand elle sentait l'odeur qui annoncer le goût dans la bouche, ce goût qu'elle aimait tant. Elle aimait cette voix, elle aimait rester là à écouter cette voix lui parler, dire toutes ces choses, elle aimait le mot 'Sarah', la personne le disait souvent et elle aimait la façon dont il sonnait à ses oreilles. Elle aimait aussi le mot 'Teegoosh', elle aimait l'impression acidulée que lui donnait la prononciation de ce mot. Mais par-dessus tout, elle aimait le mot 'maman'.

Mélinawahasa parlait de Teegoosh à sa fille, elle se disait parfois que de parler de lui compenserait son absence. Il lui manquait, lui, pas uniquement son esprit, elle pouvait l'appelait presque quand elle voulait, même si elle se refusait à être systématiquement l'appelante. Mais ils devaient converser au moins une fois tous les trois jours. Mais c'est lui qui lui manquait, son corps, se sentir dans ses bras, se sentir près de lui avec sa fille. Quatre petits sixièmes qu'il n'était pas venu, c'était long, trop long. Elle ne voulait pas le supplier, pas que l'idée de paraître faible devant lui la gênât, elle aimait s'y adonner, au contraire, mais elle voulait qu'il comprît par lui même son importance, elle voulait qu'il vînt par envie et non par obligation.

Teegoosh était encore loin, il était sur Ora, une des planètes du commerce principale. Pour la première fois, il discutait avec Yarnavasol en tête-à-tête, pour la première fois, il fut complètement d'accord avec Mélinawahasa sur cet homme, ce n'était qu'un opportuniste qui n'avait aucune conviction. Il eut alors envie de revoir sa douce, et deux heures et quart seulement après sa discussion (trois trente-sixièmes), il se préparer à être téléporté sur Fra. Quatre jours plus tard, il garait son glisseur dans le long tunnel menant à l'entrée de la résidence de sa Belle, cinq cent vingt mètres plus bas (trois tri-quadri pierres).

Mélinawahasa fut surprise de le voir, mais elle lui en voulait.

- Teegoosh, vous auriez pu me prévenir, je ne vous attendais pas.

Teegoosh fut vexé par une telle remarque, alors qu'il s'attendait à un accueil chaleureux.

- Préférez-vous que je reparte.

- Si votre susceptibilité est supérieure à votre amour, oui, je le préfère.

- J'aurais pensé avoir un meilleur accueil.

- Après que vous aillez annulé deux de vos visites, n'ai-je pas des raisons de vous en vouloir ?

- Aurai-je envie de vous faire de nouveau des surprises, si je suis accueilli ainsi ?

- Comprenez que j'aurais pu de pas être là, ou avoir de la visite, il serait fâcheux que vous arriviez dans une telle situation.

- Certes, vous avez raison, je serais plus prudent à l'avenir. Avez-vous de la visite de prévu dans le prochain sixième ?

- Non, pourquoi donc, me feriez-vous l'honneur de revenir avant ?

- De ne pas partir.

Mélinawahasa ne put s'empêcher d'avoir un sourire et le regard qui pétille quand elle comprit que Teegoosh allait rester trois mois complets (tout un sixième) avec elle. Elle s'approcha de lui et se laissa prendre dans ses bras.

- Vous allez vraiment rester tout ce temps avec moi ?

- Oui, le sixième entier.

- Merci beaucoup, mon homme, vous me manquiez, vous savez.

- Vous étiez déjà beaucoup pour moi, ma chère, mais je crois que je sous-estime encore votre valeur, j'ai sans doute plus à apprendre à vos côtés qu'entouré des meilleurs politiciens d'Ève.

Mélinawahasa embrassa Teegoosh, son homme, et resta un long moment dans ses bras, avant de le tirer doucement pour aller voir sa fille.

Sarah entendit de nouveau ces sons graves, elle sut qu'il venait de cette nouvelle personne. Elle le voyait mieux désormais, elle voyait son regard, elle pouvait le suivre des yeux. Elle tendit les bras, elle avait envie que cette nouvelle personne la prît dans ses bras et lui parle encore. Elle pouvait désormais tourner facilement la tête et bouger les bras. Teegoosh changea de voix et lui parla doucement, mais Sarah préférait les sons graves. Elle poussa un petit cri de désarroi. Teegoosh rigola et elle aimat ce rire, elle poussa de nouveau un petit cri identique.

- Elle aime votre rire, mon cher, elle aime le rire de son papa.

- Me comprend-elle, désormais ?

- Non, pas encore, il faudra encore deux sixièmes pour qu'elle commence à comprendre le sens de certains mots.

- Peut-elle tout de même retenir certains éléments de notre conversation ?

- Non, pas encore, la cohérence d'onde de son cerveau est encore imparfaite, et elle se désynchronise encore fréquemment, empêchant une mémorisation réflexe efficace, mais cela devrait disparaître d'ici à un sixième, et alors sa mémorisation deviendra très efficace.

- Rêve-t-elle ?

- Pas encore au sens ou nous l'entendons, ses nuits sont peuplées d'images, mais elles ne sont pas encore complètement une forme de classification et de mémorisation. Ses rêves ne sont pas construits, elle ne maîtrise pas encore suffisamment ses sens pour que son cerveau puisse construire des situations oniriques pseudo-réelles.

Mélinawahasa regarda Teegoosh s'amuser avec Sarah. Sarah semblait heureuse, Mélinawahasa l'était aussi, mais elle avait peur que Teegoosh reparte. Elle en avait tellement peur qu'elle n'osait même pas lui demander s'il allait vraiment rester quoi qu'il arrivât. Elle s'étonna de cette crainte, elle s'étonna, elle, qui avait subi tant d'épreuve, de ne pas avoir le courage de demander cette simple chose. Elle en conclut finalement que c'était plus un rêve qu'une crainte, se laisser l'opportunité de croire qu'il resterait vraiment un peu plus que quelques jours. Elle sourit en réalisant qu'elle aimait cet homme, alors qu'elle avait cru ne plus pouvoir aimer. Elle s'approcha de lui et se colla contre son dos pour le prendre dans ses bras.

- Aviez-vous quelques autres affaires à régler sur Fra pour vouloir rester si longtemps ?

- Oui.

Mélinawahasa regretta d'avoir posé cette question, elle se dit qu'elle aurait pu simplement imaginer, se persuader, quelques jours au moins, qu'il n'était là que pour elle. Elle ne dit rien.

- J'ai une enfant à éduquer et une femme à choyer.

Mélinawahasa sourit et se serra contre lui.

- Je vous aime, Teegoosh.

Teegoosh fut surpris d'une telle parole. Il reposa Sarah et se tourna vers Mélinawahasa. Il l'embrassa longuement. Il eut envie d'elle et elle de lui. Maroufasse baissa les lumières et ils s'allongèrent sur leur lit. Un cocon pudique les entoura et ils se retrouvèrent avec plaisir.

Mélinawahasa aimait faire l'amour avec Teegoosh, elle était auparavant très réservée et considérait l'acte comme une certaine forme d'irrespect, comme un simple assouvissement des plaisirs primaires. Mais Teegoosh lui avait appris à en faire un moment d'échange, un moment de parole, un moment de découverte du corps de l'autre, des envies de l'autre, un moment de plaisir partagé. Désormais, elle parlait, elle lui demandait, elle n'avait plus honte de lui sommer de la pénétrer, de la lécher, de lui faire toute ces choses qu'elle se refusait, voulant à tout prix ne paraître qu'intellecte, alors qu'elle savait désormais que c'est dans la symbiose entre le corps et l'esprit que se trouve le bonheur, et elle avait passé de nombreux jours à fantasmer sur le retour de Teegoosh, et son envie réfléchie dépassait même son envie physique. Elle avait encore quelques douleurs à son utérus qui lui gâchait un peu le moment, mais elles étaient bien moindre désormais.

Elle lui parlait dans le creux de l'oreille, si doucement qu'il l'entendait à peine, comme si cette conversation devait rester inconnu de son inconscient :

- Alors, que me vaut la joie de ta présence ?

- Moi aussi, je t'aime, Mélina.

- Ne m'aimais-tu donc pas, avant ?

- Je vous aime encore plus, Mélina.

- Que me vaut tant d'honneur ?

- J'ai parlé avec Yarnavasol, juste avant de venir.

- Il vous faut l'avoir vu de près pour me croire ?

- Oui, je dois encore manquer d'expérience.

- Sans nul doute.

- Dites-moi, vous l'avez trouvé inconsistant, superficiel, faux-charmeur, hypocrite ?

- Exactement.

Mélinawahasa n'en dit pas plus, elle avait sa victoire et elle savait qu'un vainqueur doit se taire. Elle embrassa Teegoosh et se rendormit au creux de son épaule. Elle rêva, encore et toujours, d'Érimagel, Érimagel qui lui prenait son fils, encore et toujours, chaque nuit.

Sarah les réveilla, par Maroufasse interposé, suffisamment tard dans la matinée pour qu'ils eurent le temps de profiter de leur nuit. Ils eurent une journée calme et tranquille, s'amusant principalement avec Sarah. Mélinawahasa fut heureuse, Teegoosh aussi.

Teegoosh, deux semaines plus tard (un petit sixième), redevint pensif. Mélinawahasa le vit et en fut attristée, pensant qu'il allait revenir sur sa promesse de rester un sixième entier. Elle ne voulait pas qu'il se retint de rester.

- Vous savez, Teegoosh, je ne voudrais pas que vous restiez ici par complaisance.

- Où irai-je ?

- N'avez-vous donc pas quelques affaires en cours sur Ève ?

- Yarnavasol est un idiot, vous aviez raison, je n'ai rien à faire avec lui, je n'ai rien à faire avec eux. Mon heure n'est pas venue, il me faut trouver des convictions, il me faut trouver une flamme, ma douce.

- J'avoue qu'il est plus simple que le feu vous trouve que de trouver sa flamme.

- Elle était l'ambition, mais je vous crois qu'une ambition pure ne fera rien de plus de moi qu'un être fade et superficiel comme Yarnavasol. Il me faut être plus, il me faut forger des convictions.

Mélinawahasa eut alors la faiblesse de croire qu'il allait peut-être rester plus longtemps, qu'il allait peut-être rester deux, trois sixièmes, peut-être un an, car il faut du temps pour qu'un homme devienne un homme, même si le froid de Fra était une pouponnière d'hommes plus efficace que les fastes de la Congrégation.

Un an (quatre sixièmes)

Sarah se réveilla et fit comprendre à son nounours et son tigre, ses deux artificiels de compagnie, qu'elle voulait rejoindre ses parents. Chacun la sermonna dans une langue propre qu'ils dormaient encore et qu'ils valaient mieux attendre. Mais Sarah n'en avait fit, elle voulait aller les voir ! Elle galopait désormais à quatre pattes à un point qu'ils devaient souvent la contraindre de rester calme quelques instants pour se reposer et les écouter. Mais les deux petits artificiels, encore presqu'une fois et demi plus grand qu'elle, étaient rarement contre faire quelques bêtises avec elle. Une fois proche du cocon, elle se dressa sur ses deux jambes et frappa à le plat de ses mains pour qu'ils lui ouvrissent. Le cocon s'entrouvrit et elle tendit les bras pour que son papa l'aide à venir se blottir entre eux. Sarah alors entreprit de réciter les cinq mots qu'elle connaissait.

- Elle mélange les trois langages qu'elle entends, ne serait-il pas préférable que nous utilisions des artificiels qui parlent comme nous ?

- Ne vous en faîtes pas, Teegoosh, après tout c'était vous le grand défenseur des artificiels d'apprentissage.

- Oui, je ne reviens pas dessus, mais je me demande s'il ne vaut mieux pas attendre qu'elle maîtrise correctement une langue avant de lui en inculquer plusieurs.

- Au contraire ! Son esprit est capable de prouesse à cet âge, elle mettra peut-être un peu plus longtemps à démêler les trois langues, mais elle n'en sortira que plus dégourdie. N'était-ce pas votre cas ?

- Si, mais je ne me rappelle pas que mes parents fussent inquiets par un retard d'élocution.

- Nous nous inquièterons pour ses un an, qu'en pensez-vous ?

- Oui, vous avez raison.

- Serez-vous encore là ?

- Je prends goût à votre rythme de vie, nos petites sorties le matin, nos discussions... Vous prendre dans mes bras...

- Ne vous leurrez pas trop non plus, ce n'est pas réellement ma vie. J'ai moi aussi beaucoup d'occupation en temps normal, rappelez-vous nos difficultés pour nous voir auparavant.

- Certes, mais je pense qu'il faut avoir un peu goûter à tout pour comprendre les gens, pour comprendre leur aspiration, pour comprendre qu'il n'est pas nécessaire de toujours monter plus haut pour être heureux.

- Heureuse de vous l'entendre dire.

Sarah sentit l'odeur du sein de Mélinawahasa, et comme appris par sa maman, elle le montra du doigt. Mélinawahasa se rapprocha et se pencha sur le côté, Sarah prit délicatement le sein et commença à téter, elle savait que si elle allait trop vite elle pourrait en être privée. Elle n'écouta plus les mots des grands, et la voix grave de son papa ne devint qu'un fond sonore, mais elle l'aimait toujours autant.

- Avez-vous des nouvelles de vos amis sur Ève ?

- Très peu, je ne garde le contact presqu'avec Gyras, pour tous les autres je suis en retrait sans durée déterminée.

- Quelle raison leur avez-vous donné ?

- Que je voulait prendre du recul pour mieux définir ce que je voulais faire.

- Avez-vous parlé de votre fille à quelqu'un ?

- Non. Pensez-vous que nous devrons la garder cachée.

- Cachée, non, notre relation, et encore plus notre fille, serait sans doute malvenue dans la période difficile qui touche les fils d'Érimagel. Ma diplomatie envers la Congrégation m'a souvent été reprochée.

- Où Sarah grandira-t-elle ?

- Dans un premier temps ici, bien sûr, mais il lui faudra le contact d'autres enfants, pour développer sa socialisation. J'ai peur toutefois que nous ne devions choisir, ensuite, entre la Congrégation ou ici, il serait malvenue de la faire transiter entre les deux.

- Notre relation devra rester secrète ?

- Pourquoi ? Seriez-vous fier à ce point ?

- Vous resterez dans l'histoire, Mélina.

- Bah, vous savez, Teegoosh, c'est souvent le désespoir qui nous fait marquer notre époque, et c'est malheureusement la peine qui nous pousse à tout cet héroïsme. Vouloir marquer l'histoire par ambition, c'est s'assurer d'y laisser une trace sombre.

- Ne croyez-vous pas que Kalisse ou même Moriandre étaient motivé par une certaine forme d'ambition ?

- Une ambition, certes, l'ambition de vouloir faire changer les choses, ou l'ambition de prouver qu'ils avaient raison, mais je ne crois pas que l'un ou l'autre, ou même des personnes encore plus emblématiques comme Guerroik ou Antara, n'avaient comme ambition de rester dans l'histoire.

- Oui, Guerroik et Antara avaient sans doute la pression de vouloir libérer leur peuple, mais Moriandre, que voulait-il vraiment ?

- Vous pensez qu'il aurait pu restez sur Ève juste pour laisser son nom ?

- Cette histoire de sacrifice me parait un peu trop tarabiscotée. Certes, il fut tout à fait louable de sa part de laisser sa place, mais à ce moment là je ne suis pas sûr qu'il savaient déjà que le générateur allait lâcher. Les chances de survie était absolument nulle en estimation, rester aurait été du suicide pur et simple.

- Il aurait alors sans doute découvert trop tard que sa seule chance de survie serait de tenter d'utiliser l'ancienne flotte de colonisation.

- Ou simplement a-t-il eut de la chance qu'elle passe sur un écran radar peu avant ou après que le générateur lâche, et il n'eut alors d'autre solution que de tenter le tout pour le tout.

- Devenant un héros qui sauva presqu'un million de personnes, alors qu'il voulait simplement, peut-être, devenir l'administrateur privilégié d'Ève.

- Ce qu'il devint, non sans une certaine forme de succès.

- En mettant en place cette évolution stimulée chère à votre coeur.

- Votre système ne la renie pas.

- Je ne la renie pas non plus, je pense juste que l'erreur est de vouloir la pousser à l'extrême, c'est très différent de lutter contre les éléments et la nature, ou de lutter contre ses frères pour ne pas qu'ils nous écrasent.

- Je vous avouerais que l'évolution d'Ève ces derniers siècles m'inquiètent en effet un peu, beaucoup de gens de pouvoir profitent beaucoup trop de leur position sans que le système n'en bénéficie en retour.

- Vos avis montreraient-ils leur limite ?

- Je vous crois sur ce point, si les gens ne sont pas impliqués ils s'en moquent. Ceux qui ont le travail sur Ève ont pu s'assurer tellement de reconnaissance qu'ils deviennent très puissants, et pas toujours en bien. Il faudrait sans doute trouver un moyen de rendre les gens plus regardant, plus critiques.

- Obligez-les à travailler.

- Obliger à travailler ? C'est absurde !

- Nous obligeons bien nos enfants à parler, à être propres, n'est-ce pas aussi absurde, pourquoi en ont-ils besoin, aujourd'hui ?

- Après tout les citoyens de la Congrégation retireraient un certain sens civique s'ils participaient un peu.

- Tout à fait, nous ne parlons pas ici de tâche ingrate ou de labeur, simplement d'avoir l'obligation d'exécuter quelques actions d'intérêt commun.

- Pour rendre les gens plus attentif à l'évolution de la Congrégation.

- Et de mieux tempérer l'utilisation des avis.

- C'est une idée qui va plutôt à l'encontre de la tendance du moment. Même Yarnavasol n'est pas aussi extrême.

- Cette idée va dans les deux sens, elle est moins extrêmes que les positions élitiste de Yarnavasol, tout en supposant qu'il en résultera une plus grande égalité, ce qui va dans le sens du contrôle de Marr 3 et son acolyte Ypnochampo.

Sarah avait terminé de téter, elle sentait que l'attention n'était pas spécifiquement tournée vers elle, elle s'empressa alors de couper son papa et sa maman de grand cri pour rétablir l'ordre, elle aimait les avoir tout à elle.

19 mois (un an)

Sarah adorait marcher. Elle marchait tant qu'elle s'en sentait la force, demandant même parfois à un de ces cinq artificiels jouets de l'aider à marcher voire de la porter. Elle préférait toutefois son ours et son reptile, qui la suivait depuis qu'elle avait trois sixièmes. De plus elle parlait désormais parfaitement leur langue, tout comme elle parlait très bien la langue de son papa et de sa maman. Mais elle avait encore du mal avec les trois nouvelles langues de son nouveau petit cochon, petit tigre et petit singe. Sarah avait le droit désormais, à condition que ces amis l'accompagnassent, d'aller dans presque tous les couloirs de la grande demeure de sa maman, sauf ceux qui allait vers le haut, car en haut il y avait le froid, et Sarah n'aimait pas le froid. Les escaliers étaient toutefois encore très éprouvant pour elle, et si elle aimait bien monter un peu au niveau en dessus pour pouvoir faire des roulades sur le parterre moelleux, elle n'aimait pas descendre, et depuis quelques temps sa maman refuser de venir la chercher, alors qu'avant elle pouvait toujours compter sur elle pour la porter.

Mais aujourd'hui Sarah voulait faire plaisir à sa maman. Sa maman était triste depuis quelques jours, Sarah le sentait, et elle était plus attentionnée, elle ne la défiait pas incessamment, et rester proche d'elle pour lui faire des câlin, ou confectionnait avec fierté des petits dessins en trois dimensions avec son ardoise magique.

Mélinawahasa accueillit avec le sourire le dessin de sa fille, même si elle voyait mal ce que ces carrés de couleurs représentait vraiment. Elle l'enregistra tout de même, comme tous les autres, pour que Sarah, une fois grande pût regarder avec nostalgie ses premières oeuvres. Mélinawahasa prit Sarah dans ses bras et lui parla doucement. Teegoosh était parti, finalement. Finalement après cinq sixièmes passés à ses côtés il était reparti. Elle avait espéré qu'il resterait plus, elle s'était habituée à sa présence. Peut-être ne lui avait-elle pas assez dit ? Peut-être avait-elle été trop fière pour lui avouer qu'elle voulait qu'il restât, qu'elle le voulait près d'elle.

Mélinawahasa reposa Sarah et eut envie d'aller marcher dans le froid. Elle était triste et elle aimait marcher dehors dans ces cas là, pour reprendre contact avec la vie, avec la nature, et se rendre compte, que oui, depuis le début, elle savait qu'elle serait très seule avec Teegoosh, pas comme avec Marquote, Marquote n'était pas plus attentionné ou affectueux que Teegoosh, mais il était moins ambitieux. Elle savait que Teegoosh lui en aurait voulu à un moment ou à un autre si elle l'avait retenu, trop retenu. Pourtant, elle le regrettait, un sixième de plus, lui en aurait-il vraiment tenu rigueur ? Sans doute pas, mais il fallait qu'il partît, c'était inévitable, alors autant le faire intelligemment, le faire partir plus tôt lui donnera sans doute l'opportunité de revenir plus vite.

Elle ne se consola qu'à moitié avec cette idée, Mélinawahasa avait appris à connaître Teegoosh, elle connaissait les hommes et leur ambitions. Longtemps elle avait cru Teegoosh un simple prétendant sans classe ni stature, puis elle l'avait cru un de ses multiples politiciens nourri par la seule ambition, puis elle avait vu l'homme, caché sous toutes ces facettes, et nourrit d'espoir de le voir surgir. Elle trouvait, en un sens, qu'il avait changé, ne serait-ce que depuis le moment où il était arrivé sur Fra il y a cinq sixièmes. Il avait, elle le souhaitait de tout son coeur, compris l'utilité du pouvoir, de l'ambition, mais surtout des valeurs auxquelles on se rattachait et de l'intégrité.

Mélinawahasa savait que Teegoosh était encore jeune, encore soumis à la pression énorme sur Ève, à la pression de la réussite, à la pression du pouvoir. Pourtant elle savait aussi que cette pression était la clé pour faire sublimer son homme, mais aussi facilement en bien qu'en mal, et qu'il lui fallait être attentive pour qu'il restât dans le droit chemin. Parfois elle se sentait si faible dans ses bras, devant toute son énergie, parfois elle se sentait si frustrée par son inexpérience, par sa prétention à tout comprendre, tout connaître. Que connaissait-il !

Sarah manifesta son envie de bouger, elle n'avait pas trop envie de rester trop longtemps sur sa maman, elle aurait aimé aller voir son papa, mais elle ne le trouvait nulle part, et elle s'inquiétait un peu. Elle décida alors de partir de nouveau à sa recherche, dans tout les recoins de la maison. Sarah avait encore un peu du mal à distinguer les choses de loin, ce qui lui valait de devoir faire de nombreux détours avant d'avoir complètement vérifié le contenu d'une pièce. Heureusement que son reptile ou son tigre étaient souvent d'accord de la prendre sur leur dos.

Mélinawahasa se dit qu'elle avait déjà passé un an sur les trois qu'elle s'était donné. Son retour était encore loin, pourtant cette année était passée si vite. Elle se demanda si elle ne préférerait pas, finalement, rester dans cette vie tranquille. Après tout elle avait payé son dû, elle avait lutté corps et âme à la sauvegarde de ces mondes, elle pouvait bien prétendre à quelques repos. Elle savait pourtant, que, elle aussi, un jour, elle voudrait retrouvé la douce sensation du pouvoir, la douce sensation d'être écoutée, regardée, admirée, aimée... Elle ne comprenait que trop bien cette ambition, cette volonté, comme le disait Teegoosh, de marquer son temps, de rentrer dans l'histoire, d'être un guide pour tout un peuple.

3 ans (2 ans)

Sarah maîtrisait désormais sept langues, et elle aimait converser avec ses animaux de compagnie de chose et d'autre. Elle leur posait des tas de questions, dont elle se satisfaisait ou pas de la réponse. Elle tentait aussi parfois de faire parler certain dans une autre langue que la leur, pour les faire parler entre eux. Elle était désespérée qu'ils ne parlassent pas entre eux. Impossible de les faire jouer ensemble, ou de leur expliquer à tous la même chose en une seule fois, elle devait systématiquement traduire dans toutes ces langues, c'était très fastidieux. Elle savait maintenant courir, sauter, tenir sur un pied, elle aimerait aussi croiser d'autres enfants. Sa mère lui disait souvent qu'il y avait plein d'autres enfants identiques à elle, mais elle ne savait pas où, elle n'avait jamais vu que ses compagnons animaux, sa maman, et son papa. Mais son papa n'était plus là. Elle l'avait cherché, pourtant, cherché et cherché encore, mais elle ne l'avait jamais retrouvé.

Mélinawahasa regardait avec le sourire sa fille en train d'expliquer les règles du jeu à ses artificiels. Certains comprenaient, d'autres pas et faisaient n'importe quoi. Sarah s'énervait alors, tentait de réexpliquer. Parfois à bout de nerf elle excluait carrément un de ses animaux du jeu, mais retournait bien vite après le chercher dans son coin, pour se faire pardonner. Mélinawahasa était très contente de tout ses artificiels, ils avaient un comportement très proche de Sarah, très proche d'enfants en bas âge, et Mélinawahasa regrettait moins que sa fille ne fût seule, elle s'était inquiétée, au début, que son isolement ne la rende un peu trop associale et solitaire, mais elle avait au contraire aiguisé grâce à ses artificiels un sens du partage et de la négociation tout à fait convenable.

Mélinawahasa savait aussi que les enfants, malheureusement, ne courraient pas les rues, et encore moins sur Fra, et qu'il lui faudrait parcourir des quadri pierres et des quadri pierres pour pouvoir en rencontrer. Ce problème était d'ailleurs inhérent à l'humanité toute entière, et même plus problématique encore dans la Congrégation, ou le nombre d'enfant était encore moindre. Mais les gens étaient presqu'éternels, alors...

Mélinawahasa était très satisfaite de sa fille, elle était à la fois curieuse, trop même, dynamique, discrète. Un peu trop discrète même parfois, elle s'accommodait de ses amis et n'en voulait pas plus. Mélinawahasa, presque, aurait voulu un nouvel enfant, un petit frère pour sa Sarah. Elle savait qu'il était encore un peu tôt, mais son isolement, sa solitude, et Teegoosh qui ne revenait pas l'avait rendu mélancolique. Un an qu'il n'était pas revenu, certes, son retour avec toutes ses nouvelles idées, dont ils avaient parlé et reparlé pendant les cinq sixièmes qu'ils avaient passés ensemble, lui avait permis de rapidement créer un courant de pensée sur Ève, où il avait mettait en avant son nouveau point de vue sur la répartition des pouvoirs et l'intérêt de la participation civique par le travail obligatoire. Il avait même eut son premier écho sur Adama. Mélinawahasa était fière d'avoir aidé Teegoosh à se forger une ligne de conduite. Elle ne retirait aucune jalousie de rester dans l'inconnu alors que son homme, son homme oui, était reconnu pour ces idées nouvelles. Pourtant elle aimerait, tout de même, qu'il vînt de temps à autre la remercier, voir sa fille, l'aider, l'aimer. Certes maintes fois ils conversait au téléphone, et il passait parfois plusieurs trente-sixièmes en virtuel pour se retrouver, mais il n'était pas physiquement là, et si les sensations le lui rappelait, si son corps se souvenait de lui, elle savait que ce n'était qu'illusion, et qu'il n'avait pas fait l'effort de venir, pas prit le temps de perdre un petit-sixième pour passer quelques jours avec elle. La téléportation de Teegoosh était un peu plus longue sur Fra, car son initial se trouvait là, sans quoi il n'aurait pu avoir d'enfant. Teegoosh avait fait ce sacrifice, il avait fait transporter son initial sur Fra, il y a dix ans, alors qu'ils ne sortaient pas encore ensemble. Mais Teegoosh savait alors déjà qu'il voulait d'elle. Le voyage avait durée 15 ans (dix années d'Adama), d'Ève, pour que l'initial arrive sur Fra. Les deux systèmes étaient assez proche, ce fut une chance, chance aussi qu'il fallu à Teegoosh exactement dix ans pour qu'il parvienne, enfin, à séduire Mélinawahasa. Quand elle repensait à ce voyage, elle se disait qu'elle n'aurait jamais, elle, prit un tel risque, prit ce risque pour l'homme qu'elle aimait, de quitter Fra. Mille fois elle aurait préféré mourir ici, de son vrai corps, dans ces terres, que de partir je ne sais où. C'était aussi une des raisons pour lesquelles elle avait accepté d'être avec Teegoosh, pour saluer son sacrifice. Pas qu'elle n'appréciait pas l'homme, mais elle n'avait sans doute pas cru, au début, pouvoir l'aimer autant. elle pensait ne plus pouvoir réellement aimer un homme, après le départ d'Érimagel, qui lui avait pris son homme, son vrai.

Mélinawahasa s'en voulu d'avoir eu cette pensée. Teegoosh était son homme désormais, Martai avait disparu, il n'était plus et rien ne servait de se lamenter sur le passé. Elle l'avait cru sauver, elle avait cru l'avoir mis hors de danger, mais non, c'était une erreur, un manque de chance, la fatalité... Teegoosh était son homme et pourtant elle savait pourquoi elle avait des pensées négatives à son sujet en ce moment. Il ne venait pas la voir, comme s'il l'avait eue et qu'il n'avait plus à se battre pour elle. Parfois elle avait envie de le quitter, elle avait envie de le quitter juste pour lui rappeler qu'elle existait encore, et qu'un sym tous les trois ou quatre jours ne remplaçait pas sa présence. Elle n'hésitait plus désormais à lui rappeler qu'elle voulait le voir ici, elle avait mis sa fierté de côté, mais elle se disait aussi, qu'après tout, s'il ne voulait plus la voir, qu'il en fut ainsi, elle n'allait pas le supplier et pouvait très bien vivre sans lui. Elle regrettait un peu pour sa fille, néanmoins, elle avait peur qu'elle n'oubliât son père...

8 ans (cinq ans)

Sarah tomba à la renverse quand Petriocho la poussa en se moquant d'elle, la petite fille qui ne connaissait pas le bracelet. Elle se releva pour lui rentrer dedans, et en moins de deux il fut lui aussi la tête dans le sable, sous les éclats de rire de ses copains. Ceux-ci s'apprêtèrent à lui filer une bonne correction, mais un passant intervint avant, et Sarah se fit sermonner pendant les trois petits de trente-sixièmes (un peu plus de vingt minutes), que la personne passa pour la ramener chez elle. Sarah marchait à côté de lui, tentant vainement de lui faire comprendre que c'était elle la victime, mais la personne ne voulait rien savoir, et ne cessait de marmonner qu'il n'arrivait pas à joindre le responsable de Sarah. Elle finit par lui dire que son papa ne lui parlerait jamais, et qu'il ferait mieux de la laisser. La personne s'énerva et cria presque sur Sarah. Elle ne comprenait pas pourquoi ces grands s'évertuaient à toujours lui crier dessus, et ces autres jeunes à se moquer d'elle. Elle finit par pleurer, non pas qu'elle n'aimait pas qu'on lui criåt dessus, elle finissait par avoir l'habitude, mais plus qu'elle en avait marre que tous ces jeunes se moquassent d'elle, que tout ces grands ne la trouvassent pas normale, et que son papa soit si souvent absent. Elle regretta ses animaux de compagnie, et, dans un mouvement brusque, elle lâcha la main de la personne et partit en courant. Elle tomba parterre en s'immobilisant quand le passant la paralysa. Elle pleura de plus belle, maudissant l'incompréhension du monde. Elle voulait juste rentrer chez elle et que son papa la prît dans ses bras, elle n'en demandait pas plus.

Elle vit la personne revenir vers elle et redoubler d'énergie pour la gronder encore plus. Elle continuait à pleurer, elle ne savait pas comment s'en sortir, elle voulait son papa. Heureusement, elle le vit, dans l'abeille qui arrivait ; elle pointa aussitôt le doigt vers lui, et il se posa à deux pas d'elle.

- Vous êtes son père ?

- Oui.

- Teegoosh ! Ah, euh, bonjour, je... Je raccompagnai votre fille.

- Pourquoi, il y a un problème, pourquoi pleure-t-elle ? Teegoosh se tourna vers Sarah, Pourquoi pleures-tu ?

Sarah se précipita pour s'accrocher à la jambe de son papa, elle était sauvée. Elle sentit son odeur qu'elle aimait tant, et n'hésita pas à dénoncer son bourreau.

- Il m'a grondé parce que je tentais de me défendre contre les garçons !

- Pourquoi avez-vous f...

- Non, pas du tout, l'homme le coupa aussitôt, au contraire, c'est elle qui a...

- C'est faux ! Petriocho se moquait encore de moi, il m'a poussé et je suis tombé alors je l'ai fait tomber aussi !

Teegoosh se pencha vers sa fille, il se moquait après tout de ce qu'avait à dire la personne, c'est sa fille qu'il écoutait, et c'est elle, il en était persuadé, qui avait raison.

- Oui, je l'ai simplement trouvée en train de pousser ce pauvre garçon, et je voulais la raccompagner chez elle... C'est donc votre fille, je ne savais pas que vous aviez une fille ?

- Non ce n'est pas ma fille, lui répondit Teegoosh d'un ton sec, au revoir.

Teegoosh prit Sarah dans ses bras et l'abeille la cala contre lui. Il partit avant même que la personne n'ait terminé de parler, il ne voulait pas en dire plus, et il n'aimait pas qu'on le vit avec Sarah. En dix minutes ils arrivèrent chez eux, en haut d'une des plus haute tour de la ville de lumière. Il se posa sur la terrasse et déposa Sarah. Ces petits artificiels accoururent et l'entourèrent en l'assaillant de question, son petit singe lui monta sur le dos, elle tomba presque à la renverse.

- Merci, Teegoosh.

- De rien Sarah, alors, raconte moi, qu'est-ce que tu as encore fait ?

Sarah aimait la voix de son papa, elle l'appelait toujours Teegoosh, c'était son nom. Elle comprenait qu'il préférât qu'elle l'appelât Teegoosh, après tout il l'appelait bien Sarah. Elle lui expliqua en long, en large et en travers sa journée, les jeunes qui l'embêtent sans arrêt, les grands qui n'y comprennent rien, et le fait qu'elle préférait être avec lui.

- Je pourrais rester avec toi tout le temps ? Je n'aime pas les autres, ils sont méchants, ou ils sont bêtes.

Teegoosh sourit. Il aimait sa fille, il l'a trouvé alerte et pleine de bon sens. Il était assez fier de son éducation. Il ne doutait pas cependant que Mélinawahasa avait joué pour beaucoup dans ce petit tempérament. Il regrettait toujours devoir rester cacher, devoir prétendre qu'elle n'était pas sa fille. Il était pourtant heureux, là, sur Ève, avec elle, depuis les quatre petits sixièmes (2 mois) qu'ils étaient là, la retrouvant chaque fois qu'il rentrait. Depuis un peu plus d'un an il était administrateur de la province principale d'Ève, et tout se passait bien. Il mettait en pratique sa théorie du travail obligatoire, et les résultats étaient encourageants. Sarah était encore sur Fra, et durant toute son enfance, jusqu'à ses 20 ans (32 ans), elle devrait y rester. Elle n'était sur Ève que pour trois mois, le temps de faire un pause d'exotisme. Habituellement Teegoosh utilisait un clone indifférencié pour son travail sur Ève, lui permettant de presque rentrer tous les soirs sur Fra, pour voir sa fille. Il lui arrivait même par moment qu'il eût envie que la situation n'évoluât pas. Mélinawahasa lui manquait, pourtant, depuis les un an et trois sixièmes (deux ans et cinq mois) qu'il s'occupait presque seul de Sarah. Il ne croisait Mélinawahasa que de temps en temps, et leur relation était désormais platoniques et cordiales, sans plus. Pourtant il y avait toujours une forme de tendresse entre eux, mais depuis que Martai était revenu, plus rien n'était pareil.

Sa fille avait l'impression d'avoir de moins en moins de mère, à mesure qu'elle grandissait, et il le regrettait. D'autant qu'il n'avait pas envie d'une autre femme que Mélina. Mélina était tout pour lui, désormais il ne l'aurait sans doute plus jamais... Il passait beaucoup de temps avec sa fille, presque tout son temps libre, même s'il dépensait beaucoup d'éner